Éditions Espaces 34

Extrait du texte

Personnages
Nono
et Louisa, Tom, Boubacar, Elvis, Leïla, Cassiopée, Augustin, Joao
narrateur ou narratrice


Extrait fin scène 2

Les adultes eux faisaient grise mine
Certains devaient quand même aller travailler
d’autres sortir pour faire des courses
Pour ne pas que Marie-Thérèse les ventile ils avaient inventé des astuces très marrantes

 Mon père met des paquets de farine dans ses poches. Ça le rend plus lourd et le vent ne peut pas le kidnapper.
 Ma mère aussi : elle fourre des boules de pétanque dans son manteau !
 Mon frère, lui, il a badigeonné les semelles de ses baskets avec de la super glue. Comme ça il tient bon au sol !
 Moi ma mère elle refuse de sortir travailler. Elle dit qu’elle n’est pas équipée pour ça et que le ministre doit lui offrir des chaussures à crampons ou des bottes à scratch !
 Ma mère, elle, elle n’a pas de farine, pas de boule de pétanque, pas de crampons et elle a peur de son patron qui l’oblige à venir travailler.
 Mais alors elle fait comment ?
 Comme d’habitude, elle va au boulot à pieds. Mais elle s’accroche à tout sur son chemin.
 Elle s’accroche aux lampadaires ?
 Elle s’accroche à tout : aux lampadaires, aux voitures, aux plots, aux barrières, aux arbres, aux feux rouges, aux rebords des trottoirs. Elle court très vite d’un panneau publicitaire à une sculpture rouillée, très vite d’un parterre de fleurs en graviers à un stop.
 Elle ne s’est jamais envolée ?
 Non... Mais parfois la nuit je rêve qu’elle tourbillonne dans le ciel et qu’elle disparaît.
 …
 …

On s’amusait bien ensemble
Tous ensemble
dans les couloirs de notre immeuble qu’on espérait solide

On oubliait d’avoir peur
Ensemble
Tous ensemble

Enfin tous ensemble
Pas vraiment

Car Nono, lui, n’habitait pas notre immeuble

Non
Nono, lui, habitait l’immeuble d’en face

Et depuis nos fenêtres, souvent, on voyait son ombre triste
nous rappeler que bientôt il fêterait ses dix ans


Extrait début scène 4

 Il n’a pas dit combien de jours ça allait durer le TousDedans, le ministre...
 Là c’est le pic, mon papa a dit ça, c’est le pic de vent, et après ça soufflera moins fort.
 Comment on va faire des courses si on ne peut plus sortir ?
 T’as pas du stock chez toi ? Moi mon père a fait du stock. On a du riz à gogo et aussi de la soupe en sachet.
 Dégueu...
 Vous croyez qu’on va mourir ?
 Mourir ? Mais non !
 On va pas mourir ! On n’a que dix ans ! C’est les vieux qui meurent.
 Pas toujours.
 T’as vu comment la mère de Louisa a failli s’envoler ?! Elle est vieille sa mère.
 Elle est pas vieille ma mère !
 On va mourir...
 Et si Marie-Thérèse fait s’effondrer l’immeuble ?
 Et si elle nous emporte, Marie-Thérèse, aux quatre coins du monde, imaginez ?!
 Je veux pas me retrouver au Pôle Nord. Ça caille trop là-bas.
 Ni dans la jungle. Les lions, les serpents, je veux pas me faire grignoter par un dino.
 Mais arrêtez ! L’immeuble est solide ça va aller.
 Solide ? T’entends comme ça souffle dehors ?
 Mon père a dit que la tempête allait durer des années.
 On peut pas survivre des années avec du riz et des sachets de soupe !
 Ton père il exagère toujours !
 C’est pas vrai !
 Ton père il a dit qu’il avait gagné à l’Euromillion alors qu’il avait juste gagné à la tombola de l’école !
 On va mourir...
 Arrêtez de dire n’importe quoi !
 Si on n’a plus rien dans les placards on sera obligés de manger nos chaussures...
 Nos chaussures ?
 Pendant la guerre les gens faisaient ça : ils faisaient bouillir leurs baskets et ils les mangeaient, même les lacets !
 Mais qu’est-ce que tu racontes ?
 Je veux pas manger mes baskets...
 Pleure pas, Augustin ! Elle plaisante.
 J’adore mes Nike Requin, je veux pas les manger...
 Mais non, Augustin, tu ne vas pas manger tes Nike !
 C’est plus que des Nike, c’est des Requins !!!
 T’inquiète, tu mangeras pas tes Nike Requins. Et si ça arrive, promis Augustin, on mangera d’abord mes tongs de piscine, d’accord ?
 D’accord... Promis ?
 Promis. Ça va mieux ?
 Oui...
 …
 …
 …
 …
 …
 …
 Nono !
 Quoi Nono ?
 Sa fiesta de ses dix ans ! On va faire comment ?
 Faut annuler.
 On peut pas annuler sa fiesta. Ça fait des années qu’il la prépare.
 Si on annule il va être tellement triste, Nono.
 C’est juste une fête d’anniv, ça va...
 C’est ses dix ans !
 Dix ans c’est comme neuf ou douze, c’est juste un âge.
 Pour Nono c’est important.
 Il est bête Nono.
 Non !
 Il est pas bête !
 C’est une tête sans cervelle ! Il sait pas lire, il sait pas compter, il sait même pas épeler son nom ! Alors si on la fait pas sa fête il s’en remettra. Il oubliera. Il oublie tout.
 T’es cruelle.
 Non je suis pas cruelle.
 Il est pas bête, Nono, il est mille fois plus évolués que nous ! Regardez comment il parle !
 Si on annule la fête de ses dix ans Nono va pas supporter. Ses dix ans il ne peut pas les oublier, il y pense depuis toujours !
 On la repoussera sa fiesta.
 Mais oui ! Un report c’est rien.
 Quand ?
 Quand Marie-Thérèse arrêtera de souffler.
 Un anniversaire ça compte quand c’est le jour même.
 Et si ça souffle pendant encore cinquante ans ? On fêtera les dix ans de Nono quand il aura cinquante ans ?
 Soixante.
 Soixante ?
 50 + 10. Soixante ans.
 Voilà !
 …
 …
 On fait quoi ?
 On doit lui dire qu’on annule.
 Ça souffle trop. Je veux pas m’envoler comme la mère de Louisa.
 Si on sort on va mourir, c’est sûr.
 Si on sort la police va nous mettre en prison.
 Aller en prison à cause d’une fiesta ?
 C’est interdit les fiesta.
C’est interdit de sortir.

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