Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

Extrait p. 9 à 14

« M. Le directeur. J’ai. L’honneur. De vous informer. Par la présente. Que. « Je » suis. Démissionnaire. De mes fonctions. Éducatives. Que j’exerce. Depuis le « telle date ». Démissionnaire de mon poste. D’éducateur. A compter du « telle date ». Selon. Le droit du travail. Et selon. La convention collective. En vigueur. Dans votre institution. « Je » ne ferai plus partie de vos effectifs à compter du « telle date ».
« Je » vous prie de recevoir. M. Le directeur. L’expression de. Ma considération. Distinguée. David. Léon. Emmanuel Christian ».
Dit l’auteur.
J’écris maintenant. A tous. Ça déborde. Je reprends « l’effort pour rendre l’autre fou ». Les larmes n’avaient pas coulé. Mon corps avait glissé. Le long de la banquette. Dans cette chambre de résidence. Où je travaillais alors avec les enfants. Lorsque tu me l’avais annoncé. « Ma sœur ». Qu’il s’était jeté sur le train. Notre frère. Matthieu. J’avais hurlé :
« Non ».
Plusieurs fois.
Tu m’avais demandé d’arrêter de hurler :
« Non ».
Mais les larmes n’avaient pas coulé.
Les mois qui ont suivi. Non plus. Dans l’appartement. Ça revenait. Parfois. Ça remontait. Mais pas des larmes. Une sorte de suffocation. Je glissais jusqu’au sol. Comme une bête. Semi-enroulée.
« Mais peut-être que tu es fait pour cela ».
Dit l’amie.
« Pour quoi ? »
Je demande.
« Pour raconter. Pour expliquer. Pour comprendre ».
Finalement on en revient au même point. Dans l’écriture. Au point de départ. Et toujours sur le même sujet. Sur le même fond.
Il n’y a pas de sujet. On ne choisit pas « son sujet ».
On est poussé à écrire.
« L’impérieuse nécessité ».
Dit Gilles Deleuze.
On en revient à la même mise en chaos.
Originelle. Inaugurale.
« Mon frère s’est jeté sur un train ».
Je dis.
« Oui. Comme tous les soignants. Toutes les personnes qui sont du côté du soin. On a tous quelque chose à réparer. Si on leur demandait à toutes ces personnes qui sont du côté du soin. Elles en témoigneraient. Toutes. Qu’elles ont toutes quelques chose à réparer ».
Dit la psychiatre. Psychothérapeute. La psychanalyste.
Non : rien à réparer. Il n’y a rien à réparer. Et réparer quoi ? Réparer pour qui ? Pour quoi ? De quoi ? Réparer ? Vous entendez. L’impact.
Du mot : « ré-pa-rer ». Vous entendez ?
« Ah oui. Réparer. Quelque chose de l’ordre de la ré-pa-ra-tion. Ah oui sans doute. Sans aucun doute. Ré-pa-rer ».
« Je » dis.
« Recoudre. Ou. Recoller. La tête. Au tronc. Opérer. Ressusciter ».
J’aurais plutôt dû vous hurler à la gueule que je cherchais la porte de sortie. Et ça depuis des années.
J’aurais plutôt dû vous dire le lien abominable que je faisais. Maintenant. Entre le carcan familial. Et le carcan institutionnel. Le carcan du soin. Institutionnel. Le carcan de l’éducation. De la rééducation. Institutionnelle.
Vous parler du lien infernal. Que je fais. Maintenant.
Entre « l’effort pour rendre l’autre fou », d’un bord comme de l’autre. De tous les bords.
La jeune fille est assise à l’arrière du camion. Avec ses camarades. Toutes plus ou moins folles. Toutes plus ou moins handicapées. Toutes avec des orientations. Des documents administratifs. Qui stipulent la prise en charge. Qui orientent. Qui indiquent ce qu’il serait bon de mettre en place. Pour les réparer. Pour réparer leurs situations.
La femme qui conduit le camion demande à la jeune fille :
« Ta mère elle est venue ? Récupérer. Tes affaires. Dans. Ta chambre ? Parce que. Notre. Institution. Elle est fermée. L’été ».
« Non ».
Répond la jeune fille.
« Maman n’a pas eu le temps. Avec son travail ».
La femme répond à la jeune fille. Non. Ne répond pas. Ça n’est pas une réponse. Ça ne peut pas en être une. La femme dit à la jeune fille :
« Tu vas encore nous laisser toute ta merde dans l’institution ».
Je suis glacé. Glacé. Je glisse sur le sol. Mon corps se plie sur les dalles. Cet espace blanc de l’appartement d’alors. Les larmes ne coulent pas. Ne coulaient pas. N’ont jamais coulé. Rien qu’une sorte de suffocation.
Je n’ai pas raconté. Je n’avais pas raconté.
Aujourd’hui, j’ai commencé à dire à Frédéric.
Il me demande :
« Mais comment ça a commencé ? Comment a-t-il décompensé Matthieu ? »
« Vous avez. Quel est le mot déjà ? Avec votre livre vous avez ? »
« Sublimé ».
« Je » dis.
« Oui. C’est le mot.
Heureusement que vous êtes là ».
Dit la psychiatre. Psychothérapeute. La psychanalyste.
« Mais cela me fait penser à une opération de sabotage. Cette démission de l’institution. C’est cela que votre situation m’évoque. Vous aviez quel âge. Quand. La. Décompensation. S’est.
Déclenchée ? Ça a duré combien de temps ? De quand à quand exactement ? * Mais alors qu’est-ce qui s’est réactivé ?
Le fait. D’être. En contact. Avec des enfants. Ces. Préadolescents ?
Comme à l’âge qu’avait Matthieu votre frère ?
Cela m’évoque une volonté d’un retour au point de départ. Une volonté d’en revenir à une situation de mise en chaos. Que vous avez bien connue dans le milieu familial. Si. J’ai bien compris ».
Dit la psychiatre. Psychothérapeute. La Psychanalyste.
Non : carcan familial. « Je » reprends les efforts pour rendre l’autre fou. Je reprends l’intolérable. Les limites.
« On vous a poussé à sauver votre peau ».
Elle dit.
« Sauver sa peau ».
« Sauver votre peau. Oui. Qu’est-ce que cela vous évoque ? Ça. Vous. Rappelle ? Ça. Vous. Le. Rappelle ? »
Dit la psychiatre. Psychothérapeute. La psychanalyste.
« Je » n’avais pas raconté. Comment j’avais vu.
Sa. Maladie. Se. Déclarer.
Quand il avait commencé à me parler. Me dire qu’il avait une puce dans l’une de ses dents. Que cette puce on la lui avait posée. Qu’elle était reliée à des hélicoptères. Que ma sœur qui était partie en vacances en Algérie. Avait été envoûtée. Qu’à son retour il avait voulu vérifier les chiffres, les dates de naissance. Que mon beau-frère séquestrait ma sœur dans sa belle famille.
Ma mère relayait le discours fou qui était en train de s’élaborer. De se. Fabriquer.
« Ta sœur. Est. Séquestrée Dans sa belle-famille ».
Dit la mère.
Dans « l’effort pour rendre l’autre fou » j’avais téléphoné à ma sœur. En grave dépression. Déjà. La broyeuse était en route. Elle n’était pas séquestrée. Elle se reposait dans sa belle-famille.
« Ma mère » lui avait refusé de venir se reposer chez elle.
« Ma mère » relayait le discours fou. Mon frère Matthieu, cherchait la porte de sortie. Sauver sa peau.
Je n’avais pas raconté.
J’ai dit à Frédéric. Aujourd’hui. Je n’ai pas osé lui dire les cris d’alors. Les hurlements. Je me suis retenu. Mais les larmes sont venues, elles ont coulé. De son côté. J’avais envie de l’embrasser.
Les larmes sont maintenant du côté de Frédéric, Marc.
« Excuse-moi de te faire pleurer ».
Je lui ai dit.
Les larmes n’ont pas coulé. Juste une sorte de suffocation. Une bête soumise. A semi-morte.
Je raconte à Frédéric, Marc, Paul. Je n’avais pas raconté ça.
« J’étais capable de pleurer. Mais. Maintenant.
« Je » suis. Au-delà des larmes ».
Dit Sarah Kane.
J’ai dit. A Frédéric. Marc. Paul. Louis. Que « je ». Ne pouvais plus continuer ainsi. Toute la vie. A la répéter. Inlassablement. Toute cette histoire.
« Se jeter sur le train. Ou. L’écrire ».
Je t’ai dit.
« D’une façon. Très pragmatique ».
« C’est devenu avec toi, Frédéric. Marc. Paul. Louis. La seule possibilité. L’alternative enfin ».
Et.
« Que l’intime se déverse dans le public. L’écrire ».
J’ai dit à Frédéric. Marc. Paul. Louis :
« C’est toi qui l’as déclenchée l’écriture. J’ai commencé à écrire. Avec toi. Comme point de butée. Et les propos : « Réparer ». De la psychiatre. Psychothérapeute. La psychanalyste ».
« Parce que j’ai compris que c’était bien le seul moyen. La seule manière. Authentique. De faire entendre que je suis au-delà des larmes ».
Dit l’auteur.
« Le seul moyen. Frédéric. Marc. Paul. Louis. De les sauver aussi mes propres larmes. Qui n’avaient jusqu’alors pas coulé ».
« Quand je t’avais vu pleurer. Frédéric. Marc. Paul. Louis. Ces larmes de ton côté. J’ai compris que c’est par l’écriture. La littérature. Que l’intime se déverserait dans le public. Que c’était le seul moyen ».
« D’en. Finir ».
Dit l’auteur.
Quand Matthieu m’avait appelé. Il m’appelait toujours juste avant. Où lorsque. Ça. Décompensait.
Toute la « famille » passait l’après-midi du dimanche chez « mes parents ». Mon frère Matthieu m’appelle.
« Tu t’es suicidé toi aussi ? J’ai ressuscité Mamie. Est-ce que tu es un suicidé toi aussi ? »
Dit Matthieu.
« Je t’aime Matthieu. Je t’aime. Oh mon petit frère comme je t’aime. Je suis là. Je suis là. Mon ange ».
Je. Lui. Réponds.
Comment raconter sa voix d’enfant ? Sa. Petite. Voix. Comment donc la faire entendre ? Au-delà de la panique. Je ne l’avais jamais entendue comme cela. Cette. Petite. Voix. D’enfant. Au-delà du désespoir. Cette panique folle.
« Tu es un suicidé toi aussi ? »
Dit Matthieu.

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