Après diverses traductions liées à des mises en scène, création d’une collection "Théâtre contemporain en traduction" avec la Maison Antoine Vitez-Centre international de la traduction théâtrale

Extrait du texte

Acte I, scène 2

Le rivage de la mer.
Viola, un capitaine et des matelots.

VIOLA. - Quel est ce pays, mes amis ?

LE CAPITAINE. - C’est l’Illyrie, Madame.

VIOLA. - Et que pourrais-je bien faire en Illyrie, quand mon frère aux Champs Élyséens déjà repose ? Et si par chance il ne s’était pas noyé ? Qu’en pensez-vous, matelot ?

LE CAPITAINE. - N’est-ce pas la chance qui vous a sauvée vous-même ?

VIOLA. - Oh ! Mon pauvre frère ! La même chance l’a peut-être protégé !

LE CAPITAINE. - Certes, Madame, et afin que vous ayez confiance en la fortune, sachez qu’après l’éclatement de la coque, alors que vous et une poignée de rescapés étiez agrippés à la chaloupe en dérive, j’ai vu votre frère. Plein de prévoyance, au milieu du danger, inspiré par l’espoir et le courage, il s’était lié à un gros mât qui flottait sur la mer. Et là, comme chevauchant un dauphin, je l’ai vu apprivoiser les vagues, aussi longtemps que mes yeux ont pu le suivre.

VIOLA. - Tes paroles valent de l’or : elles m’autorisent à espérer que, si j’ai pu en réchapper, il peut en être de même pour lui. Connais-tu cette contrée ?

LE CAPITAINE. - Et comment, Madame ! Je suis né et j’ai grandi à moins de trois heures de marche de cet endroit.

VIOLA. - Qui vous gouverne ici ?

LE CAPITAINE. - Un Duc. Aussi noble de cœur que de nom.

VIOLA. - Et quel est ce nom ?

LE CAPITAINE. - Orsino.

VIOLA. - Orsino ! J’ai entendu ce nom-là dans la bouche de mon père. Il n’était pas marié à l’époque.

LE CAPITAINE. - C’est toujours vrai ou ça l’était encore il a peu. J’ai quitté le pays depuis moins d’un mois, et un bruit commençait à courir. Vous le savez, les petits aiment à jaser de ce que font les grands. On disait qu’il soupirait pour la belle Olivia.

VIOLA. - Et qui est-ce, celle-là ?

LE CAPITAINE. - Une vertueuse demoiselle, fille d’un comte mort depuis douze lunes. Il l’a laissée sous la protection d’un fils, qui mourut lui aussi peu après. Et par amour pour ce frère disparu, dit-on, elle a renoncé à la compagnie et à la vue de tout homme.

VIOLA. - Oh ! Il me faudrait entrer au service de cette dame, ainsi je pourrais cacher ma condition à tout le monde et attendre le moment opportun.

LE CAPITAINE. - Ce sera difficile, car elle reste sourde à toute requête, même à celles du Duc.

VIOLA. - La loyauté se lit sur ta figure, capitaine. Je sais que la nature cache souvent le vice derrière un rempart magnifique. Mais je veux croire que, dans ton cas, l’âme s’accorde avec ton air honnête et franc. Je t’en prie, ne révèle pas qui je suis, aide-moi à trouver le déguisement qui permette de mener à bien mes projets et je ne serai pas une ingrate. Je veux entrer au service de ce Duc, tu me présenteras comme castrat. Tu ne seras pas perdant. Je sais chanter, j’interpréterai pour lui les airs les plus variés, je gagnerai ainsi une grande importance dans sa maison. Pour le reste, c’est au temps que je m’en remets. Contente-toi d’être aussi silencieux que moi rusée.

LE CAPITAINE. - Soyez son castrat, je serai votre muet. Si ma langue trahit, que mes yeux ne voient plus.

VIOLA. - Je te remercie. Conduis-moi donc, sois mon guide maintenant.

Ils sortent.

ACTE II, scène première

Antonio et Sébastien

ANTONIO. - Ne voulez-vous pas rester plus longtemps ? Ne voulez-vous pas que je vous accompagne ?

SÉBASTIEN. - Non, si vous le permettez. Mon étoile rayonne d’une sombre lumière au-dessus de ma tête. La malveillance de mon destin pourrait troubler le vôtre. C’est pourquoi je dois vous prier de me laisser endurer seul mes souffrances. Ce serait mal récompenser votre amitié que de vous en imposer une seule.

ANTONIO. - Dites-moi au moins où vous allez.

SÉBASTIEN. - En vérité, cela m’est impossible : je n’ai pas d’autre itinéraire que l’errance. Et je sens en vous trop de discrétion pour vouloir m’arracher ce que je veux garder secret. La courtoisie m’oblige d’autant plus à vous révéler qui je suis. Sachez donc, Antonio, que mon nom est Sébastien, quoique j’aie emprunté celui de Rodrigo. Mon père était ce Sébastien de Messalie, dont vous avez sûrement entendu parler. Il a laissé deux enfants, ma sœur et moi-même, qu’un même instant avait vu naître. Si le ciel l’avait voulu, nous aurions dû mourir ensemble. Mais vous l’avez empêché, Monsieur. Car un instant avant que vous m’eussiez arraché à la houle, ma sœur s’était noyée.

ANTONIO. - Oh ! Jour funeste !

SÉBASTIEN. - C’était une jeune fille dont la beauté était reconnue par tous, quoiqu’elle me ressemblât beaucoup. Je ne saurais ajouter à de telles louanges, mais je peux du moins affirmer fièrement que la jalousie elle-même était contrainte de reconnaître la beauté de son âme. La voilà noyée, Monsieur, dans l’onde amère, et il me semble que mes larmes noient encore son souvenir.

ANTONIO. - Pardonnez, Monsieur, ma piètre hospitalité.

SÉBASTIEN. - Ô mon cher Antonio, c’est à vous de me pardonner l’embarras que je vous ai causé.

ANTONIO. - Si vous ne voulez pas payer mon amour par l’assurance de ma mort, permettez-moi de vous venir en aide.

SÉBASTIEN. - Et vous, si vous ne voulez pas défaire ce que vous avez fait, et blesser à mort celui que vous avez sauvé, renoncez-y. Adieu et portez-vous bien. Mon cœur déborde de tendresse, je suis encore si proche des jupes de ma mère que pour un peu mes yeux me trahiraient.

Ils se serrent la main.

Je me rends à la cour du Duc Orsino. Adieu !

Il sort.

ANTONIO. - Que la bienveillance des dieux t’accompagne ! J’ai bien des ennuis à la cour d’Orsino, sinon je t’y rejoindrais sans tarder. Allons, advienne que pourra ! C’est d’un amour si fort que je t’aime, que, me jouant du danger, j’irai quand même.

Acte III, scène première

Le Fou entre dans le jardin avec son fifre et son tambourin. Il se met à jouer. Entre Viola.

VIOLA. - Dieu te garde, l’ami, ainsi que ta musique. Vis-tu grâce à ton tambourin ?

LE FOU. - Non, Monsieur, grâce à l’église.

VIOLA. - Serais-tu homme d’église ?

LE FOU. - En aucun cas, Monsieur, mais je vis bien grâce à l’église ; car je vis dans ma maison et ma maison tient grâce à l’église.

VIOLA. - À ce compte, tu pourrais dire que le roi couche aux côtés d’un mendiant, si un mendiant habitait près de lui ; ou que l’église tient grâce à ton tambourin, si le tambourin s’appuyait contre l’église.

LE FOU. - Je ne vous le fais pas dire, Monsieur... En quelle époque vivons-nous ! Une phrase n’est qu’un gant de chevreau pour un esprit vif : en un clin d’œil, il vous la retourne à l’envers !

VIOLA. - Rien n’est plus sûr. Ceux qui badinent subtilement avec les mots ont vite fait de les prostituer.

LE FOU. - Voilà pourquoi je voudrais que ma sœur n’eût pas de nom, Monsieur.

VIOLA. - Et pourquoi, l’ami ?

LE FOU. - Eh bien, Monsieur, son nom est un mot, et à force de badiner avec ce mot, il se pourrait bien qu’elle aussi, on la prostitue. Mais en vérité les mots sont de vraies fripouilles depuis que les faux serments les ont discrédités.

VIOLA. - Et la raison, l’ami ?

LE FOU. - Ma foi, Monsieur, je ne peux vous en donner une sans le secours des mots ; et les mots sont devenus si menteurs que je répugne à les utiliser pour vous exposer mes raisons.

VIOLA. - Décidément tu es un joyeux drôle, et qui n’accorde de valeur à rien.

LE FOU. - Faux, Monsieur, j’accorde de la valeur à bien des choses, mais en conscience, Monsieur, il est vrai que je ne vous en accorde aucune. Si c’est là n’accorder de la valeur à rien, voyez quel vaut-rien vous faites.

VIOLA. - N’es-tu pas le Fou de Lady Olivia ?

LE FOU. - Point du tout Monsieur, Lady Olivia n’admet pas la folie. Elle ne veut pas de fou chez elle avant son futur mari, car les maris sont aux fous ce que les harengs sont aux sardines : plus gros. Je ne suis pas vraiment son fou, plutôt son corrupteur de mots.

VIOLA. - Je t’ai vu il y a peu chez le Duc Orsino.

LE FOU. - La folie, Monsieur, fait le tour du globe comme le soleil ; elle brille partout. Pardonnez-moi, Monsieur, mais si le fou était chez votre maître, il y en avait un aussi chez ma maîtresse : n’est-ce point là que j’ai vu Votre Sagesse ?

VIOLA. - Holà ! Si tu t’en prends à moi, je préfère en rester là. Tiens, voici pour toi.

Elle lui donne une pièce.

LE FOU. - Que Jupiter, dans sa prochaine livraison de poils, t’envoie une barbe !

VIOLA. - Ma foi, je peux te le certifier, c’est pour une barbe que je soupire. À part. mais je ne voudrais certes pas la voir me pousser au menton. Ta maîtresse est-elle chez elle ?

LE FOU, contemplant la pièce dans sa main. - Si j’en avais un couple, peut-être feraient-ils des petits ? Non, Monsieur ?

VIOLA. - Oui, à condition de les mettre de côté et de les faire fructifier.

LE FOU. - Je voudrais jouer le rôle d’Aphrodite, Monsieur, et donner un Pâris à cette Hélène.

VIOLA. - Je vous comprends, Monsieur, voilà qui est joliment mendié.

Elle lui donne une autre pièce.

LE FOU. - Madame est chez elle, Monsieur. Je vais dire à ses gens que vous arrivez. Quant à qui vous êtes et ce que vous voulez, voilà qui est hors de mon entendement. J’aurais pu dire « hors de ma sphère », mais le mot est galvaudé.

Il sort.

VIOLA. - Ce gaillard est assez fin pour jouer le fou, ce qui exige de l’esprit. Il doit observer l’humeur de ceux qu’il tourne en ridicule, la condition des gens, attendre le moment propice, et, comme un rapace, fondre sur tout plumage qui lui tombe sous les yeux. C’est un métier qui exige autant d’efforts que celui de sage.
Car la folie dont il joue sagement n’a pas de prix,
Alors que sagesse en folie est ruine de l’esprit.

Entrent Sir Tobie et Sir André Aguecheek.

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