Extrait du texte

[p. 7-11]

[...] Un héros littéraire peut-il jouer le même rôle ?
Le type de héros littéraire d’une époque représente sans doute le mieux son idéologie, ses aspirations, ses modèles d’être et d’agir.
Quelle est toutefois la relation entre les héros historiques, personnages réels, et les créations de la fiction ? Peut-on y mettre un signe d’équivalence sur la base du dénominateur commun qu’est la symbolique culturelle, système de représentations, Weltanschauung ?

Nous en sommes persuadés. Par ailleurs, si une communauté des valeurs de ce qu’on appelle la civilisation européenne existe, des dominantes se seraient développées différemment pour chaque culture. Pour l’époque moderne, le Héros français semble être cristallisé dans les tragédies de Pierre Corneille, surtout de la première période.

En Pologne, c’est sous la plume de Mickiewicz qu’a été formulé l’idéal personnel.
Le héros Mickiewiczien, tel qu’il a été formé à travers les œuvres successives, est devenu en effet l’image du héros culturel, modèle de l’épanouissement individuel et exemple d’engagement dans l’Histoire. Il apparaît le plus pertinent dans les Aïeux [1]. Comme on le sait, c’est là qu’au héros « élégiaque », werterien, byronien, très littéraire, Gustave, succède un héros patriote-vengeur, révolutionnaire, Konrad, incarnation de la jeunesse révolutionnaire de l’insurrection de novembre. On remarque plus rarement qu’il y apparaît également une troisième mutation du personnage : quand Konrad devient Pèlerin, militant anonyme de la cause d’une éthique d’inspiration chrétienne des relations entre les peuples [2].

Dans la conscience collective polonaise, ces mutations du personnage héroïque deviendront le modèle de l’épanouissement de l’individu (l’individuation selon la terminologie de Jung) qui à travers l’épreuve d’un amour malheureux arrive à une conscience des épreuves collectives et à la solidarité nationale. Le dévouement, le don de soi, le « sacrifice », seront alors inclus dans les valeurs absolues.

Ce modèle du développement de la personnalité implique un certain type d’interdépendance entre l’individu et la collectivité [3] : l’individu se forme en s’identifiant à sa communauté culturelle, en l’incarnant, ce qui lui donne une autonomie et un poids moral énormes puisque au nom de la communauté nationale ainsi incarnée il peut s’opposer à cette même communauté, seul contre tous et... avoir raison.

C’est là l’image des personnages charismatiques - guides des nations, représentant du peuple devant Dieu et l’Histoire et représentant de Dieu et de l’Histoire devant le peuple. On comprend dans cette configuration le culte que Mickiewicz vouait à Napoléon puisque, pour lui, celui-ci semblait avoir incarné ce type de Héros culturel ; c’est une interprétation du personnage très différente de celle qui dominait en France [4].

Car en France, si l’on s’en tient à l’image du héros, c’est toujours le héros cornélien ou racinien qui régnait dans les consciences, un Héros-roi, incarnation de l’État [5], opposé donc au Héros-prophète de Mickiewicz. L’organisation et l’intérêt institutionnel primaient ainsi sur « les vérités vives » que défendait le poète, et le présent avait une consistance bien plus solide que la vision de l’avenir, au contraire de Mickiewicz. Et même si on ne parlait plus de Héros mais du peuple, c’est l’État qu’il était censé représenter et incarner. Au XIXe siècle en France, soit on traitait donc le peuple suzerain comme le Héros (Michelet), soit, si l’on revenait à la mémoire de Napoléon, il était pour les Français le chef d’un État. Pour les Polonais, il incarnait par contre le mythe du Libérateur de l’Europe, sorte du messie laïc (vision de Mickiewicz professée notamment au Collège de France [6]).

Deux perspectives donc en ce qui concerne les mêmes phénomènes, et — ce qui est pire encore peut-être — deux langages pour parler de la même réalité. D’une part, celui de la France-État avec ses institutions fortes, où primait l’individualisme cartésien et voltairien du : « chacun sa spécialité, chacun son jardin ». D’autre part, celui de peuple sans État, représenté par Mickiewicz lui-même qui défendait le lien culturel libre non-institutionnel, où chaque individu est appelé à incarner le tout, où l’héroïsme individuel et collectif s’appuient sur la vision du consensus éthique universel des individus et des peuples.


Sommaire de l’ouvrage

1. Analogies
2. Le rêve héroïque
3. « Pour le peuple, sans le peuple »
4. Le geste fécond
Conclusion
Juliusz Slowacki (1809-1849)
Eléments bibliographiques (Juliusz Slowacki)

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