Essais et pièces rendant compte de la grande variété de formes du théâtre du XVIIIe siècle

Extrait du texte

LÉANDRE HONGRE
p. 29-30

SCÈNE PREMIÈRE
Isabelle, Léandre

ISABELLE, pleurant et regardant son ventre. – Hi ! hi ! haye ! aye’ que dira mon cher père !

LÉANDRE, en fausset. – Dissimulez vos, oui,vos pleurs et vos larmes ; queuxques-un pourraient fort bien nous surprendre sans miraque.

ISABELLE. – Quittez, cher z’amant, quittez cette voix claire, il ne vous sert plus à rien que vous continuez à contrefaire le hongre, après que vous m’avez engrossie.

LÉANDRE, d’une voix grosse. – S’il n’est que trop vrai, ma gracieuse ;mais comme je me suis introduit auprès de Monsieur Cassandre pour un hongre, pour à cette fin de garder votre virginité, si Monsieur votre père venait à m’entendre parler de ma véritable voix, il pourrait se douter de queuque chose.

ISABELLE. – Eh ! ne faut-il pas que nous lui découvrions tout, que je suis malheureusement infortunée ; z’une fille de famille, dont le père z’a l’honneur d’être huissier du village, se trouve enceinte de six mois et huit jours, sans avoir presque rien fait pour ça, hi ! hi ! hi ! ces choses-là n’arrivent qu’à moi.

LÉANDRE. – Pardonnez-moi, Mamselle ma maîtresse, cela z’arrive à bien des filles de qualité qui s’en sont même fait un plaisir. Vous êtes grosse d’enfant, est-il vrai ? Eh ! bien, qu’en arrivera-t-il ? Il faudra t’accoucher.

ISABELLE, pleurant. – Je ne veux point accoucher moi, vous êtes bien impudent de me dire ces ordures-là en face, je ne veux point accoucher moi, et j’irai plutôt me cacher.

LÉANDRE. – Ma foi, Mamselle, dans le convénient où vous êtes exposée, vous n’avez pourtant rien de mieux à faire, et aimeriez-vous mieux rester grosse toute votre vie ?

ISABELLE. – Cruel et barbare z’amant, pourquoi as-tu tant poussé mes faiblesses à bout ! Considère un peu ma taille, et rougis de honte et de désespoir !

LÉANDRE. – Vous êtes bien tracassière, Mamselle, nous lisons dans Horace, ou dans Curiace, je ne sais lequel des deux, nec pluribus impar, cela veut dire le sesque est fragile ; et z’en vérité de Dieu, z’il est bien affreux quand on a fait de son mieux, qu’il faille en avoir le déboire.

ISABELLE, pleurant. – Hi ! hi ! je sis trop bonne aussi ; quand vous me marquiez comme ça que vous vous précipiteriez de douleur si je ne vous accordais pas ça, je devais naturellement vous refuser ça.

LÉANDRE. – Cessez de chier des yeux, ma belle reine, et voyons à prendre un parti pour insinuer en douceur la nouvelle à Monsieur votre père ; mon avis est de le découvrir à Gilles qui est son maître clerc, et puis Gilles lui dira ça en lui préparant après l’esprit là-dessus, pour l’attendrir et l’obliger à nous épouser.

ISABELLE. – Cela z’est trouvé bien espirituellement, mon cher z’amant, je vais t’appeler Gilles. Revenez à cette fin de savoir ce que j’aurai fait avec lui.

(…)

LE BONHOMME CASSANDRE
p. 77 à 82

SCÈNE PREMIÈRE
Cassandre

CASSANDRE, seul. – Non, je ne dois point différer, par le délai d’un retardement fâcheux, le voyage que je dois faire dans les Indes orientales d’Occident. Mon frère m’écrit qu’il est mort (Dieu veuille avoir son âme) et par cette raison, il me prie instamment de venir recueillir sa succession qui se monte à plus de six cents livres de ce pays-là, qui en valent bien deux cents de celui-ci… Une fortune de cette importance mérite bien que j’y fasse attention. Je m’en vais donc m’embarquer et piquer des deux jusqu’à la parfin 1 de mon arrivée ; mais avant tout, z’il est de la prudence d’un homme prudent de mettre ordre à ses affaires et d’ordonner sa maison par un ordre qui ne puisse être dérangé par aucun dérangement. Holà ! ho ! Arlequin.

SCÈNE II
Cassandre, Arlequin

CASSANDRE. – Arlequin, Arlequin.

ARLEQUIN, dans la maison. – On y va, un peu de patience.

CASSANDRE. – Viendras-tu. (À part.) Je veux lui parler sur toutes choses de ma fille. Eh ! bien, veux-tu venir ?

ARLEQUIN, dans la maison. – Attendez donc, ventrebleu, je crains qu’elle ne s’enfuie.

CASSANDRE. – Qui, ma fille ?

ARLEQUIN. – Eh ! non, Monsieur, la marmite.

CASSANDRE. – Si tu me fais aller après toi, je te ferai bien avancer.

Arlequin entre.

Viens ici. Tu m’as fait peur, je croyais que tu me parlais d’Isabelle.

ARLEQUIN. – Oh ! que nenni, Monsieur, je viens de la couvrir.

CASSANDRE. – Quoi, ma fille ?

ARLEQUIN. – Non, Monsieur, la marmite.

CASSANDRE. – Laisse là ta marmite, quand je te parle de ma fille.

ARLEQUIN. – Oui, Monsieur, c’est qu’elle avait le feu au cul.

CASSANDRE. – Isabelle ?

ARLEQUIN. – Et non, non, non, de par tous les diables, la marmite, la marmite.

CASSANDRE. – Coquin, maraud, pendard, je te déferai de tes deux oreilles si tu ne cesses de me parler de marmite.

ARLEQUIN. – Voilà qui est fait, Monsieur. À l’égard de Mamselle votre fille… elle est pleine ; je veux dire la marmite.

CASSANDRE. – Encore marmite, traître, il faut que je t’assomme.

Il veut battre Arlequin et tombe ; Arlequin tombe aussi et fait plusieurs lazzi pour relever Cassandre.

Cesse une bonne fois tes plaisantes plaisanteries, écoute-moi.

ARLEQUIN. – De quoi s’agit-il ?

CASSANDRE. – Dans le dessein où je suis de partir tout à l’heure pour le voyage des Indes, je suis bien aise de t’expliquer mes volontés t’à l’égard de ma fille.

ARLEQUIN. – Vous partez pour les Dindes, Monsieur ?

CASSANDRE. – Oui, mon cher z’Arlequin ; mais je crains fort de ne me pas bien porter sur la mer.

ARLEQUIN. – Je crois que vous ne vous porteriez pas mieux sur la fille.

CASSANDRE. – Tu y as été, toi, n’est-ce pas ?

ARLEQUIN. – Sur l’une et sur l’autre, et j’ai toujours gagné gros.

CASSANDRE. – Je vais gagner la succession de mon frère et je veux pendant mon absence laisser ma fille sous ta conduite, z’en un mot que tu sois le maître dans ma maison.

ARLEQUIN. – Je serai le maître dans la maison ? En ce cas, partez vite et demeurez aux Dindes toute votre vie si vous voulez.

CASSANDRE. – Il s’agit surtout qu’elle ne fasse aucune accointance avec les godelureaux, et d’avoir soin qu’elle soit extrêmement resserrée.

ARLEQUIN. – Laissez-moi faire, je ne lui ferai manger que des œufs durs.

CASSANDRE. – Tu ne m’entends pas : je te dis qu’il faut la tenir le plus étroitement que tu pourras.

ARLEQUIN. – Eh ! bien, je l’enfermerai dans une armoire où elle sera comme entre deux planches.

CASSANDRE. – Ce n’est pas cela. Je veux dire qu’il faut z’empêcher qu’elle ne sorte pour aller courailler avec les muguets de la ville ; c’est ce qui signifie la garder étroitement. Une fille z’a toujours envie de s’élargir.

ARLEQUIN. – Vous avez raison, mais reposez-vous sur moi : je vous la rendrai aussi étroite que vous me la donnez.

CASSANDRE. – Je prétends qu’elle t’obéisse comme à moi-même.

ARLEQUIN. – Elle fera donc souvent ses volontés.

CASSANDRE. – Il faut être toujours sur ses talons.

ARLEQUIN. – Je ne lui quitterai pas les côtés ni jour ni nuit.

CASSANDRE. – Je ne sais comment les amoureux séduisent les jeunes filles, et dans le temps de mon jeune âge, j’en ai attrapé plus d’une.

ARLEQUIN. – Ô diable ! elles étaient bien attrapées.

CASSANDRE. – Je me souviens que lorsque je devins amoureux de Madame Cassandre, elle avait toujours été sévèrement gardée par Madame Gratecul, sa tante. J’étais comme un homme galant toujours planté comme un piquet et droit comme un I devant la porte de ma maîtresse ; j’épiais le moment que Madame Gratecul sortirait de la maison. Un jour, je la vis dehors du logis, j’entrai subtilement, je montai à la chambre de ma divinité qui s’occupait toute seule à tricoter. Elle fut charmée de ma bonne mine, l’occasion fit le larron, elle consentit sur-le-champ à me rendre l’homme du monde le plus fortuné. Ah ! quel plaisir ! Ah ! quelle félicité ! Ah ! ah ! ah ! quels transports ravissants ! Je ne saurais encore y penser sans être tout en eau.

ARLEQUIN. – Voilà de la besogne bien faite… Allons, Monsieur, remettez-vous.

CASSANDRE. – Je ne retrouverai plus un si doux moment. Elle m’écrivit trois jours après qu’elle était grosse. Mon ravissement ne se peut comprendre, mais au bout de six semaines, elle eut le malheur de faire une fausse couche dont est venue la charmante z’Isabelle, ma fille. Dans la crainte que l’honneur de Madame Cassandre n’en fût vilipendé, je me résolus à l’épouser. Tu vois qu’il ne faut pas de grandes machines pour venir à bout d’une jeune fille.

ARLEQUIN. – Assurément, Monsieur, et celle-là s’était laissé prendre à fort peu de chose. Au reste, Monsieur, je ne suis chargé de la sagesse de Mamselle votre fille que d’aujourd’hui, et si elle allait faire une fausse couche dans six semaines ? Que le diable vous emporte et que la peste vous crève si je croyais que ce fût ma faute.

CASSANDRE. – Quelque chose qu’il en vienne, fais-la-moi venir ; je suis bien aise de lui commander de t’obéir devant toi-même.

ARLEQUIN. – Cela n’est pas mal dit pour un sot.

Il va à la porte et crie.

Holà ! Isabelle, Isabelle.

(…)

LA POMME DE TURQUIE
p. 136 à 141

SCÈNE IV
Léandre, Arlequin, Gilles

LÉANDRE. – J’ai fait z’un bon voyage ; j’arrive de Turquie. Il faut que je cherche mes gens, je suis en peine de savoir où ils peuvent être. Ah ! les voici.

ARLEQUIN. – Ah ! voici Monsieur.

GILLES. – Hé ! bonjour, not’maître.

Ils veulent l’embrasser.

LÉANDRE. – Bonjour, bonjour, souvenez-vous toujours de la politesse ; est-ce que vous n’avez jamais lu la Civilité puérile z’et honnête ?

GILLES. – Non, Monsieur.

LÉANDRE. – Hé ! bien, je vous en ferai z’un présent.

ARLEQUIN. – Monsieur, vous serez bien content de nous, nous n’avons pas sorti de la maison. Vous avez fait bon voyage ?

LÉANDRE. – Oh ! pour ça, oui.

ARLEQUIN. – Et nous bon séjour.

GILLES. – Dites-nous, avez-vous bien vu des Turcs en Turquie ?

LÉANDRE. – Je t’en réponds, il y en a tant…

ARLEQUIN. – Et le Grand Turc de quelle taille est-il ?

LÉANDRE. – Il a six pieds.

GILLES. – Et combien de mains ?

LÉANDRE. – Il n’en a que deux.

ARLEQUIN. – Monsieur, Monsieur, st’animal-là n’entend rien : parlez-moi à moi bien plutôt. Qu’avez-vous vu et considéré dans la ville de Constantinople ?

LÉANDRE. – Oh ! tant de maisons et le palais du Grand Seigneur qui est si grand… Il y a z’une cour…

GILLES. – On y entre, je parie, par la porte.

LÉANDRE. – Non, par la fenêtre. J’ai vu toutes ses femmes, toutes ses sultanes.

ARLEQUIN. – Et combien en a-t-il ?

LÉANDRE. – Trois ou quatre milliers.

GILLES. – Diantre, il est donc haché comme chair à pâté ?

LÉANDRE. – Pourquoi donc cela ?

GILLES. – C’est que j’en avais une qui me battait comme plâtre ; si toutes celles-là le battent, vous voyez bien…

LÉANDRE. – J’ai vu tant de beaux jardins !

ARLEQUIN. – Vous avez vu, vous avez vu, mais qu’avez-vous rapporté ?

GILLES. – Dame, voilà le hic.

LÉANDRE. – Un fruit merveilleux.

GILLES. – Voyons que je le mange.

ARLEQUIN. – Donnez que je l’avale.

LÉANDRE. – Tenez, le voilà.

GILLES. – Hé ! c’est une pomme.

ARLEQUIN. – C’est une bécassine de Normandie.

LÉANDRE. – Oui, mais elle a toutes les qualités possibles.

GILLES. – Comment donc ça ?

LÉANDRE. – Vous allez chez un marchand, vous marchandez des saucisses, du boudin, un fromage, des étoffes…

ARLEQUIN. – Je ferais bien tout cela sans pomme.

LÉANDRE. – Attends donc si tu veux. Le marchand vous reçoit à merveille, vous offre tout ce qu’il a de meilleur, vous le prenez et l’emportez.

ARLEQUIN. – Sans payer ?

GILLES. – Sans rien donner ?

LÉANDRE. – Oui, mes enfants.

ARLEQUIN. – Mais il court après vous, cela m’est bien arrivé.

LÉANDRE. – Hé ! non, il n’y courra pas : la pomme vous rend invisible, il ne sait plus ce qu’on est devenu.

ARLEQUIN. – Je m’en vais faire la fortune de tous les marchands de Paris ; donnez, donnez not’maître.

GILLES. – Mais dame aussi, vous vous gaussez de nous peut-être.

LÉANDRE. – Nenni, ma foi. Mais pour vous prouver la vérité de ce que je vous dis, voulez-vous voir combien cette pomme a de vertu ? Vous demeurerez là tous les deux, vous la cacherez où vous voudrez et d’abord je la trouverai.

GILLES. – Pardienne je parie que non.

ARLEQUIN. – J’y mettrai bien mon bourson 3.

Lazzi. Léandre se retire, Gilles met la pomme sous son chapeau.

GILLES. – C’est fait.

Léandre entre et les salue tous deux, le chapeau à la main. Arlequin ôte son chapeau, Gilles tire seulement le pied.

LÉANDRE. – En vérité, Monsieur Gilles, cela n’est pas bien de recevoir ainsi votre monde et je vois bien que je ne vous apprendrai jamais les belles manières.

GILLES. – Dame, comment voulez-vous que je fasse ?

Léandre lui donne un coup de pied au cul et lui ôte son chapeau sous lequel il trouve la pomme.

LÉANDRE. – Comme cela, Monsieur Gilles… Oh ! ça, les enjeux sont à moi.

GILLES. – Nenni, nenni, nous avons joué pour trois fois.

ARLEQUIN. – Pardié, Monsieur, c’est pour trois fois. J’en aurais bien fait autant.

LÉANDRE, après quelques disputes à volonté. – Allons, je le veux bien. Il faut bien avoir quelques douceurs pour ses domestiques.

Il sort ; après quelques lazzi entre Gilles et Arlequin, Gilles met la pomme dans un de ses sabots.

ARLEQUIN. – C’est fait, minon minet.

LÉANDRE. – Je viens de recevoir z’une lettre d’un de mes amis de Turquie qui me prie de lui envoyer une paire de sabots à la mode de France. Gilles, montre-moi les tiens.

Lazzi du sabot. Enfin Léandre trouve la pomme.

GILLES. – Pardienne il est sorcier.

ARLEQUIN. – Nous avons encore un coup à jouer. Allons, not’maître, allez vous cacher.

LÉANDRE. – Je fais ce que veulent ces drôles-là.

Nouveau lazzi qui finit parce que Gilles mange la pomme.

GILLES. – Qu’il vienne à présent, il ne la retrouvera pardienne que demain.

ARLEQUIN. – Allons, Monsieur, venez, pour cette fois nous allons voir beau jeu.

Léandre revient avec une poignée de farine que l’on ne voit point.

GILLES. – Vous l’avez trouvée deux fois, voyons celle-ci.

LÉANDRE. – La première fois, elle était dans ton chapeau, la seconde, dans ton sabot, il faut à présent qu’elle soit dans ton justaucorps.

GILLES. – Ah ! ouiche, comme vous la trouverez ; mais laissez donc, Monsieur, vous me chatouillez.

LÉANDRE. – Tu l’as mise dans ta bouche.

Gilles en riant ouvre la bouche et ferme les yeux.

Il en faut donc faire un beignet.

Dans le même temps, Léandre lui jette la farine dans la bouche, ce qui fait la risée.

(…)

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