Essais et pièces rendant compte de la grande variété de formes du théâtre du XVIIIe siècle

Extrait du texte

ARLEQUIN SAUVAGE

Acte I, scène III, p. 27
Lélio, Arlequin

LÉLIO. - Allons. Mais voilà Arlequin.

ARLEQUIN. - Les sottes gens que ceux de ce pays : les uns ont de beaux habits qui les rendent fiers ; ils lèvent la tête comme des autruches, on les traîne dans des cages, on leur donne à boire et à manger, on les met au lit, on les en retire ; enfin on dirait qu’ils n’ont ni bras ni jambes pour s’en servir.

LÉLIO. - Le voilà dans les réflexions, il faut que je m’amuse un moment de ses idées. Bonjour, Arlequin.

ARLEQUIN. - Ah ! te voilà : bonjour, mon ami.

LÉLIO. - A quoi penses-tu donc ?

ARLEQUIN. - Je pense que voici un mauvais pays, et si tu m’en crois, nous le quitterons bien vite.

LÉLIO. - Pourquoi ?

ARLEQUIN. - Parce que j’y vois des sauvages insolents qui commandent aux autres et s’en font servir, et que les autres, qui sont en plus grand nombre, sont des lâches qui ont peur, et font le métier des bêtes : je ne veux point vivre avec de telles gens.

LÉLIO. - Tu loueras un jour ce que ton ignorance te fait condamner aujourd’hui.

ARLEQUIN. - Je ne sais ; mais vous me paraissez de sots animaux.

LÉLIO. - Tu nous fais beaucoup d’honneur. Écoute, tu n’es plus parmi des sauvages, qui ne suivent que la nature brute et grossière, mais parmi des nations civilisées.

ARLEQUIN. - Qu’est-ce que cela, des nations civilisées ?

LÉLIO. - Ce sont des hommes qui vivent sous des lois.

ARLEQUIN. - Sous des lois ! Et quels sauvages sont ces gens-là ?

LÉLIO. - Ce ne sont point des sauvages, mais un ordre puisé dans la raison pour nous retenir dans nos devoirs, et rendre les hommes sages et honnêtes gens.

ARLEQUIN. - Vous naissez donc fous et coquins dans ce pays ?

LÉLIO. - Pourquoi le penses-tu ?

ARLEQUIN. - Il n’est pas bien difficile de le deviner. Si vous avez besoin de lois pour être sages et honnêtes gens, vous êtes fous et coquins naturellement : cela est clair.

LÉLIO. - Bon : nous naissons avec nos défauts comme tous les hommes. La raison seule soutenue d’une bonne éducation peut les réformer.

ARLEQUIN. - Vous avez donc de la raison ?

LÉLIO. - Belle demande ! Sans doute.

ARLEQUIN. - Et comment est faite votre raison ?

LÉLIO. - Que veux-tu dire ?

ARLEQUIN. - Je veux savoir ce que c’est que votre raison.

LÉLIO. - C’est une lumière naturelle, qui nous fait connaître le bien et le mal et qui nous apprend à faire le bien et à fuir le mal.

ARLEQUIN. - Eh mort-non de ma vie, votre raison est faite comme la nôtre.

LÉLIO. - Apparemment, il n’y en a pas deux dans le monde.

ARLEQUIN. - Mais puisque vous avez de la raison, pourquoi avez-vous besoin de lois ? car si la raison apprend à faire le bien et à fuir le mal, cela suffit, il n’en faut pas davantage.

LÉLIO. - Tu n’en sais pas assez pour comprendre l’utilité des lois : elles nous apprennent à faire un bon usage de la vie pour nous et pour nos frères ; l’éducation que l’on nous donne nous rend plus aimables à leur égard. Si nous leur offrons quelque chose, nous l’accompagnons de compliments et de politesses qui donnent un nouveau prix à la chose.

ARLEQUIN. - Cela est drôle. Fais-moi un peu un compliment, afin que je sache ce que c’est.

LÉLIO. - Supposons que je te veux donner à dîner.

ARLEQUIN. - Fort bien.

LÉLIO. - Au lieu de te dire grossièrement : Arlequin, viens dîner avec moi ; je te salue poliment, et je te dis : mon cher Arlequin, je vous prie très humblement de me faire l’honneur de venir dîner avec moi.

ARLEQUIN. - Mon cher Arlequin, je vous prie très humblement de me faire l’honneur de venir dîner avec moi. Ah, ah, ah ! la drôle de chose qu’un compliment !

LÉLIO. - Vous ne serez pas traité aussi bien que vous le méritez.

ARLEQUIN. - Cela ne vaut rien, ôte-le de ton compliment.

LÉLIO. - Je voudrais bien vous faire meilleure chère.

ARLEQUIN. - Eh bien ! fais-la moi meilleure, et laisse tout ce discours inutile.

LÉLIO. - Ce que je te dis n’empêche pas que je ne te fasse bonne chère ; ce n’est que pour te faire comprendre que je t’aime tant et que mon estime pour toi est si forte, que je ne trouve rien d’assez bon pour toi.

ARLEQUIN. - Tu me crois donc bien friand. Allons, je te passe le compliment, puisqu’il n’empêche point que tu ne me fasses bonne chère ; quoiqu’à te parler franchement, j’aurais bien autant aimé que tu m’eusses dit sans façon que tu me vas bien traiter.

LÉLIO. - C’est là le moindre avantage que l’éducation produit chez les hommes.

ARLEQUIN. - A te dire la vérité, je trouve cet avantage bien petit.

LÉLIO. - Elle nous rend humains et charitables.

ARLEQUIN. - Bon cela.

LÉLIO. - Elle nous fait entrer dans les peines d’autrui.

ARLEQUIN. - Bon bon.

LÉLIO. - Elle nous engage à prévenir leurs besoins.

ARLEQUIN. - Cela est excellent.

LÉLIO. - A protéger l’innocence, à punir les vices. C’est par elle que dans ce pays on trouve à sa porte tout ce dont on a besoin, sans se donner la peine de l’aller chercher : on n’a qu’à parler, et sur le champ on voit cent personnes qui courent pour prévenir vos besoins.

ARLEQUIN. - Quoi ! l’on vous apporte ici tout ce que vous demandez pour vous épargner la peine de l’aller chercher vous-même ?

LÉLIO. - Sans doute.

ARLEQUIN. - Je ne m’étonne donc plus si tu fais si bonne chère, et je commence à voir que dans le fond vous ne valez rien, mais que les lois vous rendent meilleurs et plus heureux que nous ; puisque cela est ainsi, je te suis bien obligé de m’avoir mené dans ton pays : pardonne à mon ignorance : tu vois bien qu’à voir tout ce que vous faites, je ne pouvais pas m’imaginer que vous fussiez si honnêtes gens.

LÉLIO. - Je le sais. Retourne au logis : je te dirai le reste une autre fois.

ARLEQUIN. - Ce pays-ci est original : qui diable aurait jamais deviné qu’il y eut eu des hommes dans le monde qui eussent besoin de lois pour devenir bons ?

Acte I, scène IV, p. 32
Pantalon, Flaminia, Violette, Arlequin

PANTALON. - Que dites-vous de ce pays-ci, ma fille ?

FLAMINIA. - Qu’il est charmant, mon père.

PANTALON. - Aimeriez-vous y rester ?

FLAMINIA. - Beaucoup, mon père.

PANTALON. - Eh bien, vous y resterez : notre hôte le Seigneur Mario vous aime, il vous demande en mariage, et je vous ai promise.

FLAMINIA. - Ciel ! que m’apprenez-vous ? Et Lélio ?

PANTALON. - Il le faut oublier ; il a perdu son bien par un naufrage, et son état ne vous permet plus de penser à lui, ni lui à vous.

FLAMINIA. - Et qu’importe son état, s’il m’aime toujours, et s’il est toujours aimable ? Il peut avoir perdu son bien, mais son mérite lui reste.

PANTALON. - C’est perdre son mérite que de perdre son bien.

FLAMINIA. - Oui, pour une autre âme que pour la mienne. Si ses malheurs sont vrais, ils me donneront le plaisir de le retirer des mains de la mauvaise fortune pour lui rendre par celles de l’amour ce que la tempête lui a ravi.

PANTALON. - Consultez moins votre cœur que votre raison ; ce n’est que d’elle dont vous avez besoin aujourd’hui.

FLAMINIA. - Mon cœur et ma raison sont d’accord.

Arlequin pendant cette scène se promène sur le théâtre, et va donner dans le nez de Pantalon.

Acte I, scène V, p. 33
Arlequin, Pantalon, Flaminia, Violette

ARLEQUIN. - Oh, le plaisant animal ! je n’en ai jamais vu comme celui-là. Ah, ah, ah, la ridicule figure !

PANTALON. - Qui est cet impertinent ?

ARLEQUIN. - Dis-moi, comment appelles-tu cette bête-là ?

FLAMINIA. - Vous êtes un insolent, c’est un homme respectable, qui vous fera rouer de coups si vous n’y prenez garde.

ARLEQUIN. - Lui, un homme : ah, ah, ah, la drôle de figure ! Dis-moi, Barbette, de quelle diable d’espèce es-tu donc ? car je n’ai jamais vu d’hommes, ni de bêtes faits comme toi.

PANTALON. - Maraud, si tu ne te retires, tu pourras bien avec ta Barbette t’attirer une volée de coups de bâtons.

ARLEQUIN. - Quels diables de gens sont donc ceux-ci ? ils se fâchent de tout : je t’appelle Barbette parce que tu as une barbe longue, longue.

VIOLETTE. - Ne lui faites point de mal, Monsieur, ne voyez-vous pas que c’est un pauvre innocent ?

ARLEQUIN. - Elle est bonne celle-là ; elle sait apparemment mieux les lois que les autres.

FLAMINIA. - Le pauvre homme a l’esprit troublé.

ARLEQUIN. - Vous en avez menti ; je suis un homme sage, un ignorant à la vérité, un âne, une bête, un sauvage qui ne connaît point de lois, mais d’ailleurs un très galant homme, plein d’esprit et de mérite.

FLAMINIA. - Je le crois, mon ami. Cet homme-là me fait peur.

PANTALON. - Un uomo savio, de spirito, un ignorante, un asino, una bestia, ma pur uomo de grand merio, ah, ah, ah !

FLAMINIA. - Il y a quelque chose de singulier en lui. Écoute, mon ami, de quel pays es-tu ?

ARLEQUIN. - Moi ? je suis d’un grand bois où il ne croît que des ignorants comme moi, qui ne savent pas un mot des lois ; mais qui sont bons naturellement. Ah ah, nous n’avons pas besoin de leçons nous autres pour connaître nos devoirs, nous sommes si innocents que la raison seule nous suffit.

FLAMINIA. - Si cela est, vous en savez beaucoup. Mais comment êtes-vous venu ici ?

ARLEQUIN. - Je suis venu dans un grand canot long, long, pouf, il était long comme le diable, nous y étions moi et puis le Capitaine, et puis trois autres nations que l’on appelle les matelots, les soldats et les officiers.

FLAMINIA. - Sa simplicité est extrême : c’est un sauvage, comme il le dit, qui ne sait rien encore de nos mœurs.

ARLEQUIN. - Oh pour cela pas un mot : tout ce que je sais, c’est que vous naissez fous et coquins, mais que les lois vous rendent sages et honnêtes gens. C’est le Capitaine qui me l’a appris ; il les sait bien lui les lois. Les sais-tu bien aussi toi ?

FLAMINIA. - Sans doute.

ARLEQUIN. - Tu es donc de ces honnêtes filles qui offrent aux passants ce qui leur fait plaisir ?

FLAMINIA. - Tu me fais bien de l’honneur.

ARLEQUIN. - Je crois que cette grâce-là les sait mieux que toi.

FLAMINIA. - Pourquoi ?

ARLEQUIN. - Parce qu’elle est bonne, et qu’elle n’a pas voulu que tu me fisses du mal. Dis-moi, je la trouve jolie, crois-tu qu’elle m’aime ?

FLAMINIA. - Elle vous aimera si elle vous trouve aimable : essayez. A part. Il faut que je me divertisse aux dépens de Violette.

ARLEQUIN. - Elle est appétissante. Je vous trouve bien aimable, et je n’ai jamais vu de fille qui m’ait plus davantage, en vérité.

VIOLETTE. - Vous êtes bien obligeant, Monsieur.

ARLEQUIN. - Je ne suis point monsieur, je m’appelle Arlequin.

VIOLETTE. - Arlequin : que ce nom est joli !

ARLEQUIN. - Oui. Et le vôtre est-il aussi joli que vous ? Dites-moi, je vous en prie.

VIOLETTE. - Je me nomme Violette.

ARLEQUIN. - Violette, le charmant petit nom : il vous convient bien ; vous êtes si fleurie que vous devez être de la race des fleurs.

FLAMINIA. - Comment ! cela est dit avec esprit.

PANTALON. - J’ai entendu dire que les sauvages parlaient toujours par métaphore.

FLAMINIA. - Il est fort joli.

ARLEQUIN, à Violette. - Vous entendez bien, cette fille me trouve joli : me trouvez-vous joli, vous ?

VIOLETTE. - Oui.

ARLEQUIN. - Vous m’aimez donc ; car on doit aimer ce que l’on trouve joli.

VIOLETTE. - On n’aime pas si facilement dans ce pays, il faut bien d’autres choses.

ARLEQUIN. - Et que faut-il de plus ? Vous verrez que c’est encore là un tour des lois que je n’entends pas ; foin de mon ignorance. Écoutez, je ne sais qu’aimer, s’il faut quelque autre chose pour se rendre aimable, apprenez-le moi, et je le ferai.

VIOLETTE. - Il faut dire de jolies choses, faire des caresses tendres.

ARLEQUIN. - Pour des caresses, je sais ce que c’est, et je vous en ferai tant que vous voudrez. Quant aux jolies choses, je ne les sais pas en vérité ; mais commençons toujours par les caresses en attendant que j’aie appris le reste.

VIOLETTE. - Non pas cela ; il faut au contraire commencer par les jolies choses, afin de gagner le cœur de sa maîtresse et obtenir d’elle la permission de lui faire des caresses.

ARLEQUIN. - Mais comment diable voulez-vous que je vous les dise, ces jolies choses ? Je ne les sais pas : apprenez-les moi, et je vous les dirai.

VIOLETTE. - Ce n’est point à moi à vous les apprendre.

ARLEQUIN. - Eh comment ferai-je donc ?

FLAMINIA. - Le voilà bien embarrassé. Écoute, dire de jolies choses, c’est louer la beauté de sa maîtresse, la comparant avec esprit à ce qu’on voit de plus beau ; lui vanter ses feux et la sincérité de l’amour que l’on sent pour elle.

ARLEQUIN. - Eh ventre de moi, nous en disons donc de jolies choses lorsque nous sommes dans nos bois. Peste de ma bêtise : écoutez seulement, je vais vous dire les plus jolies choses du monde : écoutez, écoutez bien.

VIOLETTE. - J’écoute.

ARLEQUIN. - Vous êtes plus belle que le plus beau jour ; vos yeux sont comme le soleil et la lune lorsqu’ils se lèvent ; votre nez est comme une montagne éclairée de leurs rayons, et votre visage une plaine charmante où l’on voit naître des fleurs de tous les côtés. Eh bien ! cela n’est-il pas joli ?

VIOLETTE. - Pas trop : je serais horrible si j’étais faite comme vous dites là. Deux grands yeux comme le soleil et la lune, un nez comme une montagne, fi, je ferais pleurer.

ARLEQUIN. - Vous ne trouvez donc pas cela beau ?

VIOLETTE. - Non.

ARLEQUIN. - Je ne sais qu’y faire ; je n’en sais pas davantage. Tenez, cela me brouille, donnez-moi le temps d’apprendre ces jolies choses que je ne sais pas ; et en attendant, faisons l’amour comme on le fait dans les bois, aimons-nous à la sauvage.

FLAMINIA. - Arlequin a raison, Violette ; tu dois faire l’amour à sa manière jusqu’à ce qu’il sache la tienne.

ARLEQUIN. - Oui, car ma manière est facile : on le sait, celle-là, sans l’avoir apprise. Allons, dans mon pays on présente une allumette aux filles : si elles la soufflent, c’est une marque qu’elles veulent vous accorder leurs faveurs ; si elles ne la soufflent pas, il faut se retirer. Cette méthode vaut bien celle de ce pays ; elle abrège tous les discours inutiles.

Il allume une allumette.

PANTALON. - Que dis-tu de la conquête de Violette.

FLAMINIA. - Elle n’est pas brillante ; mais elle est plus assurée que la plupart de celles dont nos beautés se flattent.

ARLEQUIN, avec l’allumette. - Voici une cérémonie sans compliment qui vaut mieux que toutes celles de ce pays.

Il présente l’allumette, Violette la souffle.

Ah ! quel plaisir ! Allons, ne perdons point de temps : il ne s’agit plus de compliments ici, venez ma belle.

Il l’emporte dans ses bras.

VIOLETTE. - Ah ! ah ! Monsieur, au secours.

PANTALON. - Tout beau, Arlequin, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre.

ARLEQUIN. - Pourquoi m’ôtes-tu cette fille ?

PANTALON. - Parce que la violence n’est pas permise.

ARLEQUIN. - Je ne lui fais pas violence, elle le veut bien, puisqu’elle a soufflé mon allumette.

PANTALON. - Tu vois pourtant qu’elle crie.

ARLEQUIN. - Bon, elles font toutes comme cela, il n’y faut pas prendre garde.

FLAMINIA. - On ne va pas si vite dans ce pays.

ARLEQUIN. - Qu’est-ce que cela me fait ; ne sommes-nous pas convenus de faire l’amour à la sauvage ?

FLAMINIA. - Oui, mais non pas pour l’allumette, cela ferait tort à Violette.

ARLEQUIN. - Eh pourquoi ? n’est-elle pas la maîtresse de faire ce qui lui fait plaisir lorsque la chose ne fait mal à personne ?

FLAMINIA. - Non, cela est défendu.

ARLEQUIN. - Vous êtes des fous de défendre ce qui vous fait plaisir.

FLAMINIA. - Écoute, si tu es sage, je te donnerai Violette. Tu vois bien cette maison ?

ARLEQUIN. - Oui.

FLAMINIA. - C’est là où Violette et moi demeurons, viens nous y voir, et nous t’apprendrons à faire l’amour à la manière du pays.

ARLEQUIN. - Allons.

FLAMINIA. - Non pas à présent, tu viendras une autre fois.

ARLEQUIN. - Et pourquoi pas à présent ?

FLAMINIA. - Parce que Violette a des affaires.

ARLEQUIN. - Mais je n’en ai point moi, d’affaires.

FLAMINIA. - Je le crois ; mais Violette en a, et tu dois avoir de la complaisance pour elle.

ARLEQUIN. - Cela est-il joli, d’avoir de la complaisance ?

FLAMINIA. - Sans doute, il n’y a rien de si joli.

ARLEQUIN. - Allez donc faire vos affaires ; mais faites vite ; car je suis pressé.

VIOLETTE. - Adieu, Arlequin.

Arlequin reste seul.


LE FAUCON

Acte I, scène I, p. 99
Flaminia, Pierrot, Colombine

FLAMINIA. - Je vous suis bien obligée mon ami, de tous les soins que vous vous donnez pour moi.

PIERROT. - Oh, Madame, vous vous moquez, je sommes charmé de l’accident qui vous est arrivé, puisqu’il nous procure l’honneur d’être honoré de votre présence.

COLOMBINE. - Voilà un compliment fort bien tourné.

PIERROT. - Quoique je ne soyons qu’un pauvre berger, j’avons pourtant le discernement de connaître les personnes de mérite comme vous.

FLAMINIA. - Vous êtes bien poli.

PIERROT. - Voyez un peu comme le bonheur fait bian les choses ! j’habitions de l’autre côté de ces montagnes, et je sommes venu hier ici ; or vous comprenez bien, Madame, que si j’avions demeuré de l’autre côté, je n’aurions pas été ici pour vous rendre service.

FLAMINIA. - Je le comprends fort bien.

PIERROT. - Cela est clair comme le jour.

FLAMINIA. - Fort clair, mais dites-moi mon ami : croyez-vous que nous puissions partir aujourd’hui ?

PIERROT. - La chose n’est pas possible.

FLAMINIA. - Nous allons donc passer une bonne nuit.

PIERROT. - Vous serez mal couchée, car nos cabanes ne sont guère commodes : j’avons aperçu dans ce voisinage une petite maison où vous auriez mieux été, mais tatigué alle est habitée par un sauvage qui a failli me manger : je li avons conté votre accident, et je l’ons prié de vous donner le couvert, en li disant que vous le paieriez bian, mais morgué il s’est fâché comme si je li avions fait quelque grande injure, et s’est mis à jurer comme un charretier contre les femmes, en me disant que si j’approchions avec vous de chez li, qu’il me casserait les bras.

FLAMINIA. - Quelle sorte d’homme est-ce ?

PIERROT. - Je n’en savons rien, ah, ah, ah. Il faut que je vous fasse rire : il a avec li un jeune homme qui n’a jamais vu de femmes, et qui ne sait pas qu’il y en ait jamais eu au monde. Il vous avait vues de loin, et il est venu tout surpris le dire à son maître, ah, ah, ah, devinez pour qui il vous a pris ?

FLAMINIA. - Eh pour qui !

PIERROT. - Pour des oiseaux, ah, ah, ah. Il a dit comme cela, ah mon maître les jolis oiseaux que je viens de voir ! allons vite chercher notre faucon pour les prendre.

COLOMBINE. - En voilà bien d’un autre.

PIERROT. - Son maître qui a bian vu que c’était de vous de qui il voulait parler, li a dit que vous étiez des oies, ah, ah, ah.

FLAMINIA. - Voilà une chose singulière.

PIERROT. - Comme ce jeune homme voulait toujours vous prendre, son maître li a dit que vous étiez les plus mauvaises bêtes du monde ; qu’il avait aimé autrefois à vous chasser, mais qu’il s’y était ruiné, et qu’il se garderait bian de s’y exposer encore ; sur cela il a enfermé son garçon qui pleurait, car morgué il avait grande envie d’avoir une de ces oies : il disait qu’il en aurait soin, qu’il l’emmènerait paître, et qu’il la caresserait tant qu’il l’apprivoiserait, mais son maître li a dit que vous étiez des animaux sauvages que l’on n’avait jamais pu apprivoiser, et sur cela il m’a chassé.

FLAMINIA. - Voilà une aventure extraordinaire, je suis curieuse de l’approfondir.

PIERROT. - Gardez-vous en bian, vous n’y trouveriez pas votre compte, il est pis qu’un ours.

COLOMBINE. - N’allons point chercher malheur, Madame, et tâchons de sortir de ces forêts le plus tôt que nous pourrons. Dites-moi mon ami, pourrons-nous trouver quelqu’un dans ce voisinage pour raccommoder notre voiture ?

PIERROT. - Ne vous en boutez pas en peine, j’avons du bois, des bras et de l’esprit, avec cela je ferons votre affaire.

FLAMINIA. - Croyez-vous en pouvoir venir à bout ?

PIERROT. - Bon, ce n’est qu’une carriole, et je raccommodons bian une charrette.

COLOMBINE. - Je crois que votre chaise aura bon air en sortant de ses mains.

FLAMINIA. - Qu’importe, pourvu que nous puissions partir ; faites-moi le plaisir, mon cher, d’y mettre incessamment la main.

PIERROT. - Oh tatigué il ne faut pas parler de ça de tout le jour.

FLAMINIA. - Pourquoi ?

PIERROT. - Parce que je sommes en fête, car vous saurez que j’ons, sous votre respect, une maîtresse que je voulons faire danser ; je mettons aujourd’hui tout par écuelle, et bian entendu que vous aurez votre part de la joie.

FLAMINIA. - Mais cela nous va bien reculer.

PIERROT. - Pas d’une heure ; quand je l’accommoderions à présent, vous ne partiriez pas la nuit, or nous danserons tout le jour, et je travaillerons toute la nuit, afin que vous puissiez partir de bon matin.

FLAMINIA. - Allons, il faut s’en consoler puisque nous ne pouvons mieux faire.

COLOMBINE. - Eh bien Madame, nous danserons.

PIERROT. - Morgué, vous danserez tant que vous voudrez, j’ons un tambour et un fifre, qui ferions danser les piarres. Oh ! Madame, vous verrez ma maîtresse, qui se nomme Silvia, c’est celle-là qui danse bian, elle est fringante comme un pinson, dès que je la vis, j’en tombis tout subitement amoureux.

FLAMINIA. - Elle ne peut être qu’aimable, puisque vous l’avez choisie.

PIERROT. - Cela s’entend bian, je sommes grossier, mais j’ons le goût fin ; il y a cependant une chose qui me fâche.

FLAMINIA. - Eh ! quoi ?

PIERROT. - C’est qu’elle est un peu impertinente ; tenez, elle ne me trouve point d’esprit, et morgué cela me pique, car je savons bian le contraire.

FLAMINIA. - Elle a tort.

COLOMBINE. - Assurément, car vous êtes un fort joli garçon.

PIERROT. - Cette fille-là a de l’esprit.

FLAMINIA. - Je crois que nous allons avoir la comédie.

PIERROT. - Écoutez, Madame, tachez de la guarir de son impartinance, en li disant comme il est vrai, que vous avez plus d’expérience dans l’esprit qu’elle, et que vous savez bian que j’en ai.

FLAMINIA. - De bon cœur.

PIERROT. - Cela fera un bon effet, car voyez-vous, alle vous croira à cause de vos biaux habits, les filles ont de la vanité, et lorsqu’elle verra que je plais aux gens de la Cour, elle m’aimera.

COLOMBINE. - Vous avez raison, laissez-nous faire seulement.

PIERROT. - Vous n’y perdrez rian, car j’allons faire tout ce que je pourrons pour vous bain régaler, j’allons itou dire à Silvia de vous venir faire compagnie.

FLAMINIA. - Allez mon ami, en attendant nous nous reposerons sous ces arbres.

PIERROT. - Écoutez, Madame, si vous lui disiez sans faire semblant de rian, que vous me trouvez d’aussi bon air que si j’étions de la Cour, cela serait bian, car je la connais, alle a la tête pleine de vent.

COLOMBINE. - Oui oui allez, nous dirons tout ce qu’il faudra dire.

PIERROT. - Je vous serai bian obligé, pardonnez à mon insuffisance, Madame.

FLAMINIA. - Adieu mon ami.

PIERROT. - Jusqu’au revoir, A part. tatigué que ces gens de la Cour ont de l’esprit, et qu’ils sont honnêtes.

Acte I, scène II, p. 104
Colombine, Flaminia

COLOMBINE. - Vous voilà en faveur, Madame, et ce n’est pas peu de chose d’être la confidente de monsieur Pierrot.

FLAMINIA. - C’est quelque chose dans ce bois, cette confidence m’y amusera, j’aime à me divertir de tout ; la sagesse et la folie des hommes, leur esprit, leurs talents, et leur ridicule y contribuent tour à tour, toutes ces choses varient mes plaisirs et donnent au tableau que je contemple dans la nature, les jours et les ombres qui lui sont nécessaires. Jugez de là du plaisir que j’aurais de voir ce grand ennemi des femmes dont Pierrot nous a parlé : je t’avoue que j’ai une curiosité extrême de savoir ce que c’est.

COLOMBINE. - C’est sans doute quelqu’un qui a été aussi maltraité de notre sexe, que vous avez traité Lélio ; si cela est, je souhaiterais que sa satire et l’amour innocent de ces bergers pussent vous corriger de l’insensibilité dont vous faites vanité.

FLAMINIA. - J’en serais bien fâchée.

COLOMBINE. - Vous seriez donc fâchée d’être raisonnable ; car enfin la raison condamne tout ce que vous faites. Vous êtes jeune, aimable spirituelle, ce sont là des fonds que la nature vous a donnés pour les faire valoir ; vous avez eu occasion de les bien placer chez Lélio, il vous adorait, il est bienfait, il a du mérite, il était riche ; vous en fallait-il davantage ? Cependant vous avez abusé de sa tendresse, vous avez détruit vous-même le bien que vos charmes vous avaient fait trouver, et par une conduite et des sentiments que l’on ne peut trop condamner, vous l’avez réduit à la misère et au désespoir. Il a disparu, tous ses amis et ceux qui l’ont connu déplorent son malheur ; vous seule êtes insensible à son sort.

FLAMINIA. - Je le plains comme les autres, mais après tout je ne dois pas me punir de ses erreurs. Suis-je la cause des folles dépenses qui ont causé sa ruine ?

COLOMBINE. - Eh qui donc ? ne les a-t-il pas faites pour tâcher de vous plaire ? Si vous ne vouliez pas l’en récompenser, deviez-vous les souffrir ?

FLAMINIA. - En vérité Colombine, tu n’y penses pas de parler comme tu fais. Rien n’est si naturel à une fille qui a des appas que le plaisir de plaire, et de jouir de ce sentiment dans toute son étendue ; la magnificence de ses amants flatte sa vanité ; les fautes que l’amour leur fait faire marquent mieux le pouvoir de ses charmes. S’ils étaient plus sages, ils seraient moins amoureux ; au surplus elle n’est point chargée du soin de leur conduite, et par conséquent elle n’en peut être responsable, mais elle a intérêt d’user de tout l’empire que ses attraits lui donnent sur les cœurs.

COLOMBINE. - Oui, mais cet empire nous soumet à des devoirs que l’honneur et la reconnaissance exigent des cœurs bien faits.

FLAMINIA. - Tu dis là de grands mots qui ne signifient rien. En quoi consiste l’honneur d’une fille, je te le demande ? n’est-ce pas à se défendre des pièges de l’amour ? doit-elle avoir de la reconnaissance pour les sentiments involontaires que ses appas font naître dans ses adorateurs ? leur sera-t-elle obligée de l’empressement qu’ils ont de se satisfaire ? et leur doit-elle tenir compte des sacrifices qu’ils ne font qu’à leur propre intérêt ? Pour moi je ne vois point d’ennemi plus à craindre que les amants de notre siècle, ils abusent des sentiments les plus tendres et des droits les plus sacrés de la nature pour nous perdre ; j’ai vu sur cela des choses qui me font frémir : instruite par l’exemple d’autrui, je tâche de jouir du peu d’appas que le ciel m’a donné, sans m’exposer aux inconvénients qui suivent les engagements sérieux ; heureusement la nature m’a fait un cœur peu susceptible, je lui en rends grâce, puisque mon tempérament me fait éviter des pièges dont la seule raison ne pourrait peut-être pas me garantir.

COLOMBINE. - Je ne prends point le change, vous avez raison, et vous avez tort. Je conviens avec vous que les hommes sont dangereux, et vous faites bien de vous en défier, mais malgré la corruption du siècle, il est encore des cœurs bien faits qui méritent d’autres sentiments ; Lélio est de ce nombre, et vous avez tort, mais très fort de l’avoir traité comme vous avez fait.

FLAMINIA. - J’avoue que Lélio est de tous les hommes que j’ai connus, celui qui m’a paru le plus estimable, et si j’avais été capable d’aimer quelqu’un, ç’aurait été lui ; la nature a ses caprices en nous formant : elle a fait Lélio tendre, elle m’a fait insensible, ce n’est ni la faute de Lélio ni la mienne, je suis fâchée qu’il en soit la victime.

COLOMBINE. - Eh mort de ma vie, vous me feriez tourner la tête avec vos raisonnements.

FLAMINIA. - Je crois que tu jures.

COLOMBINE. - Vous me feriez faire pire.

FLAMINIA. - Laissons là tous ces discours inutiles, et ne songeons qu’à jouir le plus agréablement que nous pourrons du peu de temps que nous avons à rester dans cette solitude : mais je vois une jeune personne, c’est apparemment Silvia.

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