Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

Extraits 4 – 5 – 6

4

Le zoo d’Eskandar a été détruit par le séisme Les animaux ont retrouvé leur liberté Crachés de la terre Jaillis des crevasses et des failles En cinq jours beaucoup d’entre eux sont morts Les petits singes Les oiseaux des tropiques Mais il y aurait une centaine de lions qui circuleraient dans les ruines sur les plaines mornes et blanches N’est-ce pas fabuleux ? Des lions Comme les enfants en parlent toujours Et qui court le plus vite ? Le lion le tigre ou le léopard ? Le léopard c’est certain mais le lion n’a-t-il pas cette prestance cette grandeur cette adhésion lourde et majestueuse au sol et en tuer un vous révèle quelque chose de l’indémêlable mystère de la chasse et du meurtre et n’en va-t-il pas du destin même de la ville d’Eskandar ?


5

Aujourd’hui c’est la fin de la trêve hivernale. Les huissiers vont arriver dans quelques minutes. Cet avis d’expulsion Je l’ai mis avec les autres sur la commode. Qu’est-ce que je peux faire ? J’ai pas répondu. C’est leur problème. J’ai rien. Comment j’en suis arrivée là ? Je chavire. Il faudrait que quelque chose se passe. Trouver une issue. Fuir. Je suis dans le noir. Là. Si quelqu’un pouvait rallumer la lumière. C’est pas de refus. Je me suis barricadée avec mon fils dans l’appartement. Il dort encore mon hippocampe. Mickel lève-toi il est 7 heures. J’ai bloqué la porte avec la table de la cuisine ça les empêchera pas d’entrer. Je suis une femme qui n’intéresse personne dans une ville qui n’intéresse personne dans des quartiers qui chavirent. La vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute. Je suis quelqu’un d’équilibré. Je crie sur mon enfant. Je donne de grands coups dans les murs. Je casse des objets. Comment ça tient ? Le monde. Avec tous ces gens qui pètent les plombs. Qui crient. Qui donnent des coups contre les murs. Peut-être que ça ne tient pas du tout. Mais tout de même la ville reste debout. Les gens vont au travail. Ils prennent les transports en commun. Mangent des sandwichs. Se disent bonjour dans la rue ou détournent le regard. S’aiment. Se quittent. Font des enfants. Les élèvent. Comme si c’était normal. Tu t’es levé Mickel. En pyjama il dessine sur le sol. Qu’est-ce que tu dessines ? Un tremblement de terre. Nous allons être expulsés. Ils pourront tout prendre. Rien ne les empêchera d’entrer. IL FALLAIT Y PENSER AVANT MADAME / QUE VOULEZ-VOUS QU’ON VOUS DISE / SORTEZ / VOUS M’ENTENDEZ / SORTEZ IMMEDIATEMENT/ NE RENDEZ PAS LA SITUATION PLUS COMPLIQUEE / NOUS ALLONS METTRE EN PLACE UN PLAN DE SURENDETTEMENT / IL Y A DES CONSEILLERS / IL Y A DES TRAVAILLEURS / IL Y A DES ASSISTANTS SOCIAUX / VOUS AVEZ DES ADRESSES / VOUS AVEZ DES VOIES DE RECOURS / IL Y A DES SOLUTIONS / NE NOUS OBLIGEZ PAS A EMPLOYER LA FORCE / JE VOUS DEMANDE DE BIEN VOULOIR EVACUER LES LIEUX / Deux hommes en costume embarquent téléviseurs chaises table lampes Mickel a un couteau de cuisine Dans la main Pose ce couteau Mickel Lâche ça tout de suite Il lève le couteau MICKEL Il y a eu la première secousse Lente d’abord A peine perceptible Comme une vague venue de très loin On s’est regardé en silence Les hommes et moi Mickel avait le couteau levé Il a le couteau levé Un regard étrange La terre se met à trembler Et tout a été détruit


6

Cinq jours après le grand séisme
Et la destruction du zoo
Madame de Fombanel
Sur les toits de l’école déserte
Accompagnée de son fils de 8 ans et demi
Presque 9 bientôt 10

La vie passe si vite mais nous y reviendrons

Il porte une valise en cuir
Remplie des munitions pour le fusil de sa mère

Ne t’approche pas trop près du bord Mickel
Sois un peu à ce que tu fais

Il déambule ainsi sur le toit de l’école
Les yeux portés sur le désastre

Communication coupée
Exode massif
Risques d’épidémies
Pillages

Il est 7 heures

Et c’est un plaisir que d’être enfin quelqu’un d’autre
Quand vous avez si longtemps
Correspondu à vous-même
Par devoir résignation ou ennui

Et Madame de Fombanel
S’allonge avec élégance
Réduit son souffle
Règle son viseur avec précision
Contemple l’immensité

Des lions gigantesques ouvrent la gueule
A travers les quartiers
Paradent dans les rues
Avalent des humains qui s’attardent dans les zones

N’est-ce pas fabuleux ?
Le monde qui s’effondre vers autre chose
Comme un gigantesque animal qui s’ébroue

Et Madame de Fombanel
Qui
Précise
Qui
Sublime
Qui
Élégante froide et pointilleuse
Pendant que son fils dessine à l’écart
Une couverture sur les genoux
Souffle respire se concentre
Ramène son rythme cardiaque à 66 pulsations par minutes
Vise


19

Quelqu’un hurle
Il y a quelqu’un qui hurle
Un homme court
Une lampe torche dans les mains
Derrière lui les lions rugissent
Les meutes le traquent
Il n’est plus qu’à cinquante mètres
Court
Se rapproche de l’école
Arrive devant les murs de l’école

OUVREZ
S’écrase contre les murs de l’école
OUVREZ-MOI
Madame de Fombanel ouvre une porte à l’écart
L’homme entre
Elle referme la porte
Les bêtes cognent aux parois
Mugissements sourds rauques
Feulements
L’homme s’effondre sur le sol
Crachant
Vomissant
Sa bile
Sa terreur
Elle lui prend la lampe
L’éclaire au visage
Le braque avec son fusil

Qui êtes-vous ?
D’où est-ce que vous venez ?
Comment avez-vous survécu ?
Comment vous appelez-vous ?
Donnez-moi vos armes
Ne tirez pas
_ Dit l’homme
Et il lui remet son sac
Ses armes
Un fusil Et trois revolvers chargés


20

Je m’appelle Thomas Kantor Thomas Je suis ici parce que j’ai eu des difficultés Les gens Certains Pas tous La plupart M’avaient demandé de participer à leurs affaires Mais j’avais autre chose de prévu Alors ils se sont mis à comploter Ils le font toujours Ils n’ont rien d’autre à faire Ils se réunissent Jacassent Passent en revue tous les gens qu’ils connaissent ou fréquentent Et se mettent au travail avec des gants de boxe ou des mitrailleuses C’est une image Elle est mauvaise Comme les gens Mais quelle rigolade Quel plaisir Et l’angoisse de savoir secrètement que ce sera bientôt son tour Quelle adrénaline Je travaille à l’Université Centrale Je suis le plus doué Mais j’ai le malheur de boire un peu trop quand je suis content Alors ils ont commencé à dire du mal de moi Pour m’enterrer vivant Me mettre KO Me chier dessus Me foutre dans la terre Et aller pisser sur mon cadavre Mais je me suis défendu Et surtout contre cet infâme et pervers JEAN D Le grand professeur de botanique de l’Université Centrale Vous le connaissez ? Non ? Tant mieux Je l’ai frappé et il est tombé comme une mandarine Ont suivi toutes ces histoires approximatives de justice Ils voulaient m’enfermer pour la vie Tout est allé très vite Ils m’ont jeté dans un camion de transfert Et la terre s’est mise à trembler Nous sommes six détenus à l’arrière avec les menottes Ils arrêtent le camion et nous font descendre On est dehors sur la route avec les gardes C’est un séisme Je dis Possible mais ferme ta gueule Dit le garde On est un peu comme une gentille famille Je dois dire Les six enfants avec les menottes Et les deux vieux qui s’inquiètent en se tirant la gueule Il y a eu une secousse très violente On est tous tombés par terre Et moi malin j’ai réussi à voler un flingue à l’un des gardes J’ai dit Enlevez-nous les menottes ou je vous abats l’un après l’autre Alors ils ont enlevé les menottes aux collègues Et ensuite comme j’avais l’arme en main et que c’est pas souvent le cas Je vous avoue que j’ai pensé à pas mal de trucs bien dégueux Voulez-vous que je vous les décrive ? Ils sont bien dégueux Mais un trou s’est ouvert Les deux gardes ont disparu dans les entrailles terrestres Ils ont eu de la chance Je peux vous le dire On a récupéré les armes dans le fourgon Et on est chacun parti de son côté J’ai couru pendant trois jours Je suis inoffensif Je ne sais pas ce que je vais faire Le fantôme de JEAN D toujours me poursuivra (…)

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