Essais et pièces rendant compte de la grande variété de formes du théâtre du XVIIIe siècle

Extrait du texte

Scène III, p. 29
Madame Durval, le Commandeur, un laquais

MADAME DURVAL. - Je vous demande pardon, mon cher Commandeur, de vous avoir fait attendre. Je voulais renvoyer un pauvre homme, qui n’a point de temps à perdre ; et j’ai cru que vous trouveriez bon...

LE COMMANDEUR l’interrompant. - Y pensez-vous, Madame ? Qu’est-ce que c’est que toutes ces excuses-là ? Est-ce donc avec un ami ?...

MADAME DURVAL l’interrompant. - Vous avez raison. Quand on a le bonheur de s’être fait une société sûre, comme la mienne, on peut tout risquer. Je suis charmée de vous revoir. J’ai cru que vous ne reviendriez point tous de la campagne.

LE COMMANDEUR. - Nous n’y avons pourtant passé que quatre jours, comme nous vous l’avions dit. Nous nous y sommes amusés assez ; nous y avions des femmes charmantes ; et d’ailleurs, Monsieur Licandre, l’oncle du Chevalier, est un vieillard adorable. Il nous a fait les honneurs de sa terre, avec une noblesse surprenante. Vous aimerez à la folie ce bonhomme-là, quand vous le connaîtrez davantage.

MADAME DURVAL. - Je le crois. Le Chevalier m’en a toujours parlé dans des termes qui m’ont pénétrée d’estime et de respect pour lui.

LE COMMANDEUR. - Il a dû vous dire qu’il jouissait de la plus haute considération à Cadix, où il a fait sa fortune dans le commerce, qu’il a toujours traité dans le grand ; et je sais, moi, qu’il avait un crédit très puissant, auprès des Ministres d’Espagne, à qui il a été utile plus d’une fois. L’on m’a cité de lui, dix actions de la plus grande générosité, et il vient ici en faire une qui va les couronner toutes : il donne quinze cent mille livres au Chevalier, pour le marier aujourd’hui.

MADAME DURVAL d’un ton de voix altéré. - Il veut marier le Chevalier ? à qui donc, Monsieur, à qui ?

LE COMMANDEUR. - Ils ne m’ont pas mis de leur secret ; j’ai appris tout cela par une voie détournée ; mais je suis sûr du fait.

MADAME DURVAL très vivement. - Mais vous savez sans doute à qui ? Dites-moi donc, à qui, Monsieur, à qui ?

LE COMMANDEUR souriant. - Oui, je le sais, Madame. Mais quelle vivacité vous mettez à cela ?

MADAME DURVAL se contraignant. - Mais non ; il est tout naturel que l’intérêt que l’on prend à un ami...

LE COMMANDEUR l’interrompant. - Eh ! oui, oui ; l’amitié est une si belle chose, qu’il ne faut pas vous faire languir plus longtemps. C’est à vous-même, Madame, que Monsieur Licandre a dessein de marier le Chevalier, si vous l’agréez, pourtant.

MADAME DURVAL. - À moi, Monsieur !

LE COMMANDEUR en badinant et riant. - À vous-même, vous dis-je. Je crois être sûr qu’ils désirent ce mariage ; et je crois aussi qu’il ne sera pas difficile de vous y déterminer ; qu’en dites-vous ?

MADAME DURVAL. - Vous vous trompez, Commandeur.

LE COMMANDEUR. - Comment, Madame ?

MADAME DURVAL. - Écoutez-moi, mon cher Commandeur. Vous m’allez trouver bien extraordinaire, bien bizarre, peut-être même, d’une singularité révoltante... mais, Monsieur, jamais rien ne pourra me déterminer à me remarier.

LE COMMANDEUR. - Tout de bon ! Et pourquoi cela ?

MADAME DURVAL. - Oh ! voici pourquoi. Vous avez connu feu mon mari. Vous savez qu’on me fit épouser Durval, un an après avoir quitté l’Angleterre ; il s’était emparé de l’esprit de mes parents qui me sacrifièrent. Durval était armateur à Saint-Malo ; je lui apportai en mariage trois millions de biens, dont il n’a dissipé qu’une très petite partie, ayant commencé par manger le sien, qui était assez considérable. Il quitta bientôt son commerce de mer et Saint-Malo, et nous vînmes nous établir à Paris. Durval avait de l’esprit, de la figure ; une politesse qui plaisait, et en imposait aux autres, et qui n’était cruelle que pour moi. Il paraissait me prévenir en tout ; et vous avez cru, comme tout le monde, que j’étais la femme de France la plus heureuse... Eh bien ! Monsieur, il n’en était rien : jamais femme n’a été aussi malheureuse, avec son mari, que je l’ai été avec Durval.

LE COMMANDEUR avec un grand étonnement. - Vous avez été malheureuse, avec Durval !

MADAME DURVAL. - Vous voilà bien étonné, Monsieur ! Rien n’est plus vrai, pourtant... Vous avez vu vous-même comme Durval m’avait aimée, m’avait adorée... Eh bien ! nous avons été mariés trois ans ; à peine la première année était-elle passée, que ce grand amour fit place à l’indifférence la plus offensante ; il me donna des rivales dont il exigeait que je fusse l’esclave. De là les procédés les plus durs, et les plus cruels... Vous frémiriez, Monsieur, si j’entrais dans des détails... Deux fois il m’en a pensé coûter la vie.

LE COMMANDEUR. - Comment, cela a été jusque-là ?

MADAME DURVAL. - Oui, Monsieur ; ni ma jeunesse, ni mes égards, ni mon attention à cacher mes malheurs et mes désordres, ni mes larmes, rien de moi ne le touchait plus ; tout, de ma part, lui était devenu à charge, jusqu’à l’estime qu’il s’était forcé d’avoir pour moi.

LE COMMANDEUR. - Mais le Chevalier est trop galant homme, pour que vous puissiez craindre...

MADAME DURVAL. - Eh ! Commandeur, croyez-moi : je me suis dit, et plus fortement que vous ne pouvez me le dire, les raisons qui sont pour le Chevalier. Personne ne sait mieux que moi, que c’est l’âme la plus belle... la plus noble... qu’il a cette probité éclairée et délicate, qu’il porte dans les moindres circonstances de la vie. Ajoutez à cela, qu’il m’aime. Je dis encore plus : c’est que j’ai pour lui l’amitié la plus vive et la plus tendre... que vous qualifierez comme il vous plaira. Disons mieux : je vous avoue même que c’est de l’amour ; car je ne suis point fausse. Malgré cela, Monsieur, la vive impression, et les traces profondes que m’ont laissées les peines cruelles que j’ai souffertes dans mon premier mariage, m’empêcheront toujours d’en contracter un second. Je pense d’après moi ; vous le savez. Je suis décidée, et rien ne pourra me faire changer de résolution.

LE COMMANDEUR. - Je le crains fort pour mon ami. Mais sur votre refus, si l’oncle du Chevalier voulait le marier à une autre ?

MADAME DURVAL. - C’est ce que je ne crains point ; je suis sûre de l’attachement du Chevalier ; je réponds de son cœur, comme du mien. Il a une âme, cet homme-là.

LE COMMANDEUR. - D’accord. Mais, si l’oncle du Chevalier ne voulait donner son bien à son neveu, qu’à condition qu’il se mariât à vous, Madame, ou à quelque autre ; en refusant le Chevalier, vous ne pourriez pas le détourner d’épouser celle que l’on lui proposerait. Dans ce cas-là, vous sentez, mieux que moi, quel coup d’œil cela aurait dans le monde.

MADAME DURVAL très vivement. - Je ne l’en détournerais pas, Monsieur. Il sera libre d’agir comme il le voudra. Mais s’il était capable d’en épouser une autre, j’en mourrais, je le sens bien... Mais cela est impossible ; je sens encore mieux cela, Monsieur, je sens encore mieux cela.

LE COMMANDEUR. - À la bonne heure. Mais se peut-il que le Chevalier ne vous ait jamais proposé de vous épouser ?

MADAME DURVAL. - Jamais. Je suis sûre pourtant qu’il en a toujours eu la plus grande envie ; mais il ne m’en a jamais ouvert la bouche. J’ai bien senti pourquoi : le Chevalier n’était pas riche ; je le suis immensément ; il n’avait alors que sa compagnie de Cavalerie. Sa délicatesse lui aurait fait presque un crime de cette proposition.

LE COMMANDEUR. - Oh ! pensant comme il fait, cela est sûr.

MADAME DURVAL. - Oh ! très sûr. Mais je vais vous avouer une chose bien singulière : c’est que j’ai pensé, dans une occasion, lui faire la proposition de l’épouser, moi.

LE COMMANDEUR. - Eh ! comment cela donc ?

MADAME DURVAL. - Vous vous souvenez de ce régiment qui vint à vaquer il y a un an, et dont il aurait obtenu l’agrément, s’il eût eu de quoi le payer ?

LE COMMANDEUR. - Je m’en souviens très bien.

MADAME DURVAL. - Je ne vous dirai point que je lui demandai comme une grâce, de m’emprunter les quatre-vingt mille livres qu’il lui fallait pour cela.

LE COMMANDEUR. - Oui, je sais qu’il les refusa, parce que vous risquiez de les perdre par sa mort ; cela est tout simple.

MADAME DURVAL. - Cela n’est pas tout simple, vis-à-vis des façons que j’y mis. J’y employai les instances, les prières, les persécutions, enfin toutes les tournures, j’ose dire, les plus ingénieuses que l’amour puisse inspirer. L’idée de faire l’avancement et la fortune d’un homme que j’aime remplissait mon âme du sentiment le plus délicieux.

LE COMMANDEUR. - Et vous ne pûtes pas venir à bout de le déterminer à accepter vos offres ?

MADAME DURVAL. - Non, Commandeur. Il résista à tout ; il me refusa inhumainement ; tenez, Monsieur, c’est là la seule fois de ma vie, que j’ai eu véritablement à me plaindre de lui.

LE COMMANDEUR. - À vous plaindre !

MADAME DURVAL. - Oui, à me plaindre. Je vous avoue que je fus piquée au jeu ; et son opiniâtre générosité pensa me mener si loin, que je fus sur le point de lui offrir ma main, parce que j’imaginais que c’était là ma dernière ressource, pour lui faire accepter l’argent qu’il lui fallait pour avoir ce régiment-là.

LE COMMANDEUR. - Eh ! qui put faire évanouir des dispositions si heureuses pour le Chevalier ?

MADAME DURVAL. - La résistance qu’il mit à accepter cet argent fit naître entre lui et moi des discussions qui lui firent perdre un temps qui est toujours très précieux en affaire ; la Cour disposa du régiment ; je ne puis vous dire combien j’en fus affligée.

LE COMMANDEUR. - Je le crois : d’autant plus que ce temps-là, la fortune du Chevalier était très médiocre. Le fils unique de son oncle vivait encore.

MADAME DURVAL. - Aussi, Commandeur, vous avouerai-je une chose qui ne doit jamais nous passer : je pris dès ce moment des mesures pour assurer le sort du Chevalier, sans qu’il pût s’en douter ; je satisfis sur-le-champ mon cœur à cet égard. Aujourd’hui qu’il est riche par la mort du fils de Monsieur Licandre, son oncle, c’est une raison de plus pour moi, pour ne le point épouser. Eh ! je ne me remarierai point, soyez-en sûr ; mon parti est bien pris. Et sur tout cela, Commandeur, je ne vous dis pas la moitié de mes raisons ; j’en ai encore de mille fois plus fortes, et qui tiennent toutes à l’amour extrême que j’ai pour le Chevalier.

LE COMMANDEUR. - Vous ne m’en dites que trop, Madame, et je sens bien que je combattrais en vain votre sentiment. Il n’y a au monde que l’amour qui puisse vous en faire revenir.

UN LAQUAIS apportant un billet. - C’est de la part de Madame la Marquise de Leutry.

MADAME DURVAL. - A-t-on dit que j’y étais ?

LE LAQUAIS. - Oui, Madame ; et son valet de chambre attend la réponse.

MADAME DURVAL renvoyant le laquais. - Cela est bon, qu’il attende. Commandeur, vous permettez... Après avoir lu Je ne sais pas ce que me veut cette femme ; elle ne sait pas, sans doute, que, comme elle est de la plus grande qualité, c’est une raison pour moi, pour ne me point lier avec elle ; car depuis le malheur que j’ai eu de la rencontrer dans quelques soupers, elle me poursuit de ses avances ; elle a passé ici ; je n’y étais pas. Je fus hier chez elle ; je me croyais heureuse de ne l’avoir point trouvée : point du tout, elle m’écrit, à présent, pour me demander chez moi un rendez-vous dans une heure ; je ne puis guère le lui refuser, pourtant, sans impolitesse.

LE COMMANDEUR. - Oh ! non ; il ne faut jamais avoir tort avec ces gens-là.

MADAME DURVAL. - Vous permettez donc que j’aille lui faire un mot de réponse. Vous soupez avec moi ?

LE COMMANDEUR. - Eh ! mais, c’est qu’auparavant j’ai une affaire.

MADAME DURVAL l’interrompant. - Oh ! liberté entière, et revenez.

Elle se retire

LE COMMANDEUR. - Je serai bientôt de retour.

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