Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

Extrait p. 25-26
C’est toujours ainsi qu’ils commencent

Mère – C’est toujours ainsi qu’ils commencent.

Père – Parlez-nous de votre immeuble.

Journaliste – Parlez-nous de votre immeuble.

Mère – Parlez-nous de votre immeuble parlez-nous de notre immeuble. Il est drôle lui. D’abord il faut avoir envie de parler. Et ensuite il faut avoir quelque chose à dire.

Père – C’est pas facile de parler de son quotidien. Il est déjà ennuyeux pour nous. Alors en parler aux autres.

Mère – Ce n’est pas très intéressant.

Père –- Comme s’il fallait plus d’effort pour parler de ce qu’on connaît que de ce qu’on ne connaît pas.

Mère – Quand on a le nez dessus, faut dire, c’est pas facile à voir.

Père – Quand on y vit on ne se pose pas de questions.

Mère – Exactement comme l’amour.
Commencez à vous poser des questions et c’est le début des ennuis – je dis pas ça pour toi mon amour. Vous imaginez, tous les matins, en vous levant : qu’est-ce que je fais là ? Avec lui ?

Père – A force de questions l’immeuble devient étrange.

Journaliste – Etranger.

Père – Etrange. Il s’éloigne de nous.

Mère – On ne le trouve plus aussi beau - je ne dis pas ça pour toi mon amour.

Journaliste – Mais l’immeuble, simplement l’immeuble.

Père – Une fin de guerre plus une reconstruction plus des bidonvilles plus un besoin de main d’œuvre plus un grand architecte -

Mère – Plus des questions.

Père – Égale leur immeuble.
Étrange.

Mère –Comme l’amour.

Père – Ce n’est plus tout à fait le nôtre.

Mère – Il nous échappe.

Père – Ça devient leur immeuble.

Mère – Avec nous dedans.


Extrait p. 42
Suite du Quizz

Journaliste – Suite de notre grand quizz. Je connais un essor considérable à partir des années 70. Je m’étends dévore m’étale m’étire m’allonge me zone diffuse mite ronge grignote avale ceinture interfère m’interstice et m’écharpe m’agrandis me répands dissémine réorganise désorganise décentralise recentre m’excentre voire me polycentre me lotis dé-densifie colonise déstructure et agglomère je suis ? Je suis ?

Mère – Une taupe.

Père – Mathilde.
Des termites

Journaliste – Je suis un rêve échappé des tours. Le rejeton de la barre d’immeuble. L’enfant unique de l’étage et de la zone constructible. Le fantasme du prêt bancaire. Je trône parmi des milliers d’autres au milieu de mon jardin. Je me clôture pour me protéger. Je suis ? Je suis ?

Mère – Bien, un pavillon.

Père – Mathilde.


Extrait p. 43-45
Sweet home

Père – Puis nous sommes partis en pavillon.

Journaliste – Ce n’est pas la première fois. Le « sweet home » eut toujours grâce à nos yeux. Le pavillon recueille souvent les promesses que la collectivité néglige. Il se tient discrètement là, à l’écart, tapis dans l’ombre des grands redressements collectifs, patient, car conscient que l’écume des idéologies se dépose immanquablement au creux des rêves silencieux de chacun, avec jardin, nains de jardin et véranda pour l’hiver. Non pas pour fuir, non pas pour s’isoler, encore moins pour exhiber orgueilleusement sa fortune sur l’étendue de sa parcelle, l’ostensible réussite sociale avec volée de marches en marbre et clôture fortifiée de 3 mètres, non, le pavillon est là, plutôt comme un léger repli, un pas de côté, un rêve complet, de départ autant que d’arrivée, pour partir puis se retirer, un rêve a peau dure qui se payera cher et longtemps mais un rêve pour plus tard aussi, quand à la retraite chacun désirera reprendre le cours normal de son existence, quand le silence sera le premier acquis d’un repos bien mérité, dans ce pavillon bien à soi, ceint de haies bien à soi, malgré la maigre pension et les promesses rhumatismales. Un rêve transmissible.

Ahmed – Vous n’allez pas faire ça camarades ? Le rêve est ici. Ensemble. À nos pieds. Entre ces murs. Vous n’allez pas céder aux sirènes petites bourgeoises ? A leurs rêves égoïstes et courts vêtus. L’avenir est ici camarades, il s’étage jusqu’au dixième, jusqu’au vingtième, il provoque le ciel et repousse le mauvais temps camarades. Il défait les nuages et prépare le grand soir. Vous n’allez pas rester près du sol, après tous les efforts que nous avons faits pour nous élever ? La propriété, vous savez où elle mène ?

Mère – En pavillon.

Père – En lotissement.

Mère – Notre maison à nous.

Père – Individuelle.

Mère – Non rien qu’à nous.

Père – Les maisons bon marché. Ils en faisaient la publicité.
On a acheté un terrain, puis a choisi sur plan.

Mère – On avait pas trop de moyens alors on a pris celle en forme de cube avec des trous dedans.

Père – Des fenêtres.

Mère – On s’est lancé.

Père – La deuxième aventure.

Mère – Notre toupie à nous.

Père – On a emprunté.

Mère – On a pris 20 ans.

Père – A l’époque pour un banquier, ton avenir dépassait pas 20 ans.

Mère – Mais avec l’augmentation de l’espérance de vie.

Père – Tu prends facilement perpète.

Mère – Puis un jour ils nous ont appelés, tu te souviens ?

Père – 3 mois de retard, mais voilà, c’était enfin livré.

(…)


Extrait p. 50-51
C’était mieux avant – 3

Père – Avant on refaisait le monde dans les couloirs. Aujourd’hui, qu’est-ce que tu veux refaire sur la route de ton lotissement ?

Mère - Les fossés.

Père - On se rencontre bien sûr, mais en voiture. Et la voiture, c’est pas fait pour discuter. On se fait signe. L’échange réduit au minimum. Finalement, on est souvent d’accord entre automobilistes. Bonjour.

Mère - Bonjour.

Père - Ça va ?

Mère - Vroum.

Père - Les automobilistes, ça exige peu.

Mère - Pour faire une révolution, il faut des embouteillages, il disait Ahmed.

Père - A peu près oui. Mais sans parler de révolution, si vous n’êtes pas obligés de vous croiser, et bien, vous ne le faites pas.

Mère - Ou il faut marcher à pied.
Une bonne révolution, ça commence par la plante des pieds.

Journaliste - Ahmed toujours ?

Mère – Non, une amie qui a fait du sport un jour.

Père – Mathilde.

Mère - De toutes façons, les cocktails Malakoff c’est trop dangereux dans les coffres de voiture.

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