Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.
5.
Le matin, pour faire quelques courses
Je traverse le jardin qu’une babouchka cultive avec amour
Les Russes savent prendre soin des fleurs
Pas d’eux-mêmes
Mais des fleurs, oui
Ils aiment peu de choses
Même pas eux-même
Mais les fleurs, oui
Et la vodka
Et les concombres salés
Et les tapotchki
Pour ne pas avoir froid aux pieds
MOI : Babouchka, comment dit-on " fleurs " ?
ELLE : Tsvety
MOI : Et " herbe " ?
ELLE : Trava
MOI : Et " violette " ?
ELLE : Fialka
MOI : Et " pissentit " ?
ELLE : Oduvanchik
Je la regarde avec envie
Quelle douceur ce doit être
C. se lime les ongles
Sur le rebord de sa fenêtre
C’est un jour où elle est triste
Elle s’amuse à faire tomber ses cendres dans le café au lait
La lumière a du mal à traverser le carreau sale, les poussières grises
Elle repense à l’époque de ses amours
Moi je ne peux rien dire
Ce ne sont pas mes souvenirs
Je l’écoute
C’est tout
C : L’époque où on aimait trois fois par jour...
Tu t’en souviens ? C’était bien.
Elle se lève
Et
Colle
Sa bouche
Contre la vitre
Soupir de nostalgie
Elle joue à l’enfant boudeuse
M’agace quand elle le fait
Soudain
Ouvre la fenêtre
Et
Cri désespéré
C : Oj ! Ja tebja lyublju.
Babouchka lève sa tête inquiète et nous regarde
Mais déjà C. lui envoie des baisers
La vieille lui sourit, pose une main sur son coeur
Et replonge le nez dans ses fleurs
Quelle douceur ce doit être
C : Tu crois que pour elle aussi le mot « Amour » est important ?
MOI : Ljoubov’.
C. : Da. Ljoubov’. Tu prononces mal.
On rit
Son regard s’éclaire.
Ce mot d’Amour
Que nous avions prononcé si souvent
Ce mot
– Ljoubov’ en russe –
Etait
La religion d’un temps
Passé ensemble
A nous dédouaner du réel
C : Je crois qu’il y a quelque chose qui me manque.
Elle sèche une larme
Ja tebja ljublju
Je le pense dans le vide
Je pense aussi
Sumaschedshaja ljubov’
Amour fou
Serions-nous capables de vivre un jour sans l’amour fou ?
Aujourd’hui, C. est fragile, loin de tout, exposée
Il y a juste à attendre
Je range mes mots pour plus tard
De ma part, cela ne la consolerait de rien
14.
On traverse en courant l’autoroute à six voies
Pour rejoindre le jardin Botanique
En marchant dans les allées ombragées
Elle m’avoue qu’elle a peur
Que son corps immortel prenne fin
– Qu’il commence à fatiguer –
Et l’abandonne
Je lui demande de laisser à Moscou son corps immortel pour reprendre le cours
d’une vie sans poussière, sans poudre, sans violence
Sans égratignure sur son visage de Madone
Je me fâche, je crie, je l’implore
Mais rien
(…)