Cette collection, créée en mai 2009, accueille des écrivains déjà publiés dans d’autres collections et de nouveaux écrivains. Elle s’adresse aux enfants du primaire et du début du collège, les textes pour adolescents étant publiés dans les collections Théâtre contemporain et Théâtre en traduction. Elle est aussi tout public.

Extrait du texte

1/ AVANT-PROPOS

Dans les histoires
Il y a parfois
Des formules magiques
Qui ouvrent des portes,
Qui permettent de traverser
Les murs.

Des formules magiques…
Ça veut dire que les mots ont un pouvoir :
Celui de transformer le réel.

Le pouvoir des mots qui sont magiques,
C’est dans les histoires…
Mais est-ce que c’est aussi dans la vraie vie ?

(…)


2/ LE JOUR DE SON PREMIER SOURIRE

(…)

Dire « bonjour » c’est comme tenir une porte quand quelqu’un passe. C’est comme sourire à l’inconnu. C’est comme se regarder dans un miroir et se trouver beau… Dire « bonjour » c’est accepter l’autre. C’est pas grand-chose. Ça ne coûte rien. Non. La salive, c’est produit gratuitement dans la bouche… C’est comme les mots ! Dire un mot, parler, c’est quelque chose de gratuit. Pourtant, LOUIS, il n’y arrive pas. Non…

Et quand quelqu’un lui dit « Bonjour », il ne répond pas, il baisse les yeux, et détourne son regard.

Bizarre.

En classe, les autres élèves s’imaginent trop plein de trucs…

-  « Peut-être qu’il est timide…

-  Peut-être qu’il n’aime pas sa voix…

-  Peut-être qu’il n’aime pas sa vie…

-  Peut-être qu’il est victime d’un terrible chantage…

-  Peut-être qu’il est malade des cordes vocales…

-  Peut-être qu’il est mort, que c’est un fantôme…

-  Peut-être qu’il n’a rien à dire…

-  Peut-être qu’il a peur…

-  Peut-être qu’un jour il a avalé une araignée…

-  Peut-être qu’il entend des voix dans sa tête… »

Ils ont des théories sur son silence.

C’est très bien d’avoir des théories sur les autres, mais c’est quand même beaucoup mieux d’avoir des théories pour soi, ça évite de dire des âneries…

ESTÉBAN, par exemple, il pense que LOUIS est un idiot parce qu’il n’est pas du genre agressif…

Il nous explique :

-  « Si on le traite, si on l’insulte : imbécile… incapable… invertébré… il ne fait rien ! »

Ce qui est vrai. Tandis qu’ESTÉBAN, lui, si on le traite d’idiot, ben y a pas d’excuses, il tape, immédiatement, et sans réfléchir, et tous les autres peuvent bien essayer, ESTÉBAN il se fout en rogne et il cogne, ouais, dur, si bien que maintenant (et d’après lui), personne ne le traite d’idiot, ce qui n’est pas vrai vu que moi, j’ai déjà entendu son père le traiter d’idiot (et même plein de fois)…

Quand je lui ai rappelé ça, ESTÉBAN a bafouillé. Il a prétendu que c’était normal parce que c’était son père et « qu’un père a le droit de traiter son fils, tout comme il a aussi le droit de le taper… » Je n’étais toujours pas d’accord. ESTÉBAN a dit que c’était normal parce que j’étais une fille et que je ne comprenais rien au relation père/fils… J’ai trouvé ça idiot, mais je ne lui ai pas dit pour éviter d’avoir des problèmes, par contre je lui ai quand même dit qu’il ferait mieux d’appliquer ses théories à lui-même et là, il n’a plus rien dit !

Non.

Pour moi, LOUIS n’est pas un idiot !

Il a même quelque chose de fascinant.

De temps en temps, je le surprends dans la cour de récré. Qu’est-ce qu’il fait ? Il regarde le ciel. On dirait qu’il est ailleurs. Il joue ? Il danse ? Il compose une fresque avec l’invisible ? Comme sur un livre de gommette, on dirait aussi qu’il s’amuse à décoller les nuages, les avions et puis le soleil…

LOUIS, c’est un mystère.

L’autre jour, comme je n’avais personne à qui parler, et personne n’envisageait de jouer avec moi, alors j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée le voir. Il se tenait près du mur qui nous sépare d’avec la rue. Je lui ai lancé :

-  « Salut LOUIS ! Dis, tu veux jouer avec moi ? »

Silence.

-  « J’adore ce jeu. 1,2,3 soleil. Tu connais ? »

Silence.
Il m’a fait « oui » de la tête.

-  « Forcément. Qui ne connaît pas ?! »

Il ne semblait pas vouloir refuser. J’ai continué :

-  « Bon, Super. Toutes les conditions sont réunies. Faut être au minimum 2. Toi et moi. Faut avoir au minimum 1 mur. Là. Faut un meneur de jeu et puis un joueur. T’es ok ? »

Silence.
De nouveau, il m’a fait « oui » de la tête.

-  « Parfait. Tu restes là et moi je compte. T’es prêt ? »

Face au mur j’ai compté super vite :

-  « 1,2,3 soleil. »

Presque immédiatement je me suis retournée. LOUIS n’avait pas bougé. J’ai pensé :

-  « OK… Je suis peut-être allée un peu trop vite ! »

Donc, j’ai recommencé mais cette fois-ci plus lentement :

-  « 1,2,3 soleil. »

À nouveau, je me suis retournée. LOUIS n’avait toujours pas bougé. Je lui ai lancé :

-  « Eh ! LOUIS. Sérieux, faut bouger tes fesses quand même parce que sinon, c’est pas très intéressant ce jeu... ! »

Il n’a pas bronché. Encore une fois, j’ai compté :

-  « 1, 2, 3 soleil. »

Et alors là… Quand je me suis retournée, je n’en croyais pas mes yeux, LOUIS était à quelques centimètres de moi… à peine… devant moi.

Comment c’était possible ?

Je n’avais rien entendu. Pas le moindre bruit. Pas un claquement de pas. Pas un frottement d’habits. Rien. Le silence. Comme une ombre, il s’était glissé jusqu’à moi. Immobile maintenant. Parfaitement. Et j’avais ses yeux dans les miens…

J’ai pensé qu’il avait peut-être un don, un pouvoir magique, et c’est à ce moment-là que je lui ai dit :

-  « T’es vraiment un champion toi ! Dis-moi. C’est quoi ton secret ? »

Evidemment, il n’a pas répondu. Par contre il m’a souri. C’était la première fois. Ça m’a surprise.

Après ça, la cloche a retenti.

(…)


9/ LE JOUR OÙ LE CIEL S’EST ÉCLAIRCI

Midi, c’est l’heure que je préfère, le soleil est au zénith, dans l’axe même de mon corps, et mon ombre se cache sous mes pieds.

Midi, c’est l’heure en équilibre, l’heure des équilibres, l’heure tranquille, qui fait des heureux, c’est l’heure du milieu parce que j’adore les milieux, j’adore les équilibres, j’adore les lignes.

Midi, j’entends les oiseaux qui chantent, c’est déjà la moitié de la journée, tout reste encore possible, mon ventre commence à gargouiller, c’est la pause et l’heure du déjeuner…

Aujourd’hui, à la cantine, LOUIS était là, pour une fois, dans la queue avec moi, parce qu’en règle générale il ne mange pas au collège, mais bon cette fois c’était différent…

-  « Et pour toi, garçon, qu’est-ce que ce sera ? »

Il n’est pas méchant le cuisinier, mais vachement imposant avec son allure et son costume tout blanc et sa charlotte sur la tête…

-  « Bon. Alors ?! C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?! »

Il fallait choisir entre : poulet, saucisses, haricots verts, carottes vapeurs, purée et/ou riz…

-  « Au choix ! »

Evidemment, pour LOUIS c’est difficile car comment dire ce que l’on veut quand on ne parle pas ? C’est pour ça, qu’hésitant, il a montré du doigt, mais ce geste n’a pas du tout plu au cuisinier qui n’a pas manqué pas de lui faire remarquer :

-  « On ne t’a jamais dit que montrer du doigt, c’était mal poli ! »

LOUIS a baissé la tête. Il ne savait plus où se mettre. Son silence c’est comme une prison. Et tandis qu’il faisait glisser son plateau vide, au risque d’être disputée, je suis intervenue :

-  « Monsieur…

-  Quoi ?

-  C’est pas contre vous…

-  De quoi !?

-  C’est juste que LOUIS n’a pas les mots pour vous le dire… »

Le cuisinier m’a regardé et puis il s’est figé dans l’instant présent. Je sais pas vraiment ce qu’il attendait, son assiette encore chaude dans une main… J’ai bien cru qu’il allait me crier dessus, mais non, c’est l’inverse qui s’est produit. Il a souri et j’ai pu voir toutes ses dents… Ensuite, il a rappelé LOUIS et lui a tendu une assiette bien remplie…

-  « Tiens garçon ! Quand on ne trouve pas les mots, faut pas rester le ventre vide ! »

J’étais trop hyper fière de moi.

Un peu plus tard, à notre table, LOUIS a fait un truc imprévu : avec ses haricots il m’a écrit un mot :

« MERCI ».

Là, pour moi, le ciel s’est éclairci.

(…)


18/ LE JOUR OÙ IL M’A PRIS LA TÊTE

-  « Tu ne vas pas sortir comme ça ?

-  Pourquoi ? J’ai juste mis un legging, comme n’importe quelle fille de ma classe… !

-  Trop moulant…

-  Quoi ?

-  T’es sourde ?

-  Non…

-  Alors… Va te changer ! »

Sous prétexte que je suis sa petite sœur, mon frère estime qu’il a des devoirs à mon égard ! Il ferait mieux de s’occuper de ses fesses !

Il s’inquiète. Il prétend que c’est pour mon bien. Il veut me protéger, parce qu’il connaît les garçons d’ici, ceux qui sifflent les filles dans les parcs, qui leur demandent leur 06 et que si tu ne le donnes pas, ils te traitent de tous les noms…

-  « Tu ne dois pas faire n’importe quoi, pour éviter les rumeurs. Tu piges ? »

Il traine au cœur du quartier, avec tous ses copains.

-  « Je ne voudrais pas que tu te fasses avoir… »

Il me raconte toujours la même histoire. Celle de cette fille, qui avait envoyé des photos d’elle un peu sexy à son petit copain, genre des photos de charme, et son petit copain s’était ensuite permis de les montrer à tous ses potes, si bien que la fille, elle avait eu grave la honte et depuis tout le monde la traitait de tous les noms... Je trouve cette histoire vraiment injuste, parce que c’est pas la fille le problème, mais le garçon, ben ouais, pourquoi il avait eu besoin de montrer les photos. Ça c’était nul !

Pour mon frère, c’est différent.

Quand je l’écoute, j’ai trop l’impression que le monde est une jungle et qu’aimer c’est dangereux. Pour moi « aimer » c’est juste un verbe du premier groupe qui se conjugue facilement à tous les temps et puis il est facile à écrire. On ne se demande pas s’il faut mettre 2 « m » ou bien un « e » muet.

« Aimer » c’est un verbe qu’on devrait pouvoir utiliser plus souvent et à tous les temps.

Pour finir, mon frère, il aime bien mettre son nez là où il ne faut pas et fouiller dans ma chambre alors qu’il n’a pas le droit, et donc c’est comme ça qu’il a trouvé certains de mes poèmes et l’ensemble de mes feuilles volantes sur lesquelles j’avais écrit le nom de LOUIS.

Quand je suis rentrée du collège, le visage grave et fermé, il m’attendait. J’ai tout de suite pigé qu’il allait me prendre la tête.

-  « C’est quoi ça ? »

Silence.

-  « Tu dis rien ?! »

Comment lui faire comprendre qu’il n’avait pas le droit de fouiller dans mes affaires ? C’était peine perdue. J’ai baissé les yeux.

-  « Qu’est-ce que je t’ai expliqué ? T’as déjà oublié ? »

Silence.

-  « Alors j’espère pour toi qu’il ne s’est rien passé parce que sinon… »

Tandis qu’il me prenait la tête, moi j’ai pensé à la mouffette, ce petit animal d’Amérique du nord (qu’on confond souvent avec le putois de chez nous). Pourquoi je pensais à la mouffette ? À cause de ses effluves pestilentielles (pestilentielle, ça veut dire que ça pue la mort grave de chez grave à te foutre des hauts le cœur de chez pas permis). Ben ouais. Parce que la mouffette, pour se protéger des agressions extérieures, elle utilise un jet odorant pestilentiel qui sort de son cul (véridique !), et quand elle est agressée elle vise son assaillant avec ses fesses et elle lui lâche des jets qui peuvent parfois atteindre une distance de pas loin de 6 mètres… Si c’est pas le délire ça… ?! Et donc, son agresseur se prend ça dans la tronche et là, il pue grave la mort tellement fort qu’ensuite il n’ose plus jamais l’embêter, c’est terminé, il lui fiche la paix à tout jamais… !

(…)

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