Cette collection, créée en mai 2009, accueille des écrivains déjà publiés dans d’autres collections et de nouveaux écrivains. Elle s’adresse aux enfants du primaire et du début du collège, les textes pour adolescents étant publiés dans les collections Théâtre contemporain et Théâtre en traduction. Elle est aussi tout public.

Extrait du texte

BORD DE SCÈNE, début

Le Petit étendu aux pieds d’Hiver.
L’image dure une minute.
Noir.
Lumière.
Le Petit a disparu.
Hiver toute seule. Parfois elle lit dans un cahier.

Hiver. - Fallait pas me défier.
Fallait pas faire semblant.
Moi je fais pas semblant.
Je m’appelle Hiver. J’ai les idées qui noircissent.

Quand j’ai les idées qui noircissent, je viens ici.
J’aime ici.
Il y a le vent, le ciel, le rocher et moi.
Quand je viens la nuit, c’est encore meilleur. Les idées qui noircissent aiment particulièrement. Rocher noir, ciel noir, vent noir, idées qui noircissent. Et moi, qui noircisse complètement.
Du coup on est pas noircissés, on est juste nous. Je suis juste moi. Je suis en colère.

Je m’appelle Hiver, j’ai dix ans. J’ai dix ans complètement.
En vrai, je m’appelle Marion. Pas terrible. Un prénom que plein d’autres filles ont déjà.
Je suis née en novembre. Un mois qui ressemble à rien : fini l’automne, pas encore l’hiver complètement. Des feuilles qui tombent mortes, de la flotte, les mains refroidies dans les poches, mais je vais pas mettre les gants et le bonnet en novembre. Novembre c’est un mois pour rien, fuck novembre, comme dit June, moi je veux être dans l’hiver complètement. Je veux le givre et mettre mes lèvres dans le vent glacé pour qu’elles gercent et que ça saigne un peu. Je veux aller patiner et pleurer des larmes de gel. Je veux gratter la glace sur le pare-brise et ramasser les oiseaux morts dans le jardin. Et manger une glace à la pistache et voir s’allumer la jalousie dans les yeux des gens avec leur sachet de marrons brûlés dégueu dans les mains.

Voix de June. - Moi aussi je veux une glace.

June dit certaines des répliques d’Hiver, indiquées en italique. La mise en scène peut effectuer d’autres choix.
Hiver et June peuvent parler en même temps.

C’est June qui m’appelle Hiver. June est mon amie. Ma sœur. Ma princesse.
June s’appelle vraiment June. C’est un vrai prénom, June. Elle est à moitié anglaise. June c’est le nom anglais pour le mois de juin. June est mon autre moi, un moi d’été, un moi solaire aux jours qui s’allongent s’allongent.
Je pourrais pas m’appeler June, porter des robes en dentelles, des tongs blanches, jaunes ou vertes et de grands chapeaux de paille. J’aime June. J’aime June parce qu’elle est pas comme moi.


BORD DE SCÈNE, après la scène UN

Hiver. - On vient ici pour les vacances. C’est comme ça que j’ai rencontré June. Elle vient avec son père, moi je viens avec ma mère. Le reste du temps elle habite en Angleterre. June et moi on passe toutes nos vacances ensemble.
Sans elle, je passerais pas l’été. Je déteste l’été, c’est trop long. Trop doré, trop clair. Sauf quand il y a la tempête. Quand le ciel noircit et la mer noircit. Comme une peinture de Turner. C’est beau, Turner. Et Constable aussi, c’est beau Constable. Ils sont anglais, comme June.

Elle sort de son sac à dos la photocopie d’une reproduction de tableau et la déplie.

TURNER ou CONSTABLE
(peinture sombre, pas menaçante)

J’aimerais bien habiter ici. Complètement.


QUATRE

Pointe, Fort. Marée basse.
June arrive en courant.
Hiver est assise contre le mur du Fort.
Le Petit à l’écart, caché, les observe.

June. - J’ai rencontré un garçon.
Ouah.

Hiver. - Moi aussi.
Beurk.

June. - Grand, brun, bronzé, yeux verts, dément.

Hiver. - Petit, blond, blanc, fuck.

June. - Il s’est enfui.

Hiver. - Veinarde.

June. - Je veux le revoir. Trop classe.

Hiver. - T’es un peu jeune pour les garçons

June. - On dirait ta mère.

Hiver. - C’est pas demain la veille qu’elle me dira ça.

Elles rient.

June. - Tu vas tomber quand tu le verras.

Hiver. - Complètement ?

June. - Complètement.

Elles rient.

Hiver. - Tu sais, les idées-noircisses ça avance.

June. - Vers quoi ?

Hiver. - Une piste, une ouverture. Un début de plan. Un pitch.

LE PETIT
PITCH : résumer une histoire en une phrase.

Hiver. - Je vais commencer par ce Petit-là qui me suit partout.
Tu sais ce qu’il m’a dit ?

June. - Il est là ! Il arrive !
Là, regarde, il vient ici !

Mayo en contrebas du fort commence à grimper.

Hiver. – Dérobons-nous !

Elles s’accroupissent.

June. - Il est trop beau !

Hiver. - Il m’a dit.
Il m’a dit que j’étais jolie !


HUIT

Début de la Pointe - Marée Basse.
Le Petit en embuscade, plongé dans son portable.
Un peu plus loin, avec ses jumelles, Hiver observe le Petit.
Elle s’approche doucement et, quand elle arrive dans son dos, elle crie.

Hiver. - Salut !

Le Petit sursaute, trébuche, fait tomber son portable.
Hiver le ramasse vivement.

Le Petit. - Donne !

Hiver rit.

C’est à moi.

Hiver. - C’est à voir. Tu l’as piqué quelque part. Le nouvel iPhone ! Avec zoom pour les photos, caméra, enregistreur vocal stéréo. Même pas ça existe encore.
Tu l’as volé au car de Japonais ?

Le Petit. - Je l’ai trouvé par terre.
Rends-le moi !

Hiver. -Et tu me donnes quoi en échange ? Un baiser ?

Elle hurle de rire.

Le Petit
De toute façon je t’aurai.

Hiver. -Tom-Pouce, tu vas faire ce que je te dis. Après peut-être je te le rendrai.

Le Petit. - Et tu me donneras un baiser.

Hiver. -Je t’en donnerai deux.
Ou trois.

Le Petit. - Sur la bouche.

Hiver. -Avec la langue.

Le Petit. - Ça marche.

Ils font l’échange de mains et de poings propre aux ados.

Hiver. -Tu vas témoigner.
Je sais que tu les as vus. Les noyés.
Y avait les parents de Mayo.

Le Petit. - J’en sais rien.

Hiver. -Si, tu sais.

Le Petit. - Non. On sait pas qui étaient les corps. On les a pas identifiés.
IDENTIFIER : ÉTABLIR L’IDENTITÉ D’UNE PERSONNE OU D’UN CADAVRE

Hiver. -SON NOM, SON LIEN DE PARENTÉ, ETC.

Mayo pleurait en tenant sa famille dans les bras.

Le Petit. - Où t’as vu jouer ça, toi ?

Hiver. -C’est toi qui as vu. C’est toi qui diras.
Comme ça Mayo pourra être adopté par le père de June.

Le Petit. - Il va être son frère alors.

Hiver. - Oui si tu veux.

Le Petit. - Ça m’étonnerait qu’il soit d’accord.

Hiver. -Pourquoi pas ?

Le Petit. - S’il devient son frère, il peut plus être son amoureux.

Hiver. -Il sera pas son frère complètement en vrai.

Le Petit. - S’il est plus son amoureux, je pourrai pas balancer.

Hiver. -Balancer quoi ?

Le Petit. - Je suis ma logique.

LOGIQUE : MANIÈRE DE RAISONNER RAISONNABLEMENT

Hiver. -Bon tu vas aller témoigner.

Elle lui rend son portable.

En gage de ton engagement. .
Et maintenant dégage !

Il s’en va

Et puisque j’ai rendu le portable, il n’aura pas mes baisers.

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