Essais et pièces rendant compte de la grande variété de formes du théâtre du XVIIIe siècle

Extrait du texte

Acte I, scène I, p. 23

M. Naquart, Le Tabellion

M. NAQUART. - Cela ne reçoit pas la moindre difficulté, monsieur le tabellion, et dès que toute la famille en est d’accord avec moi, cette petite supercherie n’est qu’une bagatelle.

LE TABELLION. - Hé bien soit, vous le voulez comme ça, je le veux itou ; vous êtes procureur de Paris, et je ne sis que tabellion de village : comme votre charge vaut mieux que la mienne, je serois un impertinent de vouloir que ma conscience fût meilleure que la vôtre.

M. NAQUART. - Il ne s’agit point de conscience là-dedans, et entre personnes du métier...

LE TABELLION. - Ça est vrai, vous avez raison, il ne peut pas s’agir d’un chose qu’on n’a pas ; mais tout coup vaille, il ne m’importe, pourvu que je sois bien payé, et que vous accommodiez vous-même toute cette manigance-là ; je ne dirai mot, et je vous laisserai faire, il ne vous en faudra pas davantage.

M. NAQUART. - Je vous réponds de l’événement et des suites.

LE TABELLION. - Hé bian tope,vela qui est fait. Je m’en vas vous attendre. Aussi bien vela monsieur Blandineau qui, m’est avis, veut vous dire queuque chose.


Acte I, scène II, p. 24

M. Blandineau, M. Naquart

M. BLANDINEAU. - Vous voilà en grande conférence avec notre tabellion. Ce n’est pas moi qui vous interromps, peut-être.

M. NAQUART. - En aucune façon. Vous m’avez promis votre consentement pour ce mariage, et...

M. BLANDINEAU. - Oui, je vous le donne de tout mon cœur ; mais je ne vous réponds pas que mon consentement détermine ma belle-sœur à vous épouser. Elle est un peu folle, comme vous savez, et je m’étonne que tous les travers que vous lui connaissez ne vous corrigent pas de l’envie que vous avez d’en faire votre femme.

M. NAQUART. - C’est un vœu que j’ai fait, monsieur Blandineau, de rendre une femme raisonnable, et plus je la prendrai folle, plus j’aurai de mérite à y réussir.

M. BLANDINEAU. - Et plus de peine à en venir à bout. C’est une chose absolument impossible. Ma femme n’est pas à beaucoup près si extravagante que sa sœur, et toutes les tentatives que j’ai faites pour régler son esprit et ses manières n’ont jusqu’à présent servi de rien ; je serai réduit, je pense, pour éviter les altercations que nous avons tous les jours ensemble à prendre le parti d’extravaguer avec elle, puisqu’il n’y a pas moyen qu’elle soit raisonnable avec moi.

M. NAQUART. - Que pouvez-vous faire de mieux ? Vous avez du bien, vous n’avez point d’enfant, votre femme aime le faste, la dépense, c’est là, je crois, sa plus grande folie ; laissez-la faire : au bout du compte, l’argent n’est fait que pour s’en servir.

M. BLANDINEAU. - Oui, mais il y aurait un ridicule à un simple procureur du Châtelet comme moi.

M. NAQUART. - Procureur tant qu’il vous plaira, quand on gagne du bien, il en faut jouir. Il y aurait un grand ridicule à ne le pas faire.

M. BLANDINEAU. - Mais autrefois, monsieur Naquart...

M. NAQUART. - Autrefois, monsieur Blandineau, on se gouvernait comme autrefois. Vivons à présent comme dans le temps présent, et puisque c’est le bien qui fait vivre, pourquoi ne pas vivre selon son bien ? Ne voudriez-vous point supprimer les mouchoirs, parce qu’autrefois on se mouchait sur la manche ?

M. BLANDINEAU. - Pourquoi non ? Je suis ennemi des superfluités, je me contente du nécessaire, et je ne sache rien au monde de si beau que la simplicité du temps passé.

M. NAQUART. - Oui, mais si comme au temps passé on vous donnait trois sols parisis ou deux carolus pour des écritures que vous faites aujourd’hui payer trois ou quatre pistoles, cette simplicité-là vous plairait-elle, monsieur Blandineau ?

M. BLANDINEAU. - Oh, pour cela non, je vous l’avoue. Ce ne sont pas nos droits que je veux simples, ce sont nos dépenses.

M. NAQUART. - Il faut régler les unes par les autres, monsieur Blandineau, à la sotte vanité près. Les manières de votre femme sont très bonnes, les ridicules que vous lui trouvez ne sont que dans votre imagination ; plus vous prétendrez les corriger, plus ils augmenteront, vous la contraindrez, vous vous ferez haïr : croyez-moi, il vaut mieux pour vous et pour elle que vous vous accommodiez à ses fantaisies, que de prétendre la soumettre aux vôtres.

M. BLANDINEAU. - C’est là votre sentiment, mais ce n’est pas le mien. Que je serai ravi de vous voir le mari de ma belle-sœur la greffière : nous verrons si vous raisonnerez aussi de sang-froid.

M. NAQUART. - C’est un plaisir que vous aurez, et puisque vous approuvez la chose, j’emploierai pour la faire réussir des moyens dont je ne me servirais pas sans votre aveu.

M. BLANDINEAU. - Et qu’est-ce que c’est que ces moyens ?

M. NAQUART. - Je vous les communiquerai. La voici. Proposez-lui l’affaire ; selon la réponse qu’elle vous fera nous réglerons les mesures que nous aurons à prendre ensemble.

M. BLANDINEAU. - Sans adieu, je ne tarderai pas à vous rendre réponse.


Acte I, Scène III, p. 27
La Greffière, M. Blandineau, Lisette

LA GREFFIÈRE. - Je ne saurais me tranquilliser là-dessus, ma pauvre Lisette, cette journée-ci sera malheureuse pour moi, je t’assure ; j’ai éternué trois fois à jeun, j’ai le teint brouillé, l’œil nubileux, et je n’ai jamais pu ce matin donner un bon tour à mon crochet gauche.

M. BLANDINEAU. - Ah ! vous voilà, ma sœur. J’allais monter chez vous.

LA GREFFIÈRE. - Chez moi, mon frère ? à quel dessein ? Je n’aime point les visites de famille, comme vous savez.

M. BLANDINEAU. - Celle-ci ne vous aurait pas déplu. Il s’agit de vous marier, ma sœur.

LA GREFFIÈRE. - De me marier mon frère, de me marier ? Cela est assez amusant vraiment ; mais qu’est-ce que c’est que le mari, c’est ce qu’il faut savoir.

M. BLANDINEAU. - Un vieux garçon fort riche : monsieur Naquart procureur de la Cour.

LA GREFFIÈRE. - Un vieux garçon, à moi ! Un procureur, Lisette, monsieur Naquart, je serais, Madame Naquart, moi ! Le joli nom que madame Naquart ! C’est un plaisant visage que monsieur Naquart de songer à moi.

LISETTE. - Hé fi, madame, il faut châtier cet insolent-là.

M. BLANDINEAU. - Comment donc ? Hé, qui êtes-vous, s’il vous plaît ? Fille d’un huissier qui était le père de ma femme, ma belle-sœur, à moi qui ne suis que procureur au Châtelet, veuve d’un greffier à la peau que vous avez fait mourir de chagrin. Je vous trouve admirable, madame la greffière.

LA GREFFIÈRE. - Greffière, monsieur ? Supprimez ce nom-là, je vous prie. Feu mon mari est mort, la charge est vendue, je n’ai plus de titre, plus de qualité, je suis une pierre d’attente, et destinée sans vanité à des distinctions qui ne vous permettront pas avec moi tant de familiarité que vous vous en donnez quelquefois.

M. BLANDINEAU. - Vous êtes destinée à devenir tout à fait folle si vous n’y prenez garde. Écoutez, madame ma belle-sœur, il se présente une occasion de vous donner un mari fort riche et fort honnête homme ; si vous ne l’épousez, vous pouvez compter que je ne vous verrai de ma vie.

LA GREFFIÈRE. - Vous devez bien vous attendre, quand je serai comtesse et vous procureur, que nous n’aurons pas grand commerce ensemble.

M. BLANDINEAU. - Comment comtesse ! Allez, vous êtes folle.

LA GREFFIÈRE. - Je débute par là. C’est assez pour un commencement, mais cela augmentera dans la suite, et de mari en mari, de douaire en douaire, je ferai mon chemin, je vous en réponds, et le plus brusquement qu’il me sera possible.

M. BLANDINEAU. - Il faudra la faire enfermer.

LA GREFFIÈRE. - Holà, ho, laquais, petit laquais, grand laquais, moyen laquais ? Qu’on prenne ma queue. Avancez, cocher, montez, madame, après vous, madame ; eh non, madame, c’est mon carrosse. Donnez-moi la main, chevalier, mettez-vous là, comtin, touche, cocher. La jolie chose qu’un équipage ! La jolie chose qu’un équipage !


Acte II, Scène I, p. 40

La Greffière, Le Magister

LA GREFFIÈRE. - Que cela soit bien tourné, monsieur le magister, que cela soit bien tourné.

LE MAGISTER. - Ne vous boutez pas en peine, partant que les garçons ne manquiont pas de vin et les filles de tartes, et que vous bailliez ces vingt écus que vous m’avez dit pour les ménestriers et pour ces petites chansonnettes que je fourrerons par-ci par-là, nan ragaillardira votre soirée de la belle façon, je vous en réponds.

LA GREFFIÈRE. - Voilà six louis d’or, monsieur le magister, ce sont dix francs plus que les vingt écus.

LE MAGISTER. - Bon, tant mieux. Je vous baillerons queuque petit par-dessus pour ça ; et comme j’ai queuque doutance que vous allez vous remarier, j’aurons soin de faire votre épitra... votre épitha...

LA GREFFIÈRE. - Mon épitaphe ?

LE MAGISTER. - Hé, morgué nenni, c’est tout le contraire, votre épitralame, je pense, je ne sais pas bien comme ça s’appelle ; mais ce seront des vars à votre louange toujours.

LA GREFFIÈRE. - Ne manquez pas, surtout, d’y bien marquer les agréments de la fin du siècle. Il est si fortuné pour moi, si fortuné, que je veux que ma reconnaissance en soit publique.

LE MAGISTER. - Oh, tatigué, laissez-moi faire, j’en sis du moins aussi content que vous. J’ai perdu ma femme, et puis j’avons cette année bon vin, bonne récolte, je sommes tretous si aises. Allez, je chanterons à plein gosier, et je remuerons le jarret de la belle manière.

LA GREFFIÈRE. - Oui, mais c’est pour ce soir, monsieur le magister, et ces vers à ma louange...

LE MAGISTER. - Oh, que ça sera bientôt bâti. Il n’est pas malaisé de vous louer ; vous êtes belle, vous êtes bonne, vous êtes riche.

LA GREFFIÈRE. - Je suis jeune aussi, monsieur le magister.

LE MAGISTER. - Voulez-vous que je mette itou ça, hé, bien volontiers, tout coup vaille ; mais vous baillerez queuque chose pour l’âge.

LA GREFFIÈRE. - Gardez-vous bien de l’oublier.

LE MAGISTER. - Vous avez raison. Je daterons la chanson, et cela vous servira de baptistaire. Adieu, Madame. Je sis content de vous, vous serez contente itou de la date, sur ma parole.

LA GREFFIÈRE. - Adieu, monsieur le magister, votre très humble servante. Ah ! que je suis ravie ! que j’envisage un charmant avenir ! quels heureux moments ! quels heureux moments ! Je ne me sens pas de joie

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