Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

UN
132 hirondelles

Mère et fils.

MÈRE : Te voilà.
FILS : Oui, maman.
MÈRE : Ça fait un moment.
FILS : Oui, maman.
MÈRE : Tu vas bien ?
FILS : Oui, maman.
MÈRE : Contente de te voir.
FILS : Oui, maman.
MÈRE : Tu as quel âge maintenant ?
FILS : Oui, maman.
MÈRE : Je te demande quel âge tu as.
FILS : Oui, maman. Vingt-sept ans.
MÈRE : J’ai eu peur.
FILS : De quoi, maman ?
MÈRE : Que tu manques de conversation.
FILS : J’ai de la conversation maman. J’ai fait le tour du monde.
MÈRE : Toi, tu as fait le tour du monde ?
FILS : Dans les deux sens, maman.
MÈRE : Et il va bien le monde ?
FILS : Je ne sais pas. J’ai juste fait le tour.
MÈRE : Tu as fait deux fois le tour du monde les yeux fermés ?
FILS : Je ne sais pas. Tout s’est passé très vite.
MÈRE : Mais tu as peut-être vu des choses. Des monuments, des filles. Des sandwichs !
FILS : Peut-être.

Temps.

MÈRE : Elle est belle ta veste. Tu l’as volée ?
FILS : Non, maman, c’est la mienne. C’est une veste du Groenland.
MÈRE : Ah, le Groenland existe toujours ?
FILS : Quand j’ai acheté ma veste, oui. Mais peut-être qu’après il a disparu.
MÈRE : Ta veste a fait disparaître le Groenland ?
FILS : Oui, maman, peut-être.
MÈRE : Tu es revenu pour me servir d’abominables sottises ?
FILS : Non, maman. Je suis revenu pour te voir édifiée par mon courage et ma beauté.


Plus tard.

MÈRE : C’est toi ?
FILS : Oui, maman.
MÈRE : Je croyais que c’était le chien du voisin.

Temps.

MÈRE : Tu n’as pas grandi un peu ?
FILS : Non, maman. Ma croissance est achevée.
MÈRE : Ah oui, c’est vrai. Dommage.
FILS : Maman, je suis ton fils chéri, ton œuvre. J’ai la taille idéale.
MÈRE : Un fils plus petit que sa mère, c’est une œuvre mineure. A peine plus haut qu’un piquet de clôture.
FILS : Que ferais-tu d’un fils immense, taillé comme une armoire ?
MÈRE : Eh bien, je mettrais ma vaisselle dedans. Ma collection de bouillottes.
FILS : Il fallait choisir un autre père. Un magasinier.
MÈRE : Quel rapport ?
FILS : Tel père, tel fils.
MÈRE : Moi, je t’ai fabriqué toute seule, comme une grande. Eu besoin de personne !

Temps.

MÈRE : Quand est-ce que tu repars autour du monde ?
FILS : Mère, je viens à peine d’arriver.
MÈRE : Ah oui, c’est vrai. Dommage.


DEUX
Un poème épique enroulé sur mon souffle

La mère est assise sur une chaise, un cochon dort à ses pieds. Le fils arrive. Il porte une nouvelle veste, une sorte d’uniforme réglementaire qui donne l’impression qu’il est maintenant aussi grand que sa mère. Il porte également une moustache qui forme un carré noir sous son nez. Il tient un sac à la main.

FILS : Bonjour, mère.

Temps.

FILS : Mère, c’est moi.
MÈRE : Il y a quelqu’un ?
FILS : C’est moi, mère. Je suis de retour.
MÈRE : Si quelqu’un était là, ça se saurait.
FILS : Mère, c’est moi. Ton fils.
MÈRE : Ca aurait frappé à la porte.
FILS : Mère. Notre porte est bien la seule au monde qui me dispense de heurter. Quel soulagement !
MÈRE : Personne ne pénètre ici sans faire ce qu’il faut faire.
FILS : Mère, s’il te plaît !
MÈRE : Quand on part un peu trop longtemps, on n’est plus chez soi nulle part. Va frapper à cette porte, saloperie d’étranger !
FILS : Mère, je suis ton fils, ton enchantement, et tu voudrais que je frappe à ma propre porte ?

Temps long.
Le fils se décide à sortir. On entend des coups sur la porte. Temps. On entend une autre série de coups, beaucoup plus fort. Temps. Le fils apparaît.

MÈRE : Qu’est-ce que tu fais là ?
FILS : Mère, j’ai frappé.
MÈRE : Qui t’a dit d’entrer ?
FILS : Toi.
MÈRE : Pourquoi j’aurais dit d’entrer ?
FILS : Ce sont les usages quand quelqu’un frappe à la porte.
MÈRE : Et si je n’ai pas envie qu’on entre ? Il y a des gens bizarres qui circulent.
FILS : Mère, c’est moi.
MÈRE : Comment je pouvais le savoir ?
FILS : Une mère sent ces choses-là.

Le fils est soudain courbé en deux.

MÈRE : Qu’est-ce que tu fais, saloperie d’étranger !?
FILS : Mère, désolé…
MÈRE : Tu es revenu pour dégueuler sur mon lino ? Pourriture !

Le fils se redresse, essuie sa bouche. Le cochon se réveille et engloutit la production du fils avec de grands bruits de satisfaction.

FILS : Mère, c’est frapper à ma propre porte, ça m’a bouleversé. Le monde s’est mis à tanguer.
MÈRE : Toi, tu n’es pas mon fils. Mon fils n’aurait jamais frappé à sa propre porte, même sous la torture. Mon fils est un guerrier. Il serait entré ici comme un rayon lumineux. Une putain de légende !

Temps.

FILS : Mère, tu te souviens de ma tache de naissance ?
MÈRE : Je me souviens d’une tache le jour de ta naissance, qui te ressemblait.
FILS : Bien sûr que tu t’en souviens. Tu me caressais le dos en me donnant mon bain dans la cuve à fermentation. Tu étais fière. Tu n’en connaissais pas d’aussi grande de ce côté du fleuve. Tu disais qu’on aurait pu l’exposer au Musée de l’Homme, à côté de l’extincteur en panne de service. Tu disais qu’on ne ferait pas la différence. Tu m’appelais « Ton petit incendie »…
MÈRE : N’importe quel imbécile à la naissance porte les stigmates de notre économie. Des extincteurs en panne, il y en a quatre ou cinq dans la rue. Des milliers dans le pays. Des ascenseurs, des équarisseurs, des motoneiges en panne. On n’a qu’à se baisser.
FILS : Mère, je te montre mon extincteur en panne et l’affaire est conclue : je suis revenu !

Temps long.
Le fils sort un tissu de sa poche, qui a dû être blanc, et le tend à sa mère.

FILS : Et maintenant ? Qu’est-ce que tu en dis ?
MÈRE : Qu’est-ce que je devrais dire ? Un chiffon à cambouis. On dirait le journal national.
FILS : Elle ne m’a pas quitté une seconde. Elle m’a donné la force et le courage. Sans elle, qui sait ce que je serais devenu.

Temps.

MÈRE : Que veux-tu que j’en fasse ?
FILS : Tu peux la remettre le dimanche pour aller à l’office.
MÈRE : Tu arrives trop tard. J’ai changé de religion.
FILS : Mère, tu me fais peur !
MÈRE : Il m’a suffi de quelques secondes.
FILS : On dirait que tu parles de ton dentier.
MÈRE : Je vais à la centrale électrique maintenant.
FILS : Mère, c’est une cabane pleine de courants d’air !
MÈRE : Qu’est-ce que tu crois ? On prend vite l’habitude de faire l’ampoule. Ce petit vent qui vous passe entre les fesses, le dimanche. Ça devient sacré.

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