Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

15.

C’est possible d’habiter un visage sans ambigüité, sans ombre, sans zones ignorées au creux d’une ride, ou sous le cerne d’un œil ? C’est possible de savoir ce qui se trame au-dessous d’un visage, non pas pour savoir où a disparu l’enfance, ni comment le temps nidifie, pas même pour comprendre où le futur métastasera, mais simplement pour saisir le présent d’un visage : savoir ce qu’il dit, ce que l’épiderme dissimule, ce que la coiffure masque.

L’énigme d’un visage. On passe des heures à peaufiner nos expressions devant un miroir, on se filme, on se grime, on prend des centaines de photos pour nos books ou pour envoyer aux castings, et – parfois – il suffit d’une seconde pour que l’on se heurte à notre visage.

On le caresse, on le touche. Il est à nous, mais l’étranger affleure, notre élan se brise contre de la pierre. On s’épuise à traverser l’immensité des étendues inconnues.

Là, dans le miroir ou sur cette photo ou à cet instant de la captation vidéo, on se regarde sans se reconnaitre. On a oublié. On sait bien que c’est nous et c’est pourtant impossible. Puis, vite, le visage se réassemble, intact. L’ombre a reflué. L’effroi regagne l’encoignure où il se tapit et guette la prochaine occasion.

Une main sur une joue, on fait l’expérience de l’étrangeté.

Dans le visage transparait la chaine de ceux qui étaient là avant. Un père ou un aïeul s’imposent et c’est pire souvent que la visite d’un parfait inconnu.

Nos visages portent des fautes anciennes.

Et ceux qui nous voient : que perçoivent-ils si nous même nous nous perdons ?

Nous ne possédons pas des visages de bonne foi.


20.

Tu as lu cet entretien ? Celui de Bruno Ganz, quand il joue Hitler.
Il disait l’horreur que cela avait été.
Pour ce film sur les deniers jours du reich.
Jusqu’au reflet de son visage dans le miroir.
Stupéfait de la ressemblance, il a répété aux journalistes.
Tout ce qu’il avait appris de la vie, des tics, des manies et de la syphilis d’Hitler.
Ça l’avait dévasté de l’intérieur.
Il n’avait plus de recul, plus de distance.
Hurler des insultes antisémites, prononcer des discours de mort et de haine.
Et être entouré du matin au soir par des comédiens habillés en nazi.
Tourner dans un décor de bunker.
Il a endossé des semaines le visage ravagé d’Hitler.

Tu y crois toi ? que des rôles te collent à la peau ? que quelque chose d’un rôle te poisse ? comme une odeur ou un truc invisible.
Un relent, qui te reste.
Une tache encore plus ineffaçable que celle sur ton uniforme.


25. Le soldat à la veste tâchée et le prisonnier qui a fait la tache.

- Franchement tu peux me l’avouer maintenant.

- Quoi ?

- La tache, tu as fait exprès ?

- Mais lâche-moi avec ta tache. T’es lourd ce soir.

- C’est un accident ?

- Dis-moi, pourquoi j’aurais tâché un costume.

- Je ne sais pas moi.

- Tu vois ?

- Par solidarité.

- Solidarité ?

- Pour l’exemple, pour m’emmerder, par haine de mon uniforme. Parce que je joue le rôle d’un salaud. Je n’ai pas choisi, tu sais, je n’y peux rien. Je parais plus crédible de ce côté-là. J’ai passé une audition et j’ai été pris. Un point c’est tout.

- Arrête. Arrête avec ça. Je n’avais pas vu mes mains, je me suis dégueulassé dans l’arrière scène. C’était un accident. On n’en parle plus, d’accord ?

- Oui, sur le moment, j’ai cru…

- Je suis venu à un casting, j’ai été pris.

- Et tu joues un autre. Pas étonnant avec ton nez.

- Tu fais chier maintenant.

- Je déconne. Je voulais juste savoir pour la tache.

- Va te faire foutre. Tu m’emmerdes. Tu comprends que tu m’emmerdes ?
- Comment veux-tu que je te fasse confiance si tu te mets dans des états pareils ?

Un silence
Deux hommes se regardent en silence.
Des émotions contradictoires passent sur leurs visages.
Ils sont à deux doigts de reprendre les échanges.
Ils se tendent.
Ont-ils remarqué qu’ils serrent les poings ?

Puis les autres les appellent.
Il faut partir.
Le théâtre ferme, l’alarme va être enclenchée.

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