Essais et pièces rendant compte de la grande variété de formes du théâtre du XVIIIe siècle

Extrait du texte

Acte I, scène I, p. 15

BETSY, LE BARON HARTLEY, MME MURER, EUGÉNIE

Le théâtre représente un salon à la française du meilleur goût. Des malles et des paquets indiquent qu’on vient d’arriver. Dans un des coins est une table chargée d’un cabaret à thé. Les dames sont assises auprès. Mme Murer lit un papier anglais près de la bougie. Eugénie tient un ouvrage de broderie. Le baron est assis derrière la table. Betsy est debout à côté de lui, tenant d’une main un plateau avec un petit verre dessus ; de l’autre, une bouteille de marasquin empaillée : elle verse un verre au baron, et regarde après de côté et d’autre.

BETSY. - Comment tout ceci est beau ! Mais c’est la chambre de ma maîtresse qu’il faut voir.

LE BARON, après avoir bu, remettant son verre sur le plateau. - Celle-ci à droite ?

BETSY. - Oui, monsieur ; l’autre est un passage par où l’on monte chez Madame.

LE BARON. - J’entends : ici dessus.

Mme MURER. - Vous ne sortez pas, monsieur ? il est six heures.

LE BARON. - J’attends un carrosse... Eh bien ! Eugénie, tu ne dis mot. Est-ce que tu me boudes ? Je ne te trouve plus si gaie qu’autrefois.

EUGÉNIE. - Je suis un peu fatiguée du voyage, mon père.

LE BARON. - Tu as pourtant couru le jardin tout l’après-midi avec ta tante.

EUGÉNIE. - Cette maison est si recherchée...

Mme MURER. - Il est vrai qu’elle est d’un goût... comme tout ce que le comte fait faire. On ne trouve rien à désirer ici.

EUGÉNIE, à part. - Que celui à qui elle appartient.

Betsy sort.


Acte I, scène II, p. 16

ROBERT, LE BARON, Mme MURER, EUGÉNIE

ROBERT. - Monsieur, une voiture...

LE BARON, à Robert, en se levant. - Mon chapeau, ma canne...

Mme MURER. - Robert, il faudra vider ces malles et remettre un peu d’ordre ici.

ROBERT. - On n’a pas encore eu le temps de se reconnaître.

LE BARON, à Robert. - Où dis-tu que loge le capitaine ?

ROBERT. - Dans Suffolk Street, tout auprès du Bagno.

LE BARON. - C’est bon.

Robert sort.


Acte I, scène III, p. 17

Mme MURER, LE BARON, EUGÉNIE

Mme MURER, d’un ton un peu dédaigneux dans toute cette scène. - J’espère que vous n’oublierez pas de vous faire écrire chez le lord comte de Clarendon, quoiqu’il soit à Windsor : c’est un jeune seigneur fort de mes amis, qui nous prête cette maison pendant notre séjour à Londres, et vous sentez que ce sont là de ces devoirs...

LE BARON, la contrefaisant. - Le lord comte untel, un grand seigneur, fort mon ami : comme tout cela remplit la bouche d’une femme vaine !

Mme MURER. - Ne voulez-vous pas y aller, monsieur ?

LE BARON. - Pardonnez-moi, ma sœur ; voilà trois fois que vous le dites ; j’irai en sortant de chez le capitaine Cowerly.

Mme MURER. - Comme il vous plaira pour celui-là ; je ne m’y intéresse, ni ne veux le voir ici.

LE BARON. - Comment ? le frère d’un homme qui va épouser ma fille ?

Mme MURER. - Ce n’est pas une affaire faite.

LE BARON. - C’est comme si elle l’était.

Mme MURER. - Je n’en crois rien. La belle idée de marier votre fille à ce vieux Cowerly qui n’a pas cinq cents livres sterling de revenu, et qui est encore plus ridicule que son frère le capitaine !

LE BARON. - Ma sœur, je ne souffrirai jamais qu’on avilisse en ma présence un brave officier, mon ancien ami.

Mme MURER. - Fort bien ; mais je n’attaque ni sa bravoure ni son ancienneté ; je dis seulement qu’il faut à votre fille un mari qu’elle puisse aimer.

LE BARON. - De la manière dont les hommes d’aujourd’hui sont faits, c’est assez difficile.

Mme MURER. - Raison de plus pour le choisir aimable.

LE BARON. - Honnête.

Mme MURER. - L’un n’exclut pas l’autre.

LE BARON. - Ma foi, presque toujours. Enfin j’ai donné ma parole à Cowerly.

Mme MURER. - Il aura la bonté de vous la rendre.

LE BARON. - Quelle femme ! Puisqu’il faut vous dire tout, ma sœur, il y a entre nous un dédit de deux mille guinées : croyez-vous qu’on ait aussi la bonté de me le rendre ?

Mme MURER. - Vous comptiez bien sur mon opposition quand vous avez fait ce bel arrangement ; il pourra vous coûter quelque chose, mais je ne changerai rien au mien. Je suis veuve et riche, ma nièce est sous ma conduite, elle attend tout de mois, et depuis la mort de sa mère, le soin de l’établir me regarde seule. Voilà ce que je vous ai dit cent fois, mais vous n’entendez rien.

LE BARON, brusquement. - Il est donc assez inutile que je vous écoute : je m’en vais. Adieu, mon Eugénie ; tu m’obéiras, n’est-ce pas ?
Il la baise au front et sort.


Acte I, scène IV, p. 19

Mme MURER, EUGÉNIE

Mme MURER. - Qu’il amène ses Cowerly ! (Après un peu de silence.) A votre tour, ma nièce, je vous examine... Je conçois que la présence de votre père vous gêne, dans l’ignorance où il est de votre mariage ; mais avec moi, que signifie cet air ? J’ai tout fait pour vous : je vous ai mariée... Le plus bel établissement des trois royaumes ! Votre époux est obligé de vous quitter, vous êtes chagrine, vous brûlez de le rejoindre à Londres ; je vous y amène ; tout cède à vos désirs...

EUGÉNIE, tristement. - Cette ignorance de mon père m’inquiète, madame. D’un autre côté, Milord... Devions-nous le trouver absent, lorsque nos lettres lui ont annoncé le jour de notre arrivée ?

Mme MURER. - Il est à Windsor avec la Cour. Un homme de son rang n’est pas toujours le maître de quitter...

EUGÉNIE. - Il a bien changé !

Mme MURER. - Que voulez-vous dire ?

EUGÉNIE. - Que s’il avait eu ces torts lorsque vous m’ordonnâtes de recevoir sa main, je ne me serais pas mise dans le cas de les lui reprocher aujourd’hui.

Mme MURER. - Lorsque je vous ordonnai, miss ! A vous entendre, on croirait que je vous fis violence ; et cependant, sans moi, victime d’un ridicule entêtement, mariée sans dot, femme d’un vieillard ombrageux, et surtout confinée pour la vie au château de Cowerly... Car rien ne peut détacher votre père de son insipide projet.

EUGÉNIE. - Mais si le comte a cessé de m’aimer

Mme MURER. - En serez-vous moins Milady Clarendon ?... Et puis, quelle idée ! Un homme qui a tout sacrifié au bonheur de vous posséder !

EUGÉNIE, pénétrée. - Il était tendre alors ! Que de larmes il versa lorsqu’il fallut nous séparer ! Je pleurais aussi, mais je sentais que les plus grandes peines ont leur douceur quand elles sont partagées... Quelle différence !

Mme MURER. - Vous oubliez donc votre nouvel état, et combien l’espoir de la voir bientôt mère rend une jeune femme plus chère à son mari ? Ne lui avez-vous pas écrit cette nouvelle intéressante ?

EUGÉNIE. - Son peu d’empressement n’en est que plus affligeant.

Mme MURER. - Et moi, je vous dis que vos soupçons l’outragent.

EUGÉNIE. - Avec quel plaisir je m’avouerais coupable !

Mme MURER. - Vous l’êtes plus que vous ne pensez ; et cette tristesse, ces larmes, ces inquiétudes... Croyez-vous tout cela bien raisonnable ?

EUGÉNIE. - Grâces aux considérations qui tiennent notre mariage secret, il faut bien que je dévore mes peines. Mais aussi, Milord, n’être pas à Londres le jour que nous y arrivons !

Mme MURER. - Son valet de chambre est ici ; je vais envoyer chez lui pour vous tranquilliser. Elle sonne.

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