Éditions Espaces 34

Extrait du texte

Extrait début scène 2

A l’hôpital. Shinji s’assied sur le rebord du lit. Narumi l’observe. Il porte la combinaison des malades ; ses pieds sont bandés à hauteur des talons.

NARUMI. – Shinji... Shinji ?

SHINJI. – Oui ? Qu’y a-t-il ?

NARUMI. – Qu’y a-t-il ? … Il y a moi. Tu vois qui je suis ?

SHINJI. – Mais oui, vous êtes Mme Kase Narumi. Je vous ai laissé sans nouvelles, pardonnez-moi...

NARUMI. – Comment ça, sans nouvelles ?! ... Et ton nom à toi, tu le sais ?

SHINJI. – Moi, je m’appelle Kase Shinji. Votre nom, en partie tout au moins, est semblable au mien.

NARUMI. – Normal, non ? On est mari et femme. Arrête de plaisanter !

SHINJI. – Mais je ne plaisante pas du tout.

NARUMI. – Tu te fiches de moi, ou quoi ?

SHINJI. – Je ne me fiche de personne.

NARUMI. – Ah, ça suffit, hein ?

SHINJI. – Vous êtes fâchée ? Dans ce cas, je vous présente mes excuses.

NARUMI. – Shinji, je parle sérieusement.

SHINJI. –... Sérieusement ? Vous voulez dire ?

NARUMI. – … Tiens. C’est pour te changer.

Elle pose des vêtements sur le lit.

SHINJI. –... Me changer ?

NARUMI. – Des vêtements. Ce sont les tiens.

SHINJI. – Ces vêtements…à moi…
NARUMI. – Bon... Je vais dire un mot au médecin, je reviens.

SHINJI. – Je vous en prie.

Shinji commence à se changer.
Narumi passe dans le cabinet de consultation du Dr Kurumada et s’entretient avec lui. Shinji ne les entend pas.

KURUMADA. – Et alors, votre mari, comment le trouvez-vous ?

NARUMI. – C’est que… comment dire ?... C’est plus le même bonhomme.

KURUMADA. – Je ne lui ai trouvé aucune sorte d’ankylose ou d’insensibilité d’engourdissement ou de paralysie. Je ne crois pas non plus à un trouble cérébral d’origine vasculaire. Si la personnalité était affectée, on ferait plutôt l’hypothèse d’une forme d’Alzheimer. Et dans ce cas, l’imagerie atteste généralement d’atrophies.

NARUMI. –Et que disent-elles, les images ?

KURUMADA. – Rien d’anormal. Mais les symptômes sont là. C’est un fait. Avant sa disparition, vous n’aviez rien remarqué de spécial ? Ne serait-ce que de petits signes ?

NARUMI. – Ecoutez, je…

KURUMADA. – Des états d’hébétude, par exemple.

NARUMI. – Aah…

KURUMADA. – Vous ne l’avez pas vu trébucher un jour, ou laisser tomber des objets ?

NARUMI. – Eh bien, disons que…

KURUMADA, quelque peu déconcerté par les réponses évasives de Narumi. – Ecoutez, Madame, c’est très important. Un détail suffit. Une petite chose inattendue qui aurait retenu votre attention dans la vie quotidienne. Rien ?

NARUMI. – Non, rien… C’est qu’on avait chacun sa vie, en quelque sorte… Désolée.

KURUMADA. – Je vois.

NARUMI. – Qu’est-ce qu’il a fait pendant ces trois jours, mon mari ?

KURUMADA. – Une promenade, paraît-il.

NARUMI. – Une promenade !? Une promenade, comme ça ?

KURUMADA. – Une promenade qui l’a fait marcher pendant trois jours. Ses talons étaient couverts d’ampoules. Et comme visiblement il n’a rien mangé pendant tout ce temps, il s’est beaucoup affaibli.

NARUMI. – Mais comment s’est-il retrouvé à l’hôpital ? Il y est allé tout seul ?

KURUMADA. – C’est la police qui l’a emmené. Ils lui avaient trouvé un air bizarre, alors ils l’ont embarqué.

NARUMI. – Vraiment.


Extrait milieu scène 5

SAKURAI. – On t’a mis sur l’affaire ?

HIROKI. – Je ne suis pas directement concerné par l’enquête qui a été confiée illico au commissariat général. J’assure le suivi du drame, l’assistance aux proches, ce genre de choses.

SAKURAI. – Hmm… Un suicide donc. On en est sûr ?

HIROKI. – Pour l’heure, la thèse n’est pas celle d’une affaire criminelle. On est sur le point de la classer comme suicide collectif forcé par la grand-mère. Mais la police judiciaire s’intéresse de très près à certains aspects singuliers de l’affaire.

SAKURAI. – Aah ? C’est-à–dire ?

HIROKI. – Ça reste entre nous, tu me promets ?

SAKURAI. – Cela va sans dire.

HIROKI. – Il vaudrait peut-être mieux qu’Asumi n’entende pas…

ASUMI. – Quoi ? C’est trash ?

HIROKI. – Plutôt. Si encore il ne s’agissait que d’une tuerie… C’est que… de toute évidence, elle a cherché à …démembrer le corps de son fils.

SAKURAI. – Qui ça ? La grand-mère ?

HIROKI. – Oui, avec un couteau et des ciseaux de cuisine.

ASUMI. – Hou là !

HIROKI. – Après quoi, elle s’est donné une mort… disons héroïque, en s’ouvrant le ventre et en projetant à qui mieux mieux ses entrailles autour d’elle.

SAKURAI. – C’est pas vrai !

HIROKI. – Une vieille dame de 75 ans, je te rappelle !

SAKURAI. – Qu’est-ce qu’il lui a pris ! Elle poussait pas un peu, là ?

HIROKI. – Comment, d’elle-même, elle a pu faire ça ? Voilà ce qui chiffonne la PJ. C’est d’abord une simple question de force physique. Parce qu’un être normal a beau avoir décidé de s’ouvrir le corps, le plus souvent, la force lui manque. Mais sur elle, pas la moindre blessure témoignant d’éventuels errements. Bien au contraire, elle a brisé la lame en percutant l’os !

SAKURAI. – La lame du couteau de cuisine ? Mais c’est en tuant le fils et sa femme, je suppose.

HIROKI. – Non, le morceau manquant de la lame, on l’a retrouvé dans le corps de la vieille. Et on n’a pas trouvé le moindre indice prouvant que les époux aient tenu le couteau dans leurs mains.

SAKURAI. – Tu parles d’une grand-mère ! C’est qu’il y en a d’incroyables !

ASUMI. – Il y a vraiment pas de quoi rire, tu sais.

SAKURAI. – Pardon… Et la fille dans tout ça ?

HIROKI. – En convalescence à l’hopital. Elle est toujours sous le choc. Faut dire qu’elle a assisté à une scène littéralement infernale.

SAKURAI. – Le total traumatisme, quoi.

HIROKI. – Quand la police et les secours sont arrivés, on l’a trouvée assise au beau milieu de la mer de sang.

SAKURAI. – Hum…

HIROKI. – Et elle regardait, de ses yeux hagards, un objet qu’elle tenait dans ses deux mains. La mâchoire inférieure de son père !

SAKURAI. – Oh non ! Non ! Là, tu inventes, hein ?

HIROKI. – Je n’invente rien, strictement rien. C’est la pure vérité. Une vérité dont on ne parlera jamais nulle part !

SAKURAI. – C’est… comment dire..?

HIROKI. – Et cette enfant, elle avait la mâchoire de son père dans les mains, comme ça , et tiraient sur les poils de sa barbichette.

SAKURAI. – Oh ! Malheureuse ! Comment tu as pu !

HIROKI. – Un vrai tableau des enfers !

ASUMI. – On dirait que ça a l’air de t’amuser, toi aussi ?

HIROKI. – Et quand les ambulanciers sont arrivés dans le tableau que tu dis, et qu’avec d’infinies précautions, ils lui ont adressé la parole, devine ce qu’elle leur a dit ? “Désolée, je m’attendais pas à ce que ça se passe comme ça”.

SAKURAI. – Brr... Ça fait froid dans le dos. Et elle voulait dire quoi ? Je comprends pas.

HIROKI. – Mystère.

SAKURAI. – Ça fout vraiment les jetons.

Sakurai, plongé dans ses pensées.

SAKURAI. – Je vois pas. Ça me dépasse. On peut la voir, la fille ?

HIROKI. – Laisse tomber. De toute façon, l’hôpital ne voudra pas, pas avant un bout de temps.

SAKURAI. – Il y a des chances, en effet.

HIROKI. – C’est que nous, à la police, on devra d’abord lui apporter assistance.

SAKURAI. – Hmm.

HIROKI. – C’est tout. Et maintenant, tu oublies tout !

SAKURAI. – Merde, qu’est-ce que je n’ai pas entendu !

ASUMI. –… Avec ce qu’elle a dit, les soupçons pèseront d’abord sur elle.

SAKURAI. – Assez naturellement, en effet.

HIROKI. – Pas de fille plus ordinaire pourtant.

SAKURAI. – Tu l’a vue ?

HIROKI. – Elle dormait. Assommée par les tranquillisants. Elle faisait pitié à voir.

ASUMI. – Je te crois.

HIROKI. – Mais bon, laissons cela. C’est à toi de me dire des choses.

SAKURAI. – Des choses ?

HIROKI. – Mais sur cette ville, tiens. Tu enquêtes dessus, non ?

SAKURAI. – Ben, disons que ça craint.

HIROKI. – Vraiment ?

SAKURAI. – Ça craint ferme, même.

HIROKI. – Ah oui ?

SAKURAI. – Hmm.

HIROKI. – … C’est tout ?

SAKURAI. – Hmm…

HIROKI. – Un peu pauvre comme info.

SAKURAI. – J’en sais pas plus, c’est pour ça que je suis là, en reportage. Et toi, t’en penses quoi, de ce qui se passe ici ?

HIROKI. – Rien, je suis au courant de rien.

SAKURAI. – A voir ces drôles d’installations qui poussent comme des champigons, y a de quoi se poser des questions.

HIROKI. –Si ce n’était que ces installations dont on se demande à quoi elles vont servir. En plus de ce massacre de toute une famille, tu reçois aussi des appels bizarres, comme hier encore. Ça déraille ici, je te dis.

SAKURAI. – Un appel bizarre, hier, tu dis ?
HIROKI. – Une histoire d’ovni

SAKURAI. – Ah, ça ? Un missile du voisin, à ce qu’il paraît.

HIROKI. – Sérieux ?

SAKURAI. – Ça a été annoncé officiellement, je crois bien.

ASUMI. –Vous n’avez pas été prévenus ?

HIROKI. – Encore un truc lancé par erreur, ce missile, non ?

SAKURAI. – Je peux pas t’en dire plus.


Extrait fin de la scène 6

MARUO. – T’as un problème de santé ?

SHINJI. – Hmm.

MARUO. – Ah…

SHINJI. – En fait, c’est plutôt que je ne suis pas encore bien habitué. Je veux dire à ce monde-ci.

MARUO. – Cool, ça !

SHINJI. – Tu sais, je suis un extra-terrestre, moi.

MARUO, riant. – Je me disais bien. J’ai vu l’ovni, hier.

SHINJI, riant. – Allez, à plus tard !

Maruo dit au revoir de la main à Shinji qui s’en va. Hasebe entre dans le jardin.

HASEBE. – Maruo.

MARUO. – Qu’est-ce qu’il y a ?

HASEBE. – T’as vu à la télé ?

MARUO. – Non, pourquoi ?

HASEBE. – L’ovni qu’on a vu ensemble hier, il en ont parlé !

MARUO. – Tu rigoles ?

HASEBE. – Un flash d’info spécial. Y a un quart d’heure.

MARUO. – Super ! C’est le comité d’accueil !

HASEBE. – Sauf que c’était pas un ovni. Mais un missile. Un missile de l’ennemi.

MARUO. – Un missile ?

La réaction mi-figue mi-raisin de Maruo laisse Hasebe sur sa faim.

HASEBE. – Qu’est-ce que t’as ?

MARUO. – Ce que j’ai ?

HASEBE. – Enfin… C’est toi qui disais que ce serait cool si une guerre éclatait, non ? Et là on l’a sous le nez ! Un missile passe devant nous, si près qu’on le voit à l’œil nu ! Ca y est, c’est parti !

MARUO. – C’est parti ? … La guerre ? Pour de vrai ? Super alors !

HASEBE. – Mais oui, c’est gagné !

MARUO, riant. – Ah ah ! C’était un missile, ce truc ?

HASEBE. – Un vrai !

MARUO. – Voilà qui devient intéressant !

HASEBE. – Pas de quoi rire, quand même.

MARUO. – Comme ça nous, on y va d’un petit clic ! Sur le bouton reset de la vie !

HASEBE. –Ah ah ! ( Rire) Ce trou perdu sent vraiment le roussi.

MARUO. – …Te le fais pas dire.

Leurs voix sont recouvertes par des vrombissements d’avion. Ils lèvent les yeux vers le ciel.

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