Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

25, début

Cette voix rythme l’autre voix. Elle est un métronome qui ne doit pas nuire à l’intelligibilité de l’autre voix.

Mon travail demande de travailler très vite.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Mon travail demande de travailler intensément.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

On me demande d’effectuer une quantité de travail excessive.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Je dispose du temps nécessaire pour exécuter correctement mon travail.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Mon travail nécessite de longues périodes de concentration intense.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Mon travail est très « bousculé ».
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Attendre le travail de collègues ralentit souvent mon propre travail.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Je suis le premier. Le premier a avoir eu l’idée. Je ne me rappelle plus comment elle a surgi. Je veux dire à quel moment ; à quel moment : cela pourrait être une idée. Je ne me rappelle ni la première fois ni celles d’après ; je ne me rappelle que de l’idée qui fait son chemin en moi, dans mon corps, jusqu’à habiter mon corps, jusqu’à être une présence en moi, une présence compréhensible, acceptable, parce qu’une présence qui me permet d’accepter l’inacceptable, de comprendre l’incompréhensible alors même que cette idée est inacceptable, incompréhensible diraient mes proches, diront mes proches, ont dit mes proches, après que je sois allé au bout, au bout de l’idée, où ce n’en est plus une, où l’idée se transforme en un geste, unique, suspendu, qui bascule le corps dans le silence

Dans mon travail, je dois apprendre des choses nouvelles.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Dans mon travail, j’effectue des tâches répétitives.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Mon travail me permet souvent de prendre des décisions moi-même.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Mon travail demande un haut niveau de compétence.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Mon travail me demande d’être créatif.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

J’ai très peu de liberté pour décider comment je fais mon travail.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Dans mon travail, j’ai le sentiment de faire quelque chose d’utile aux autres.
Pas du tout d’accord. Plutôt pas d’accord. Plutôt d’accord. Tout à fait d’accord

Avant le silence, il ne restait déjà que quelques mots, quelques balbutiants, finalement balayés par l’idée qui s’installe, prend la place, toute la place, chemine dans le corps, partout, et va au bout, jusqu’au bout : au bout, il n’y a rien, rien d’autre, plus rien d’autre qu’un corps sans mots au bout du chemin : le sillon, il faut s’en extraire ; je suis le deuxième, une fois n’est pas coutume


L’Immobile

(...)
Un homme sort du souterrain du métro, s’avance vers moi, me dépasse, s’engage sur un chemin, un sentier, traverse la dalle immense, déserte, ses talons font cliquetis.

Un homme, une femme, un homme, la peau blanche, une femme, sort du souterrain du métro, s’avance vers moi, me frôle, me dépasse, s’engage sur un chemin, un sentier, traverse la dalle, ses talons cliquetis cliquetis. Des hommes, des femmes, des hommes, en costume, en tailleur gris blanc beige rayures fines et fine doublure, sortent du souterrain du métro, s’avancent vers moi, me frôlent, me dépassent, s’engagent sur les chemins, les sentiers, leurs talons claquent sur la dalle, accélèrent, cadencent la nappe sourde d’hommes, de femmes, à la peau toujours plus blanche, toujours plus nombreux sortent des souterrains du métro, s’engagent, me frôlent, m’engloutissent...

jupe noire et chemisier blanc, elle s’extirpe du flux des corps et s’arrête devant moi. Elle est de l’étage du dessous. Elle me parle. Elle me regarde. Elle me fait coucou de sa main potelée, le visage poupon. Une mèche de cheveux s’échappe de la barrette et lui tombe sur le front. Elle la replace derrière l’oreille. Elle me parle elle me regarde, ses yeux verts, sa main frôle mon épaule tiraillée par la mallette. La poche de son sac sonne. Elle fait la moue, extirpe l’appareil, le colle à l’oreille, fait un pas en arrière. A son annulaire, l’alliance neuve brillante et autour, de petites peaux mortes ; mécaniquement, elle les gratte du pouce, ça la démange, c’est normal, c’est la mue. Elle me regarde, fait un pas en arrière. C’est le début, cela va s’étendre au doigt,à la main,
le bras
le torse
les cuisses
les pieds
les seins
le visage
partout la mue opère à mesure que la faim grandit, c’est niché dans le bas ventre, cela bat comme un organe vital, sécrète un appétit -pulsionnel-. Elle me regarde, fait un pas en arrière. Bientôt elle aura une nouvelle peau, moins tendre, des mâchoires plus puissantes, et le charme de son geste replaçant la mèche de cheveux derrière l’oreille deviendra une arme pour briser la nuque d’un collègue en deux ou trois mots. Elle me salue l’appareil à l’oreille, fait un pas en arrière, se reconnecte au flux...
… disparaît engloutie dans le flot des hommes, femmes surgissent des souterrains, envahissent les chemins, recouvrent les sentiers, sont canalisés vers les tours en appétit de ce qui se déverse là sur la dalle : corps, chairs, effluves, ongles laqués rouge sang, poignet épais, épaule lisse à l’orée d’un chemisier, joues pommadées, eaux de toilette, crèmes, parfums. Voici l’heure où les corps se célèbrent sur la dalle, se frôlent, s’admirent, se réfléchissent, se démultiplient dans les parois miroirs, se morcellent suivant les lignes brisées des tours, réapparaissent ailleurs par bribes, se recomposent avec d’autres, s’inventent de nouvelles identités, hybrides, des géants sublimes, au-dessus de la ville laborieuse, qui avance, triomphants, et au bout du chemin, du sentier, il y a le va-et-vient des portes coulissantes qui ouvrent sur l’intime des tours et à l’instant où ils les pénètrent, les corps se raidissent, se cambrent, puis basculent engloutis dans les entrailles, disparaissent, dévorés.

Cela se calme.

cela se calme sur la dalle de marbre.

Maintenant les hommes les femmes dans les bureaux commencent à dire allo en anglais de Hong Kong, en anglais de Tanger, en anglais de Islamabad, en anglais


Rudimentaire

LUI. (…)
La rue, le soleil, les effluves de vapeur sur le trottoir, un pigeon traverse le ciel, la petite main chaude de ma fille se glisse dans la mienne : nous avançons. « A l’école, on fait de la peinture ’rupeste’ comme les hommes préhistoriques ; on recouvre la main de pigment, on la pose sur une feuille et ça fait une empreinte ». Nous traversons la route, le feu piéton clignote vert. Au-dessus, dans l’encadrure d’une fenêtre, une femme aux cheveux rouge, sa nuisette rouge oscille en lentes ondulations sous la brise, elle m’aperçoit, je la regarde, le feu piéton clignote vert -POF- Cote de popularité/Sondage/Plateau télé « Mais la maîtresse nous a bien dit de mettre du pigment sur une seule main pour pas faire de taches sur le bureau » ; je faisais cela aussi quand j’étais gosse, qui ne l’a pas fait, on avait des pigments en poudre, on pulvérisait avec un tube, j’adorais cela, l’insouciance -Pof- Panama/Confiance/Déficit Ma fille trottine à mes côtés et me demande soudain : les extra-terrestres ? POF. Poule de qualif/Match de barrage/Ballon d’or Je ne sais pas, à ton avis, à quoi ils ressemblent les extraterrestres ? De longs doigts, oui, sûrement. Et puis des oreilles velues, grandes, très grandes, si grandes qu’il vaut mieux chuchoter pour pas qu’elles entendent les bêtises qu’on raconte. Bombardements/Convoi humanitaire/Baril de brut Nous voici devant les grilles de l’école, les parents, les salutations courtoises, bonjour, bonjour, une mère me demande si j’ai bien vu la carte d’invitation pour l’anniversaire de son fils, Identité/Quotas/Frontière je m’excuse, j’ai oublié la carte d’invitation pour l’anniversaire de votre fils, bonjour, bonjour, oui, Conflit/ Conférence/Cessez le feu je tiendrai un stand pour la fête de l’école. Experts/Cyclone/Climatique Le hall de l’école est bondé, ma fille me glisse son manteau dans les bras puis Star de la pop/Tournée mondiale/Velours bleu ciel disparaît derrière la porte des toilettes.

(…)
ELLE.
Suivre le chemin, le même sillon, jour après jour, se lever et se mettre dans les pas de la veille : c’est une satisfaction, tu dis, tu balbuties. C’est la vie, c’est cela la vie, tu dis. Tous les matins, reprendre la trace, le même sillon, geste après geste, ce n’est pas plus compliqué que cela, tu dis. Et parfois même l’incurver, un peu, le sillon. En se frottant contre les bords. Mais pas trop, tu dis, pour pas en sortir. Faut jamais sortir du sillon. Si t’en sors, t’es foutu, t’es mort, t’existes plus, tu dis, tu balbuties, mon homme, mon colosse roux, mon doux barbu, assis au bord du lit, au milieu de la nuit, toutes les nuits, tes épaules larges voûtées, ton dos courbé dans la pénombre, ta barbe épaisse, tes yeux fixes sur le tapis, ton souffle rauque, dévasté, mes doigts dans tes cheveux, mon homme, mon colosse roux, mon doux barbu assis au bord du lit, tu dis, tu balbuties, chaque nuit, toutes les nuits parce que

Tu en es sorti du sillon.

Et moi aussi.
Je suis seule
A l’aube
Sur la place
La grande place de la ville avec ses immeubles Haussmann autour
Et l’Hôtel particulier.

A l’aube la ville est immobile.
Je suis seule face à l’Hotel particulier. Je porte une robe de soirée rouge.
Et j’attends le premier geste, le premier mouvement.

Il viendra de là. De l’Hôtel particulier. Une façade en pierres de taille, un perron large, des marches épaisses, une porte sculptée avec au centre, une poignée polie au fil des siècles par des générations de mains venues pousser là : nobles, princes, cardinaux, généraux, ministres... Derrière la porte, un couloir mène au salon principal. Et dans le salon, un homme dans un costume clair, la soixantaine, cheveux fins, sans doute teints , salue un vieillard tassé derrière un bureau marqueté. Pendant un instant feutré de reconnaissance courtoise, l’homme s’incline devant le vieillard. Puis, redresse son buste, tourne les talons, traverse le salon, remonte le couloir, pose sa main sur la poignée, tourne, pousse, apparaît sur la place, enclenche le premier geste, le premier mouvement de la ville, celui que j’attendais, celui que je cherche, je suis sortie du sillon, j’ai remonté les ordres un à un, jusqu’au premier, j’ai revêtu la robe rouge, celle de notre bal, mon homme, mon colosse roux, celle sur laquelle tu as épinglé ton sourire, ton sourire de barbe, qui t’as été ôté, qui m’a été volé, par l’ordre, le premier. Et son donneur.

(…)

LUI. Mes collaborateurs à Moscou, Londres, Pékin, Riyad, Séoul, Berlin, Lima, Boston, des machines...
Les doigts de ma fille gigote dans ma paume, je la regarde, essaie de lui sourire, le pigment, l’art ’rupeste’, elle se blottit entre mes jambes.

ELLE. Il ne dit plus rien. Il se tasse dans son costume, les yeux creusés, il paraît soudain épuisé, un petit vieux. La douleur dans mon épaule, insoutenable.

LUI. Dans le ciel, un hélicoptère approche, les hommes en noir sur le toit, tout cela n’a aucun sens.

ELLE. Sa main s’approche de moi, de mon épaule tétanisée, il sourit

LUI. Vous êtes si belle, votre dignité

ELLE. La rumeur, les badauds, les journalistes, les pales de l’hélicoptère, le grésillement des talkies-walkies, Tango Charlie, ici Tango Charlie, sa main s’approche de mon épaule.

LUI. Votre dignité illumine cette place, ce monde sans élégance.

ELLE. Je suis sincèrement désolé si je vous ai blessé d’une manière ou d’une autre, il me dit, il me sourit, ses doigts affleurent mon bras, se déposent un à un sur mon épaule, Tango Charlie ici Tango Charlie, l’hélicoptère, les badauds

LUI. Les hommes en noir, leurs fusils pointés sur elle, l’écume vert émeraude à ses pieds

ELLE. Un pigeon dans le ciel, Waterloo, ses doigts fins enlacent mon épaule, il me sourit, une langueur, le soleil, la brise dans les cheveux, c’est une des premières belles journées de l’année
(…)

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