Après diverses traductions liées à des mises en scène, création d’une collection "Théâtre contemporain en traduction" avec la Maison Antoine Vitez-Centre international de la traduction théâtrale

Extrait du texte

Avec
Jeune homme
Fille
Père
Mère
Commissaire


Partie 1, Le rideau de fer, p. 9 à 19

Dans la blanchisserie. Piles de vêtements. Machines à laver. Tables à repasser. Affiches. Sur une des machines, une jeune fille lit un gros livre. Un jeune homme apparaît, sa chemise est tâchée de sang.

LE JEUNE HOMME. – Je peux entrer ?

La fille- C’est fermé.

LE JEUNE HOMME. – Je vois bien, mais je peux entrer quand même ?

La fille- Qu’est-ce que tu veux ?

LE JEUNE HOMME. – Laver ma chemise.

La fille- C’est fermé.

LE JEUNE HOMME. – Tu es toute seule ?

La fille- Tu as le visage tâché… Tu ressembles à un animal.

LE JEUNE HOMME. – Je peux entrer ?

Silence.

Alors ? oui ou non ?

Silence.

Si tu me dis non, je m’en vais, si tu me dis oui, j’entre.

La fille- Tu es déjà entré. Comment t’as fait pour passer à travers le rideau de fer ?

Silence.

LE JEUNE HOMME. – J’ai des pouvoirs.

La fille- Ah !

Le jeune homme- Il n’était pas fermé jusqu’en bas. Tu veux que je m’en aille ?

La fille- Elle coûte très cher cette chemise.

Le jeune homme- Oui.

La fille- Ces machines à laver ne sont pas faites pour les vêtements de qualité. Ça va l’abîmer. Et nous n’acceptons pas les réclamations.

Sur une affiche, on peut lire : « La maison n’accepte pas les réclamations. »

Le jeune homme- Je préfèrerais rentrer chez moi avec une chemise propre. J’ai de quoi te payer cher.

La fille- Les machines sont éteintes.

Le jeune homme- Et c’est très compliqué de les mettre en marche ?

La fille- T’as pas l’air d’être du quartier.

Le jeune homme- Je connais le quartier, peut-être pas à fond, mais je le connais. Je viens souvent dans la ruelle d’à côté.

La fille- Reviens demain matin.

Le jeune homme- J’aimerais bien laver ma chemise.

Silence.

Avant de passer par la ruelle, je suis allé au cinéma. J’étais assis à côté de deux putes.

La fille- Comment tu sais que c’était des putes ?

Le jeune homme- Aux tenues qu’elles portaient. Elles tuaient le temps…

La fille- Tu as vu comment elles étaient habillées dans l’obscurité ?

Le jeune homme- Quand le film s’est terminé les putes m’ont dit : « Attention, cette nuit il y a une éclipse de lune, fais attention la lune est de méchante humeur, ce soir c’est la nuit des mal lunés. »

La fille- Oui, j’ai lu ça dans le journal, mais l’éclipse est passée maintenant, c’en est fini de la mauvaise lune.

Silence.

Le jeune homme- Donc je peux entrer ?

Elle sourit.

La fille- C’est si important pour toi de laver cette chemise ?

Silence.

Tu as dit que tu pouvais payer cher…

Le jeune homme- Tu veux combien ?

Silence.

La fille- Non, je veux pas d’argent, non.

Le jeune homme sourit.

Un jour, on a gagné au loto. On a gagné beaucoup d’argent. Ça n’a pas été une bonne chose pour nous, bien au contraire.

Silence.

Le jeune homme- Alors… qu’est-ce que tu veux ?

Long silence.

La fille- Je veux te voir danser.

Le jeune homme- Quoi ?

Silence.

Danser ?

La fille- Oui.

Le jeune homme- C’est une blague ?

La fille- Si ta façon de danser me plaît, je mets les machines en marche.

Silence.

Le jeune homme- C’est… ?

La fille- Non, ça n’a rien d’une blague.

Le jeune homme sourit.

Le jeune homme- Et si ma façon de danser ne te plaît pas ?

La fille- On ouvre à 9 h du matin.

Silence.

Tu acceptes ?

Le jeune homme- J’ai un peu mal partout.

La fille- Donc tu n’acceptes pas ?

Silence.

Le jeune homme lui fait signe qu’il accepte. La fille met de la musique pop. Il danse. D’abord timidement, puis il se laisse aller. Il s’arrête. La jeune fille applaudit.

Silence.

Entre.

Le jeune homme- Merci.

La fille- Sara.

Le jeune homme- David.

La fille- Enlève ta chemise David.

Il enlève sa chemise. Elle ouvre la machine à laver.

Vas-y.

Le jeune homme dépose sa chemise dans la machine. Elle y verse un produit, puis de la lessive, et ensuite elle met la machine en marche.

Le jeune homme- Il n’y a personne d’autre ?

Elle lui donne une serviette humide.

La fille- Tiens, essuie ton visage.

Le jeune homme- Merci. J’ai vu un peu de lumière sous le rideau de fer, c’est pour ça que je suis entré.

La fille- Ici, après tout le raffut de la journée, c’est le meilleur moment. Il n’y a plus aucun bruit. J’éteins toutes les lumières pour me reposer et je laisse juste la veilleuse. J’aime bien lire des gros bouquins près des machines.

Silence.

Tu es allé voir quel film ?

Le jeune homme- Il y a des blanchisseries ouvertes 24 heures sur 24, alors je me suis dit que…

La fille- On vit ici 24 heures sur 24. Pendant 12 heures on est ouvert au public, et pendant 12 heures on se repose du public. Là, on en est au moment où on se repose, même si on a plus tellement de clients.

Elle regarde effrontément le torse du jeune homme.

Ça te gêne ?

Silence.

Elle attrape un t-shirt rose dans une pile de vêtements. Le jeune homme l’enfile.

On ne peut pas dire que cette couleur t’avantage.

Silence.

Pour qu’elle soit bien propre il va falloir faire deux lavages.

Silence.

Ça va prendre un peu de temps.

Le jeune homme- Je ne suis pas pressé.

Silence.

Ça a l’air d’être calme comme endroit, ici.

La fille- Ça l’est.

Silence.

Le jeune homme- Quoi ?

La fille- Quoi ?

Silence.

Le jeune homme- Tu me donnerais un verre d’eau, Sara ?

Silence.

La fille- Pendant un instant j’ai cru que tu étais quelqu’un d’autre.

Le jeune homme- Qui ?

La fille- Je t’apporte le verre d’eau tout de suite.

Le jeune homme- Tu croyais que j’étais qui ?

La fille- Peu importe.

Silence.

Le jeune homme- Tu as les yeux tristes, comme ceux d’une actrice porno.

Silence.

Je suis un grand consommateur de porno... Parfois j’en regarde tellement, tu sais, tous ces seins, tous ces culs, toutes ces doubles pénétrations, j’en peux plus. Alors, je bloque sur les yeux des actrices, en général ils sont tristes.

La fille- Je vais chercher le verre d’eau.

Le jeune homme- Merci.

La fille- Ne touche à rien.

La fille s’en va. Le jeune homme sort un petit paquet de la poche de son pantalon, un petit sachet taché de sang. Il l’ouvre, se fait un rail sur une des machines à laver. Il entend des pas et laisse tomber le sachet par terre, d’un coup de pied il le pousse sous une machine. Tout à coup un couteau tombe aussi de sa poche, il essaie de l’envoyer sous la machine qui est devant lui d’un léger coup de pied. Un homme d’une soixantaine d’années entre, un verre d’eau à la main.

Le père- Tiens.

Le jeune homme- Merci.

Le père- Il n’y a pas beaucoup de lumière ici.

Le père allume la lumière.

Tu as faim ?

Le jeune homme- Non.

Silence.

Le père- J’ai fait des pommes de terre farcies à la viande qui… ça me gêne de le dire… sont excellentes.

Le jeune homme- Non, vraiment, merci.

Le père- Ce n’est pas moi qui le dis… C’est… c’est presque tout le quartier qui le dit… Pour la fête du quartier, on installe des tables dans la rue et chacun prépare un plat. Mes pommes de terre farcies sont le succès de la soirée…

Le jeune homme- Sans doute.

Le père- Je fais un coulis avec de l’oignon, de la carotte, mais à la place de l’ail, et c’est là le secret…du gingembre… ça donne une pointe d’originalité, très légère, et une pointe d’originalité, ça ne fait pas de mal. À mon avis.

Le jeune homme- Tout à fait d’accord.

Le père- Ensuite, il faut préparer la viande, elle doit être… La viande doit être hachée menu, bien tendre, il faut que ce soit une viande…

Le jeune homme- Ça me donne faim, mais…

Le père- Du pain trempé dans du lait, mais bien égoutté, un œuf battu et une pincée de sel et de poivre et… c’est à peu près tout.

Le jeune homme- Merci, beaucoup, mais j’ai déjà dîné.

Le père- Combien de fois ?

Le jeune homme- Comment ?

Le père- Tu as dîné combien de fois aujourd’hui, une seule fois ?

Le jeune homme- Oui, une fois.

Le père- C’est pas bien méchant si, un soir, tu dînes deux fois…

Le jeune homme- Je vous remercie beaucoup, vraiment.

Le père- Sinon, elles vont finir à la poubelle. Ne bouge pas d’ici, ne touche à rien.

Le père sort. Le jeune homme se prend la tête dans les mains. Soudain il voit que le manche du couteau n’a pas complètement glissé sous la machine à laver, il se met à quatre pattes et le cache mieux. Le père entre avec 4 pommes de terre dans une assiette, et une bière.

Tiens, tu n’es pas obligé de tout finir, mais tu vas voir, quand on commence, on ne peut plus s’arrêter…

Le père lui donne l’assiette. Il attend que le jeune homme mange.

Le jeune homme- Écoutez, je…

Le père- Mange.

Silence.

Le jeune homme- Oui.

Le jeune homme mange.

Le père- Chez nous, on n’aime pas trop poser de questions. Dans le quartier, je veux dire. Les gens du quartier ne posent pas tellement de questions. On est pas comme ça, ici. Ici, Les gens font ce qu’ils peuvent pour s’en sortir.

Le jeune homme- Elles sont très bonnes.

Le père- Je m’en félicite. Et ici, entre nous, on ne se pose pas tellement de questions non plus… Mange, mange…

Le jeune homme mange.

Mais évidemment, ma fille m’a dit que tu es arrivé avec une chemise tachée de sang, hein ?

Le jeune homme- Oui.

Silence.

Le père- Tu sais quoi ? Je suis un vieux con, moi. Rien ne me surprend, rien. Je ne juge personne, personne. Les choses sont… compliquées.

Silence.

On t’a laissé entrer à cette heure-ci avec une chemise pleine de sang. Tu devrais… tu comprendras qu’on te demande un minimum d’explications, même si tu mens, mais fais en sorte d’être… convaincant…

Silence.

Eh bien ?

Silence.

Le jeune homme- À quelques rues d’ici, en face d’un magasin chinois, il y a un bâtiment, une sorte de hangar en réfection. Il y a quelque temps il y avait des squatters, ils ont été mis dehors. En théorie, maintenant, il devrait y avoir des travaux, mais ils ont été stoppés, la crise a tout stoppé. Et on peut entrer dans le hangar. Il est très grand, très profond, on passe une porte, une autre porte, encore une autre et encore une autre et on arrive dans une espèce de salle… On est un petit groupe à se retrouver là, une fois par mois. On s’installe en cercle, on boit, on met de la musique, certains prennent des substances illégales… Les chiens viennent un peu plus tard. L’un amène un chien, l’autre amène un autre chien… Les chiens se battent et l’un des deux meurt… Ce soir, c’était mon tour d’amener le chien. Il a perdu, il est mort, il est mort… L’autre chien était aussi blessé, mais il a massacré le mien… Il ne l’a pas tué complètement, il était trop fatigué pour l’achever. C’est moi qui ai dû l’achever, il souffrait et j’ai dû le… J’ai attrapé sa tête tout doucement et je lui ai tranché la gorge avec un couteau… On l’a mis dans un bidon d’essence, il a brûlé rapidement… Le sang sur ma chemise, c’est le sien… Maintenant il va falloir que je retourne chez moi et que je dise que j’ai perdu le chien, que le chien s’est échappé, que je l’ai cherché longtemps et que c’est pour ça que je rentre tard.

Le père- Tu vis chez tes parents ?

Le jeune homme- Oui.

Le père- Qu’est-ce qu’ils font ?

Le jeune homme- Ils font des piscines.

Le père- Des piscines ? Et ça marche bien ?

Le jeune homme- Oui, beaucoup de gens ont besoin de piscines…

Le père- Évidemment…

(…)


Extrait : Partie 2, Le café, p. 45 à 64

Le couvert est mis dans la salle à manger. Nappe, porcelaine bon marché, tartines grillées, confiture, jus d’orange, café.

La mère- Tu veux du café ?

Le jeune homme- Oui, merci.

Silence.

La fille- Ça va ?

Le jeune homme- Mal à la tête.

Le père- Doliprane ?

Le jeune homme- Café, merci.

La mère- Tu en veux, ma fille ?

La fille- Non, du jus d’orange pour moi.

Silence.

Le père- Moi oui, je vais prendre un peu de café.

À la fille.

Tu apportes le lait ?

La fille- Oui.

La fille pose le lait à côté.

La mère- Il faut le finir, ce lait.

Le père- Il est périmé.

La mère- Si c’est juste de quelques jours, c’est pas grave.

La fille- Ça fait un mois qu’il est périmé.

La mère- Jusqu’à un mois, c’est pas grave.

Silence.

Le père- On est vendredi aujourd’hui, non ?

La mère- Je crois que oui.

Le père- Je ne sais même pas quel jour on est.

Silence.

La fille- Tu as bien dormi ?

Le jeune homme- J’ai l’impression d’avoir beaucoup rêvé.

Silence.

La mère- Ça fait bien longtemps que je ne me souviens plus de mes rêves.

Silence.

Le jeune homme- Où est ma chemise ?

Silence.

La mère- Au repassage.

Silence.

Je voulais la repasser de bonne heure, mais j’ai préféré repasser la nappe pour le petit déjeuner. Elle est encore un peu chaude, tu as remarqué ? Elle sent encore le repassage.

Silence.

Touche, touche, tu vas voir.

Le jeune homme- Oui, oui.

La mère- Sens-la ! Sens ! Tu vas voir.

Le père- Ne l’enquiquine pas.

La mère- Je ne l’enquiquine pas.

La fille- Ne vous disputez pas.

Le père- On ne se dispute pas.

Le jeune homme- Ah oui, elle sent le repassage. Ça fait des années que je n’avais pas senti cette odeur.

La mère- On ne repasse pas les vêtements, chez toi ?

Le jeune homme- Non.

La mère- Vous êtes tout le temps froissés ?

Le jeune homme- Il faudrait que je parte.

Le père- Finis ta tartine.

Le jeune homme- Non… je n’ai pas très…

La mère- Confiture de prunes, je la fais moi-même.

La fille- Elle est naturelle.

Silence.

Le jeune homme mange sa tartine.

Silence.

La mère- Elle ne te plaît pas, cette confiture ?

Le père- Il la trouve un peu amère, peut-être. Moi, je l’ai toujours trouvée un peu amère, mais tu vois, je m’y suis fait.

La mère- Tu mets trop de sucre dans ton café au lait, forcément, après tout te semble amer.

Le jeune homme- Elle est très bonne.

Le jeune homme continue de mâcher.

Le père- Alors comme ça, tes parents font des piscines ?

Le jeune homme- Oui.

La mère- Et ils ne vivent que de ça ? Des piscines ?

Le jeune homme- Non, je ne sais pas. Ils sont aussi propriétaires de quelques appartements, ils les louent. En ce moment ça se vend pas tellement.

La mère- Mais les piscines, oui ?

Le jeune homme- Oui.

La mère- C’est drôle.

Le jeune homme- C’est drôle ?

La mère- Oui. Où est-ce qu’ils mettent les piscines s’ils ne vendent pas de maisons ?

Le jeune homme- C’est deux activités différentes. Les appartements qu’ils vendent normalement n’ont pas de piscines. Leurs piscines sont destinées à un autre type de clients.

La mère- Chez toi, il y a une piscine ?

Le jeune homme- Heureusement que dans ce quartier on ne pose pas beaucoup
de questions !

Silence.

La mère- Il me semble qu’on est suffisamment aimables avec toi pour que tu répondes, au moins, à quelques unes…

La fille- Maman !

La mère- Quoi ? C’est vrai.

Le jeune homme- Il n’y a pas de problème.

Silence.

La mère- Alors ?

Le jeune homme- Oui, on a une petite piscine.

Le père- Vous louez quelque chose dans le quartier ? C’est pour ça que tu es venu ici ?

Le jeune homme- Pour louer ?

Le père- Pour encaisser le loyer ?

Le jeune homme- Non, je ne suis pas venu, et puis, de toute façon, ce boulot-là, ce n’est pas nous qui le faisons.

La mère- Quelqu’un qui ne voulait pas payer ?

Le jeune homme- Non, pour le moment, moi, je ne m’occupe pas tellement de ces affaires-là. Je joue de la batterie.

La fille- De la batterie ?

Le jeune homme- Oui.

La fille- Dans un groupe ?

Le jeune homme- Dans deux ou trois.

La mère- C’est bien, ça !

Le jeune homme- Il faut que j’appelle chez moi.

Le père- Tu appelleras tout à l’heure.

Le jeune homme- Je m’en vais. Pour de bon.

Silence.

Merci pour tout.

Silence.

La fille- De rien.

Le jeune homme- Merci, vraiment, ça faisait très longtemps que je ne m’étais pas reposé comme ça.

La mère- N’exagère pas.

Le jeune homme- Hier, j’ai passé une dure soirée. Quand je suis arrivé ici… Merci.

La mère- Il n’y a pas de quoi.

Silence.

Tu n’aimes pas cette fenêtre ?

Le jeune homme- La fenêtre ? Si, elle est bien.

La mère- Tous les matins je suis fascinée de voir virevolter ces particules de poussière.

Silence.

Et le bruit de nos mâchoires, en sourdine.

Silence.

C’est agréable ici, tu trouves pas ?

Le jeune homme- Très agréable, sincèrement.

Le père- Tu lui repasses sa chemise ?

Le jeune homme- Ce n’est pas la peine.

Le père- Bien sûr que c’est la peine.

La mère- Souvent, la nuit, les problèmes semblent insolubles mais, au matin, ils ne sont plus que des particules de poussière. Tout est plus simple.

Le père- Qu’est-ce qui te prend, là ?

La mère- C’est pareil avec les années. Tu fais en sorte de moins te compliquer la vie. Tu as de moins en moins de besoins. Moi, je ne veux plus rien, je n’espère rien, j’ai déjà trop de ce que j’ai. Toutes mes prières à l’église sont pour ma fille.

Silence.

Le père- Je ne te comprends pas, ma belle.

Le jeune homme- Moi, oui, je la comprends.

Silence.

On peut parler clairement. C’est une question d’argent. J’avais un problème et maintenant je ne l’ai plus et… ça a un prix…

La mère- Qui te parle d’argent, mon petit ? L’argent, dans cette maison, c’est une malédiction.

Silence.

Il y a quelques années, on a gagné au loto. Pas énormément d’argent, mais quand même une belle somme.
Trois semaines plus tard mon… mon fils, mon petit… est mort.

Silence.

L’argent n’amène rien de bon… Rien de bon.

Le jeune homme- Je suis désolé… mais…

Silence.

À présent, c’est moi qui ne comprends pas.

Silence.

Vous ne voulez pas… d’argent… ?

La mère- Non, nous ne voulons pas d’argent, on te l’a déjà dit.

Le jeune homme- Où est ma chemise ?

La mère- Je te la donne tout de suite.

Le père- On devrait ouvrir, on a deux minutes de retard.

La mère- Vous ouvrez, vous ?

La fille- J’y vais, moi.

La mère- Je me demande bien pourquoi tu es aussi ponctuel, il n’y aura personne.

Le père- Une dame doit venir, celle qui s’est séparée.

La mère- Celle du bar ? Antonia ?

Le père- Oui, apparemment son lave-linge est en panne.

La mère- Ah bien sûr ! Toutes les nappes et… les serviettes et…

Le père- Oui, ça vient de son bar.

La mère- Pourquoi ils se sont séparés ?

Le père- Je ne sais pas.

La fille- Je vais ouvrir.

Le père- Tu y vas, toi ? Je vais dans l’atelier une minute, j’ai une bricole à finir.

La mère- Débarrassez un peu tout ça avant.

La fille- Oui, oui, je débarrasse tout de suite.

Le père- Oui, oui, on débarrasse tout de suite…

La fille commence à débarrasser. Le jeune homme et la mère vont vers le coin du repassage. Le père se dirige vers l’atelier.

La mère repasse la chemise. Le père est dans l’atelier où il répare une pièce. La fille, après avoir débarrassé la table, va dans la salle d’eau, elle se coiffe, va aux toilettes, se maquille.

La mère- Tu ne trouves pas qu’elle est jolie ? Ma fille, elle est jolie, hein ?

Le jeune homme- Oui.

La mère- On l’a bien réussie, hein ?

Le jeune homme- Vous vous ressemblez.

La mère- Tu n’es pas obligé de faire des compliments. J’aurai fini dans un instant et tu pourras partir.

Le jeune homme- C’était pas un compliment. C’est vrai qu’elle est jolie.

La mère- Si tu veux… oui, peut-être oui, elle est peut-être un peu coincée. Elle n’a pas complètement surmonté ce qui est arrivé à son frère…

Silence.

Elle a essayé. Elle fait tout pour.

Silence.

Elle a voulu vivre loin d’ici. Elle a bien essayé. Elle a même cherché un autre travail. Comme caissière chez LIDL. Elle voulait vivre ailleurs, pas de problème, c’est de son âge. Elle a vécu en colocation pendant un temps, nous l’avons soutenue. Elle faisait fausse route, mais malgré cela nous la soutenions. C’est le devoir des parents de soutenir leurs enfants, quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils fassent.

Silence.

Mais elle n’y est pas arrivée.

Silence.

La vie offre bien des opportunités, même pour des pauvres gens comme nous, mais il faut savoir les saisir, il faut savoir saisir la chance quand elle se présente.

Silence.

Rencontrer la personne de sa vie, c’est des bêtises ; cette émotion si particulière qu’on ressent au début disparaît au bout de deux ou trois ans, tout au plus. Ce qui compte, ce n’est pas la personne qui est à côté de toi ; ce qui compte, c’est qu’il y ait quelqu’un.

Silence.

J’ai l’impression d’être d’une autre époque quand je m’entends parler comme ça. De nos jours, les choses fonctionnent différemment. Il n’y a plus de side-cars, chacun a sa propre moto, hein ?

Silence.

Il faut être patient. Les problèmes nous tombent dessus mais, si on est patient, ils finissent par disparaître. Sara est très patiente.

Silence.

Tu crois que j’ai jamais été sur le point de tout envoyer balader ? Ça m’est arrivé bien plus d’une fois.

Silence.

Parfois quand je reviens des courses, des sacs plein les bras, j’imagine que la blanchisserie est en train de brûler.

Silence.

Ne me demande pas si avec eux dedans ou non.

Silence.

Mieux vaut que tu ne me le demandes pas.

Silence.

Tes parents t’aiment ?

Le jeune homme- Je ne sais pas.

La mère- Comment ça tu ne sais pas ?

Le jeune homme- Peut-être un peu, mais j’en ai pas l’impression.

La mère- C’est important d’être patient. Les problèmes nous tombent dessus, et si on est patient, ils finissent par disparaître.

Silence.

La mort de mon fils, par exemple. Une des choses les plus terribles qu’il peut t’arriver de vivre. La première année a été atroce, horrible. Mais, petit à petit, on sort la tête de l’eau et, si on est patient, on se rend compte que la vie continue. Elle n’a plus tellement de sens, mais elle continue et elle vaut la peine.

Silence.

C’est aussi simple que ça. Violent et simple.

Silence.

Le jeune homme- Ça l’a pas délavée ?

La mère- Je ne sais pas, peut-être un petit peu. La petite a fait aussi bien qu’elle a pu.

Le jeune homme- Cette chemise… est à mon père. Il me l’a prêtée hier soir.

La mère- Vous faites la même taille ?

Le jeune homme- On a fait un pari. Il a fait un pari.

Silence.

Ça ne part pas d’une mauvaise intention, mais il fait toujours ça. Il parie contre moi. C’est sa manière de me stimuler. Il parie contre moi. Je crois que son père aussi faisait ça avec lui. Il parie tout le temps contre moi. Mon père.

Silence.

J’ai eu quelques problèmes… de cocaïne… Pas très graves, mais un peu quand même.

Silence.

Ça faisait presqu’un an que je n’étais pas sorti le soir. Je lui ai dit : ça y est, je me sens prêt à sortir à nouveau. Il m’a prêté sa chemise.

Silence.

Il a parié que… je ne serais pas capable de la lui rendre sans tache.

Le jeune homme regarde fixement la chemise…

Cette chemise-là, c’est pas la mienne.

La mère- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Le jeune homme- Putain, qu’est-ce qui se passe ici ?

La mère- Qu’est-ce qui te prend ?

Silence.

Le jeune homme- Je me suis endormi d’un coup.

La mère- Tu étais fatigué.

Le jeune homme- Je ne me souviens de rien d’autre.

La mère- Une nuit intense.

Le jeune homme- Je me suis réveillé et j’étais en train de prendre le petit-déjeuner avec vous.

La mère- Tu ne t’es pas senti à l’aise ?

Le jeune homme- Si, très, mais ce n’est pas le problème.

La mère- Et alors ?

Le jeune homme- Il y avait quoi dans le Nesquick ?

La mère- Quoi ?

Le jeune homme- C’est pas la mienne, cette chemise-là.

Le jeune homme prend la chemise, la froisse et la jette par terre.

C’est important pour moi de la récupérer. Je veux juste ma chemise.

La mère- Bien… De toute évidence, tu as un problème. De toute évidence, tu te trouves dans une impasse, avant on appelait ça un cul-de-sac.

Le jeune homme- Quoi ?

La mère- Le doute est plus que permis. Une chemise tachée de sang.

Le jeune homme- C’est le sang de mon chien.

La mère- Je sais, mais malgré tout, le doute est permis. Les ambulances, la police.

Silence.

Si tu étais de la famille, malgré le doute, et qu’il nous fallait prendre ta défense pour quoi que ce soit, nous te défendrions sans y réfléchir à deux fois.

Le jeune homme- Je suis en plein cauchemar, putain.

La mère ramasse la chemise au sol.

La mère- Tu mets ta chemise ? Ce tee-shirt ne te va pas très bien.

On entend un coup de sonnette.

Je crois que quelqu’un est entré. Ne bouge pas.

Le père sort de l’atelier.

Le père- Tu n’as pas encore ouvert, Sara ?

Sara sort de la salle d’eau.

La fille- On vient tout de suite !

Le commissaire Sanchez est entré dans la blanchisserie alors que personne n’a ouvert le rideau de fer de l’entrée. Il fredonne un tango.
Le commissaire aime deux styles de musique différents : la musique indépendante et le tango. Il s’assied à la table, goûte la confiture de prunes, le pain grillé, il boit une gorgée de café, et tout ça, sans arrêter de chantonner son tango.

Le commissaire- Je sais que c’est une mauvaise habitude mais je ne peux pas m’en empêcher. La tentation est trop grande. L’odeur du café passe à travers le rideau de fer.

Silence.

La confiture de prunes.

Silence.

Vous devriez arranger ça.

Silence.

Le rideau de fer. Pas la confiture de prunes, il faut pas y toucher, elle est parfaite. Un peu amère, parfaite.

Silence.

Le rideau est fermé, mais je trouve toujours le moyen d’entrer. Vous devriez l’arranger.

Silence.

La journée commence à peine et moi il faut que j’aille dormir.

Silence.

Je ferme les yeux, là, tout de suite, je ferme les yeux et je vois des images répugnantes. Tous les matins, c’est pareil : fermer les yeux et voir des images répugnantes, vraiment répugnantes. Nos intentions et nos actes, surtout nos actes, peuvent finir par être profondément répugnants.

Silence.

La nuit me laisse toujours une impression désagréable, étrange, pesante.

Silence.

Je finis par avoir le cerveau en compote.

Silence.

Et mon corps aussi : tout chamboulé.

Silence.

Tout détraqué.

Silence.

Mais il y a des choses qui sont là pour compenser.

Silence.

La confiture, le café. La lumière qui pénètre par cette fenêtre. Cette table.

Silence.

La nappe qui sent encore le repassage, impeccable.

Silence.

La symétrie de cette table m’apaise, m’inspire.

Silence.

Je ne veux pas déranger, je m’en vais tout de suite.

La mère- Arrête de dire que tu déranges.

Le père- Tu dis toujours que tu déranges, tu ne déranges pas du tout.

Le commissaire- Mais il faut bien que je le dise, au cas où, je me dois de le dire.

La fille- Tu pars déjà ?

Le commissaire- Oui, je vais rentrer chez moi, fermer les volets. Je vais mettre mes boules Quies et je vais regarder la télé jusqu’à ce que je m’endorme. Sur le canapé, comme toujours, je vais dormir sur le canapé. J’ai un très bon lit en latex, mais il faut toujours que je m’endorme sur le canapé.

Silence.

Et quand je me lève, il fait déjà nuit. C’est vraiment des horaires de merde !

La mère- Et pourquoi tu ne demandes pas à changer d’horaires ?

Le père- Ça fait des années maintenant que tu y es.

La mère- Tu pourrais faire la demande, ils te respectent.

Le commissaire- C’est ce qu’ils disent.

Le père- Mais si ! ils te respectent.

Le commissaire- En fait, je suis accro au service de nuit. C’est absurde, je passe mon temps à me plaindre du service de nuit, mais je ne pourrais pas vivre sans ça, je ne veux pas qu’on change mes horaires.

Silence.

Il y a quelque chose dans le tumulte de la nuit, dans le mensonge, dans le sang, qui me plaît, enfin, je ne sais pas si ça me plaît… qui m’attire ? Oui.

Silence.

Bien sûr, le matin je dois me décharger de toute cette merde. Une douche, une promenade près de la mer, une petite heure à la salle de sport… Aujourd’hui j’ai pris le sac, mais j’ai oublié mes affaires, ah ! Et le plus agréable : faire un saut chez vous.

La mère- Tu ne viens pas très souvent.

Le père- Oui, viens plus souvent.

La mère- Chaque fois que tu en as envie.

Le commissaire- Merci. Je viendrai.

La mère- On te fera un prix.

Le père- On ne lui fera rien payer du tout.

La mère- C’est une plaisanterie.

Le père- Ce genre de plaisanteries, c’est pas la peine.

La mère- Quel genre de plaisanteries ? Qu’est-ce que tu dis ?

La fille- Ne vous disputez pas.

Le père- On ne se dispute pas.

Le mère- On ne se dispute pas.

Le père- Ce n’est pas la peine de faire ce genre de plaisanteries.

Le commissaire- On dirait du café italien.

Silence.

C’est vrai quand je dis que je sens l’odeur à travers le rideau de fer …

La mère- Tu exagères.

Le père- Il n’exagère pas. S’il dit qu’il sent l’odeur du café, c’est qu’il la sent.

Le commissaire- Oui, vous savez bien que mon odorat est sept pour cent plus développé que celui de la plupart des gens, mais je parie ce que vous voulez que si vous vous mettez devant le rideau de fer, vous le sentirez, aussi, le café.

La fille- Tu es bizarre aujourd’hui.

Le commissaire- Bizarre, pourquoi ?

Le père- Pourquoi lui dis-tu qu’il est bizarre ?

La mère- Oui. Pourquoi ?

Le commissaire- Pourquoi tu me dis ça ?

La fille- C’est l’impression que j’ai.

La mère- Garde tes impressions pour toi, ma fille.

Le commissaire- C’est drôle.

Le père- Quoi donc ?

Le commissaire- J’allais vous dire la même chose.

Le père- Quoi donc ?

Le commissaire- Que je vous trouve bizarres.

Le père- Bizarres, un vendredi matin ? Non.

La mère- Nous, bizarres ? Nous sommes tout ce qu’il y a de plus normal.

La fille- Pourquoi tu nous trouves bizarres ?

Le commissaire- Je ne sais pas, une impression.

La mère- Qu’est-ce que c’est que toutes ces impressions ?

Le commissaire- Ne faites pas attention à ce que je dis.

La fille- Qu’est-ce que t’as ?

Le commissaire- Cette nuit a été particulièrement éprouvante.

Le père- Pourquoi ?

Le commissaire- Je ne peux rien vous dire.

Le père- Bien sûr.

Le commissaire- Vincent s’est fait tué.

La fille- Vincent ?

La mère- Vincent, le fils de Maria ?

Le commissaire- Oui.

La mère- Non.

Le commissaire- Si.

Le père- Oui ?

La fille- Non.

Le commissaire- Si, si.

Silence.

Dans la ruelle.

(…)

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