Essais et pièces rendant compte de la grande variété de formes du théâtre du XVIIIe siècle

Extrait du texte

PYGMALION
p. 21 et suivantes

Le théâtre représente un atelier de sculpteur. Sur les côtés, on voit des blocs de marbre, des groupes, des statues ébauchées. Dans le fond est une autre statue cachée sous un pavillon d’une étoffe légère et brillante, ornée de crépines et de guirlandes, etc.
Pygmalion, assis et accoudé, rêve dans l’attitude d’un homme inquiet et triste ; puis, se levant tout à coup, il prend sur une table les outils de son état, va donner, par intervalles, quelques coups de ciseaux sur quelques-unes de ses ébauches, se recule et regarde d’un air mécontent et découragé.

Pygmalion
Il n’y a point là d’âme ni de vie… Ce n’est que de la pierre, je ne ferai jamais rien de tout cela !... Ô mon génie, où es-tu ? Mon talent, qu’es-tu devenu ? Tout mon feu s’est éteint… Mon imagination s’est glacée, le marbre sort froid de mes mains… Pygmalion ne fait plus de dieux… Tu n’es qu’un vulgaire artiste.
Vils instruments qui n’êtes plus ceux de ma gloire, allez, ne déshonorez point mes mains.

Il jette avec dédain ses outils puis se promène quelque temps, en rêvant, les bras croisés.

Que suis-je devenu ? Quelle étrange révolution s’est faite en moi ? Tyr, ville opulente et superbe, les monuments des arts, dont tu brilles, ne m’attirent plus : j’ai perdu le goût que je prenais à les admirer ; le commerce des artistes et des philosophes me devient insipide. L’entretien des peintres et des poètes est sans attraits pour moi. La louange et la gloire n’élèvent plus mon âme… Les éloges de ceux qui en recevront de la postérité ne me touchent plus ; l’amitié même a perdu pour moi ses charmes.
Et vous, jeunes objets, chefs-d’œuvre de la nature que mon art osait imiter et sur les pas desquels les plaisirs m’attiraient sans cesse ; vous, mes charmants modèles, qui m’embrasiez à la fois des feux de l’amour et du génie, depuis que je vous ais surpassés, vous m’êtes tous indifférents.

Il s’assied et contemple tout autour de lui.

Retenu dans cet atelier par un charme inconcevable, je n’y sais rien faire et je ne puis m’en éloigner… J’erre de groupe en groupe, de figure en figure… Mon ciseau faible, incertain, ne reconnaît plus son guide. Ces ouvrages grossiers, restés à leurs timides ébauches, ne sentent plus la main qui jadis les eût animés…

Il se lève impétueusement.

C’en est fait, c’en est fait : j’ai perdu mon génie… Si jeune encore… je survis à mon talent !... Mais quelle est donc cette ardeur interne qui me dévore ? Qu’ai-je en moi qui semble m’embraser ? Quoi ! dans la langueur d’un génie éteint, sent-on ces émotions, sent-on les élans des passions impétueuses, cette inquiétude insurmontable, cette agitation secrète qui me tourmente et dont je ne puis démêler la cause ? J’ai craint que l’admiration de mon propre ouvrage ne causât la distraction que j’apportais à mes travaux… Je l’ai caché sous ce voile : mes profanes mains ont osé couvrir ce monument de leur gloire. Depuis que je ne le vois plus, je suis plus triste et ne suis plus attentif.
Qu’il va m’être cher, qu’il va m’être précieux, cet immortel ouvrage ! Quand mon esprit éteint ne produira plus rien de grand, de beau, de digne de moi, je montrerai ma Galatée et je dirai : voilà ce que fit autrefois Pygmalion… Ô ma Galatée, quand j’aurai tout perdu, tu me resteras et je serai consolé.

(…)

Arlequin marchand de poupées
p. 31 et suivantes

Au lever du rideau l’orchestre joue l’air « Réveillezvous, belle endormie ».

ARLEQUIN
À quoi bon me réveiller, vous autres ! Je ne peux rien faire, autant dormir... Je m’étais couché là pour ne pas tomber dans la ruelle... c’est dommage. Il faut se lever cependant, aïe... Si nos petites maîtresses avaient des lits de plume comme cela, on ne les verrait pas se lever à la pointe de midi. Allons, tâchons de mettre la main à la pâte.

AIR : Tôt, tôt, tôt, battez chaud

AIR : Dérouillons, dérouillons ma commère

ARLEQUIN
Voilà une poupée que je ne finirai jamais je crois ; ce sont des opéras que les coiffures d’à présent : il faut être machiniste pour en venir à bout. Quel diable est-ce que je fourrerai là-dessous pour remplir ce vide-là ? Oui... non... si fait... pardine, c’est tout simple... quand un général veut entrer dans une ville malgré les bourgeois, il ne peut pas y entrer par la porte. Il faut qu’il y il y a un fossé. Qu’est-ce qu’il fait ? Il emplit le fossé de fagots. Sangudimi ! Je vais faire comme lui, moi... il est drôle, ce cotteret-là, hé hé, hé, hé, elle sentira un peu l’oignon... qu’est-ce que cela fait ? Baste ! la mode viendra peut-être. Tout prend dans ce pays-ci.

AIR : En passant par la barrière

ARLEQUIN
Cela fera une poupée du grand ton. Y en a-t-il assez ?

AIR : Vraiment mon compère, oui

ARLEQUIN, au public
Ces deux visages-là, hé, hé, hé, hé, c’est comme le jour et la nuit. (À l’orchestre.) Pas vrai ?

AIR : Vraiment mon compère, voire

ARLEQUIN
Il faut relever l’éclat de ce teint-là. Un peintre met toujours des ombres dans ses tableaux, et je suis peintre en rond de bosse, moi.

AIR : Annette à l’âge de quinze ans

ARLEQUIN
Vous vous moquez de moi, je crois, vous autres, vous appelez cela l’image du printemps, l’aurore d’un beau matin et cela ferait peur au diable. On dirait d’une poupée qui à la petite vérole... Je ne sais plus ce que je fais, le diable m’emporte. Voyez ce bonnet qui est droit comme mon bras quand je me mouche : je voulais faire une poupée et voilà un Scaramouche embéguiné. Je désapprends, je crois ; foi de syndic, mon apprenti en sait plus que moi : à présent me voici devenu adroit de mes mains, comme un cochon de sa queue. Peigne, pinceaux, ciseaux, puisque je ne sais plus me servir de vous, j’aime autant vous accrocher à un clou par terre.

(…)

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