Essais et pièces rendant compte de la grande variété de formes du théâtre du XVIIIe siècle

Extrait du texte

LES DEUX BILLETS

Scène I, p. 23

ARLEQUIN, seul, un billet à la main. - Voici la première fois que je suis bien aise de savoir lire. Quel bonheur ! elle m’aime. J’en suis sûr à présent ; elle l’a dit, elle l’a écrit, et Argentine ne peut pas mentir : elle a la bouche trop jolie et la main trop blanche pour tromper. Relisons encore son billet.
(Il lit.) « Sois tranquille, mon bon ami ; ton rival ne « doit te donner aucune inquiétude. Je t’aime. » Je t’aime ! Je n’ose pas baiser ce mot-là, de peur de l’effacer.
(Il continue de lire.) « Mon cœur est à toi pour toujours : tu auras ma « main quand tu voudras ? » Quand je voudrai ! Je ne fais que le vouloir depuis que je la connais. Ma chère lettre ! ma bonne lettre !
(Il la baise.) Allons, plus d’inquiétude. Ce coquin de Scapin m’offusquait. Il fait semblant d’aimer Argentine ; et souvent ces amoureux menteurs ont de l’avantage sur les amoureux qui parlent vrai. Heureusement Argentine n’est pas de cet avis-là. Allons la remercier, et prendre jour pour notre mariage. Ah ! comme il sera beau ce jour-là !
(Il va et vient.) Il y a pourtant quelque chose qui me chagrine : Argentine a du bien ; je n’ai rien, moi : je voudrais être riche, ou qu’elle fût pauvre. Quand il y a, comme cela, de l’argent d’un côté, et qu’il n’y a que de l’amour de l’autre, je ne sais pas, mais cela ne va jamais si bien que lorsque tout est égal, et qu’il y a amour contre amour. J’ai beau faire, je ne peux pas devenir riche : tous les mois je mets mes gages à la loterie ; mes numéros restent toujours au fond du sac. J’en ai encore pris trois pour ce tirage-ci ; les voilà
(Il tire un billet de loterie.) : 7, 19, 48. J’ai mis six francs sur ce terne-là ; s’il sort, ma fortune est faite, et je l’offre à ma chère Argentine : s’il ne sort pas, au premier tirage je prendrai tous les numéros, nous verrons s’il en sortira un. En attendant, allons trouver Argentine... Mais voici Scapin ; cachons ma lettre, et attendons qu’il soit parti.
(Arlequin met ses deux billets dans la même poche.)

Scène II, p. 24
Scapin, Arlequin

SCAPIN. - Bonjour, Arlequin.

ARLEQUIN. - Serviteur, monsieur.

SCAPIN. - Comment, monsieur ! Tu me parles toujours comme si tu étais fâché. Je ne te ressemble pas, moi ; et...

ARLEQUIN. - Oh ! je sais fort bien que nous ne nous ressemblons guère.

SCAPIN. - Mais tu n’y penses pas, mon ami : parce que nous aimons tous deux la même personne, faut§-il que nous nous détestions ? Une femme ne vaut pas la peine que deux honnêtes gens ; et...

SCAPIN. - Ah ! monsieur Arlequin...

ARLEQUIN. - Monsieur Arlequin ne vous aime pas : je vous le dis franchement. Tout mon bonheur dépend d’Argentine ; je ne sais rien, je ne veux rien, je ne peux rien que l’aimer : et vous, qui voudriez épouser son argent, vous faites semblant de désirer sa personne. Vous lui plairez peut-être plutôt que moi ; car un homme qui n’est point amoureux a toute sa tête pour plaire, au lieu que moi je n’ai rien. Tout cela me tracasse ; je voudrais vous savoir loin d’ici.

SCAPIN - Mon cher Arlequin, il faut pourtant s’accoutumer aux rivaux : tu es un beau garçon sans doute ; mais il y a des gens courageux que cela n’effraye pas. Il faudrait bien prendre ton parti si Argentine ne rendait pas justice à ton mérite.

ARLEQUIN. - Je le prendrai, soyez tranquille. Bonsoir.

SCAPIN. - Où vas-tu donc ?

ARLEQUIN. - Je vais voir tirer la loterie.

SCAPIN. - Elle est tirée il y a plus d’une demi-heure. J’ai la liste dans ma poche : voici les numéros : 7, 20, 48, 12, 19.

ARLEQUIN. - Que dis-tu ? Attends (Il tire son billet de loterie.) 7 en est-il ?

SCAPIN. - Oui.

ARLEQUIN. - 19 aussi ?

SCAPIN. - Oui.

ARLEQUIN. - Et 48 aussi ?

SCAPIN. - 48 aussi.

ARLEQUIN. - Ah ! tu badines.

SCAPIN. - Non, ma foi ; regarde toi-même.

ARLEQUIN. - Ma fortune est faite, mon terne est venu. Que d’argent je vais avoir ! C’est bon, mon mariage sera tout d’amour.

SCAPIN. - Comment ! (Il regarde le billet d’Arlequin.) Il a, ma foi, raison. Ce drôle-là est bien heureux.

ARLEQUIN. - Il y avait longtemps que je guettais ce terne-là ; je suis sûr que j’ai passé près de lui plus de trente fois : à la fin je l’ai attrapé (Il remet son billet dans la même poche.)

SCAPIN, à part. - Si je pouvais accrocher ce billet-là !

ARLEQUIN. - Adieu ; je vais me faire payer, car je dois placer tout de suite cet argent, non pas sur ma tête, mais sous les plus jolis petits pieds du monde.

SCAPIN. - Attends donc, tu ne sais seulement pas où il faut aller pour te faire payer.

ARLEQUIN. - Non.

SCAPIN. - Écoute : je vais t’indiquer où demeure celui qui paye. (Pendant tout le reste de la scène, Scapin cherche à voler le billet d’Arlequin, et celui-ci le dérange toujours.) tu sais bien où est le Luxembourg ?

ARLEQUIN. - Oui.

SCAPIN. - Eh bien, c’est là que l’on paye.

ARLEQUIN. - Au Luxembourg ?

SCAPIN. - Oui... C’est-à-dire... non... Avant d’y entrer, à droite, tu verras une porte cochère... Tiens... voilà le Luxembourg ; là, à droite, il y a une porte cochère... jaune.

ARLEQUIN. - Une porte jaune ?

SCAPIN vite. - Oui, tu la reconnaîtras tout de suite. Tu frapperas, l’on t’ouvrira ; tu entres, tu vois un escalier à gauche, tu montes ; tu trouves au premier une petite porte grise, une sonnette avec un pied de biche ; tu sonnes : vient un domestique. Je demande à parler à monsieur le directeur. Donnez-vous la peine d’entrer. On te mène à son bureau, tu lui montres ton billet. Vite de l’argent à monsieur, trente sacs de mille francs. Les voilà, monsieur. Voulez-vous bien vous donner la peine de regarder si le compte y est ? On peut se tromper : voyez, voyez...
(Arlequin se baisse, et regarde par terre ; Scapin vole le billet.)
On te prend ton billet, et tout est fini.

ARLEQUIN. - Oh ! c’est clair. Vis-à-vis, porte jaune, porte grise, pied de biche, domestique, l’escalier, trente sacs de mille francs, voyez si le compte y est... C’est clair. J’y cours tout de suite. Pardi ! sans toi j’aurais été bien embarrassé : je te remercie.

SCAPIN. - Il n’y a pas de quoi. Bonsoir, mon ami ; n’oublie pas la porte jaune.

ARLEQUIN. - Oh ! je la trouverai bien.
(Il sort.)

Scène III, p. 27

SCAPIN, seul. - Si nous n’avions pas le soin d’y mettre ordre, il n’y aurait que ces imbéciles-là d’heureux. On a bien raison de dire que la fortune n’est que pour les bêtes : j’ai mis cent fois à la loterie, jamais je n’ai pu attraper un lot ; voici le premier. De quel bureau est-il
(Il déplie le billet.) Ah ciel ! je me suis trompé : il faut être bien malheureux : Comment ! je ne peux pas pas gagner à la loterie, même en volant les billets qui ont gagné ! Celui-ci n’est plus qu’une lettre.
(Il lit.) « Sois tranquille, mon bon ami ; ton rival ne doit te donner aucune inquiétude. Je t’aime : mon cœur est à toi pour toujours : tu auras ma main quand tu voudras. » Voilà qui est clair : ce billet est d’Argentine. Ah ! il aura sa main quand il voudra ! Cela n’est pas sûr : je vais tirer parti de ma gaucherie ; et puisque j’ai manqué le billet de loterie, je ferai valoir celui-ci.
(Il frappe à la porte d’Argentine.) Mademoiselle Argentine...

Scène IV, p. 28
Argentine, Scapin

ARGENTINE. - Ah ! c’est vous, monsieur Scapin !

SCAPIN. - Oui, mademoiselle ; toujours le même...

ARGENTINE. - Tant pis pour vous.

SCAPIN. - Toujours malheureux, et ne vous en adorant pas moins.

ARGENTINE. - Vous êtes bien bon, car je ne vous en aime pas davantage.

SCAPIN. - Je ne le sais que trop, mademoiselle ; et j’en suis d’autant plus affligé, que ce sort-là n’est pas commun à tous vos amants. Il en est un que votre cœur a choisi, à qui vous écrivez des lettres bien tendres.

ARGENTINE. - Comment ? Que voulez-vous dire ? Monsieur Scapin, vous avez grand tort de sortir de votre personnage ordinaire ; il vaut encore mieux être ennuyeux qu’impertinent.

SCAPIN. - Pardon, mademoiselle ; je voulais vous parler d’une certaine lettre qui court le monde, et que les méchants prétendent que vous avez écrite à M. Arlequin. Je l’ai cette lettre ; je vous la rapportais : mais je me garderai bien de rien dire, puisque ce serait manquer au respect que je vous dois.

ARGENTINE. - Vous me la rapportez ! Ah ! mon cher Scapin, expliquez-vous, je vous supplie : s’il est vrai que vous m’aimez, vous jugez bien...

SCAPIN. - Sûrement, je vous aime ; et j’espère qu’aujourd’hui vous reconnaîtrez vos injustices à mon égard. Vous connaissez Mademoiselle Violette, qui demeure ici près ? M. Arlequin en est amoureux ; et pour lui donner une preuve certaine de son attachement, il lui a sacrifié un billet qu’il a dit être de vous. Le voici.

ARGENTINE. - Ah ciel !

SCAPIN. - Mademoiselle Violette, qui ne vous aime pas, parce qu’elle n’est pas aussi jolie que vous, n’a rien eu de plus pressé que de confier ce billet à tous ses amis. Ce matin, en traversant le Palais-Royal, j’ai entendu des éclats de rire, et j’ai vu du monde attroupé : c’étaient M. Mezzetin, M. Trivelin, M. Pascariel, qui se passaient votre billet. L’un faisait un épigramme, l’autre disait un bon mot. J’avoue que je n’ai pas été le maître de ma colère ; vous me le pardonnerez bien. Je m’en suis pris à tous les trois, surtout à Trivelin, qui était le possesseur du billet ; je l’ai menacé, il a eu peur, il me l’a rendu. Je vous le rapportais ; et, pour prix de mon zèle, vous savez la manière dont vous m’avez reçu.

ARGENTINE. - Je n’ose vous faire des excuses ni vous remercier ; j’ai trop à rougir de ce que je vous dois, et de ce que j’ai fait pour un autre.

SCAPIN. - Mademoiselle, le bonheur de ma vie aurait été de devoir votre cœur à vous-même, et non pas au désir de vous venger ; mais je suis trop amoureux pour être si délicat ; et je serrai encore le plus heureux des hommes si la perfidie d’Arlequin...

ARGENTINE. - Ah ! ne me parlez pas de lui ; son nom seul me met en fureur. Si vous saviez jusqu’à quel point il a poussé la fausseté... Non, il n’est pas possible de l’imaginer. Et moi, qui croyais si bien le connaître... Jamais je ne me le pardonnerai, et je m’en souviendrai toujours pour le haïr davantage.

SCAPIN. - Contenez-vous, car je l’entends.

ARGENTINE. - Je ne veux pas le voir.

SCAPIN. - Au contraire, restez pour le bien humilier et le punir comme il le mérite.

ARGENTINE. - Jamais je n’y parviendrai.


LA BONNE MÈRE
ou la suite des deux billets

Scène III, p. 47
Rosalba, Argentine

ROSALBA. - Lélio est de retour ; il est dans la ville.

ARGENTINE. - Comment le savez-vous ?

ROSALBA. - Par la dernière lettre qu’il m’a écrite sous ton adresse, et que tu m’as remise hier, il m’annonce qu’il doit arriver aujourd’hui à Bergame : et je n’oserai le voir ! Ah ! ma chère Argentine, qu’il est affreux pour une femme sensible de ne pouvoir pas voler au-devant de son mari, après trois mois d’absence !

ARGENTINE. - Cela n’est que trop simple, lorsque l’on s’est mariée à l’insu de son père.

ROSALBA. - Ah ! tu sais que c’est ma tante qui a tout fait. Elle a connu le mérite de Lélio ; elle a été touchée de notre amour. Après avoir fait inutilement tous les efforts possibles pour obtenir le consentement de mon père, elle a pris sur elle de m’unir secrètement au seul homme que je pouvais aimer.

ARGENTINE. - Je sais tout cela, mademoiselle ; mais madame votre tante est morte, et monsieur votre père ignore toujours votre mariage : je suis la seule à présent chargée de ce grand secret, et je n’ose vous dire combien je suis fâchée d’être la seule. Ma chère maîtresse, je vous dois tout : élevée auprès de vous dans la maison de monsieur votre père, vous m’avez dotée, vous m’avez mariée à un époux qui fait le bonheur de ma vie ; je tiens tout de vous seule, et je suis obligée de faire aveuglement tout ce que vous désirez. Jusqu’à présent vous avez reçu, sous mon adresse, les lettres de M. Lélio ; je n’ai jamais osé confier à mon mari que je vous rendais ce service : mais enfin...

ROSALBA. - Garde-t’en bien, ma chère Argentine ! Arlequin n’a point de raisons pour m’être attaché, il en a mille pour l’être à mon père : c’est mon père qu’il a servi ; et son respect pour son ancien maître lui ferait trahir mon secret. D’ailleurs, je connais ton mari ; aussi babillard qu’honnête homme, il n’imagine pas que l’on puisse cacher quelque chose. Tout serrait perdu s’il était instruit. Je te supplie donc, ma chère Argentine, par la tendre amitié que j’ai toujours eue pour toi, de me jurer ici de nouveau qua, quelque chose qui puisse arriver, tu ne révéleras jamais mon secret à ton mari.

ARGENTINE. - Je vous en donne ma parole, quoi qu’il m’en coûte pour vous la donner. Votre cœur doit comprendre aisément combien il est douloureux de cacher la moindre chose à un époux que l’on aime : c’est une espèce de mensonge qui fait rougir et souffrir. Je vous conjure, ma chère maîtresse, de faire cesser la peine et l’inquiétude où je suis. Vous ne doutez pas de mon zèle, vous connaissez ma tendresse pour vous... Passez-moi ce terme, on n’offense personne en l’aimant : vous êtes bien certaine que je ferai toujours tout ce qui pourra vous plaire ; mais cela même vous oblige d’être prudente pour nous deux.

ROSALBA. - Je le serai, ma chère amie, et j’ai grand besoin de l’être : car enfin il faut t’avouer que je porte dans mon sein un gage de mon amour.

ARGENTINE. - Je n’ose m’en réjouir ; mais si tout le monde le savait, j’en pleurerais de joie.

ROSALBA. - Je te demande un dernier service. Lélio doit être arrivé ; je suis sûre que son impatience va lui faire tout hasarder pour me voir : va le trouver, va lui dire que je le supplie, que je lui ordonne de ne pas sortir de chez lui avant qu’il ait reçu de mes nouvelles. Cela est important pour le succès de mes projets. Tu lui diras que je souffre autant que lui de ne pas le voir ; que je l’aime plus que ma vie ; que...

ARGENTIINE. - Oui, oui, mademoiselle ; avant de lui dire ce que vous voulez qu’il sache, je lui dirai tout ce qu’il sait. Je comprends cela à merveille ; dès que mon mari sera rentré, j’irai parler à M. Lélio.

ROSALBA. - J’ai encore une prière à te faire. Mon père est dans l’usage de me donner, pour en disposer à ma volonté, le vingtième de tous les profits un peu considérables qu’il faits dans son commerce. Il vient de gagner cent mille écus ; et ce matin il m’a apporté quinze mille francs, dont je suis maîtresse absolue. Tu ne devines pas ce que j’en veux faire ?

ARGENTINE. - Non.

ROSALBA. - Si je ne te devais pas tant, je serais bien plus hardie à te les offrir.

ARGENTINE. - À moi ?

ROSALBA. - Oui, ma bonne amie : ajoute ce plaisir à tous ceux que je te dois, souffre que cette bagatelle soit mise en rente viagère sur ta tête : j’ai déjà donné des ordres à mon notaire, et je t’enverrai ce soir ton contrat.

ARGENTINE. - Ma chère maîtresse, je n’ose ni accepter ni refuser votre bienfait ; mais...

ROSALBA. - Si tu me refuses, je ne veux plus de tes services.

ARGENTINE. - Écoutez : je suis heureuse, je ne manque de rien, et j’ai déjà, grâce à vous, assuré le sort de mes enfants. Si mon mari venait à me perdre, il ne serait pas à son aise ; que ce soit lui qui profite de vos bienfaits : mon cœur et ma délicatesse y trouveront mieux leur compte.

ROSALBA. - À la bonne heure : je vais, dès ce moment, tout arranger selon tes intentions. Adieu, ma chère Argentine : c’est aujourd’hui que j’ai reçu de toi la plus grande marque d’amitié.

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