Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

Lilith à l’estuaire du Han

À Seorae.
Le vent y claque
accroche ses chairs froides
dans les arbres de Seorae.
Brume levante
crachin brumeux
le vent claque
et fait de ses bras
des crochets
qui démembrent les arbres de Seorae.
« Elle pourrait être ici. »
Tu me dis Georg.
« Exactement ici.
Tu vois elle irait de là à là.
Elle serait grande comme ça.
Une grande fenêtre.
On abat ce morceau de mur.
Et on fait une grande fenêtre.
Une baie vitrée.
De là à là.
Juste au-dessus de ta table à repasser.
Entre le congélateur et la machine à laver.
Exactement entre.
Pour ne pas que le soleil tape dessus.
Il ne faut pas que le soleil tape dessus.
Le congélateur dos au mur et au soleil.
Toi face à ta table et le jardin avec derrière les arbres de Seorae.
Une buanderie avec vue sur le jardin.
Tu repasserais avec vue sur le jardin.
Avec le regard qui pourrait se porter au loin sur le jardin
avec derrière les arbres de Seorae. »
Qui a envie de regarder des arbres se plier
du vent souffler
se perdre et démembrer
des arbres ?
Cette habitude de se donner beaucoup de mal.
Toujours il faut qu’il se donne beaucoup de mal Georg
beaucoup trop de mal.
Les travaux.
La poussière.
Le mur que l’on abat que l’on troue.
Je n’aime pas cette idée Georg.
« Tu pourrais repasser avec vue sur le jardin.
Le soleil entrerait dans la pièce pendant que tu repasserais.
Imagine le soleil. »
Je n’aime pas le soleil
qui perce
traverse les nuages et vient là
percutant
me piquer les yeux
irriter ma peau
me taper sur le système nerveux
m’irriter les nerfs et la tête.
« J’ai pensé — imaginé — me suis dit que tu aurais envie d’un peu de soleil.
La lumière est triste ici.
La pièce est aveugle.
Tu passes tellement de temps ici seule.
Tu passes tellement de temps.
Je me suis dit — imaginé — que ça un peu de soleil était peut-être quelque chose que tu aurais aimé
avoir la vue sur le jardin avec derrière les arbres de Seorae. »
Cette façon d’envisager
à ma place
empathie
cette façon de se glisser
dans ma peau
ma tête
empathie
imaginer le flux nerveux qui me parcourt
comprendre
empathie.
Ce que je te réponds ce jour-là tu ne le comprends pas.
Je ne veux pas d’une fenêtre.
Une baie vitrée.
Si quelqu’un se colle le nez à la fenêtre.
Regarde et colle son nez à la fenêtre.
Il se pourrait
ça se pourrait que quelqu’un qui passe entre et se colle le nez à la fenêtre
me regarde
me regarde de derrière la fenêtre.
Mon intimité.
La préserver.
Avoir là cet espace qui est le mien pour moi.
Je ne veux pas d’une fenêtre.
Peut-être toi tu en veux une
la désires.
Je ne la désire pas.
Je ne construis pas de fenêtre dans ton bureau.
Je ne viens pas là dans ce que tu as comme bureau
un mètre à la main
dessiner sur les pans de tes murs des traits en projet d’une fenêtre.
Je ne fais pas ça.
Je te respecte.
Je respecte ce qui est à toi.
Il y a une frontière une ligne une marque entre nous.
Ce qui est de ton côté ce qui est de mon côté
ce qui me regarde ce qui te regarde.
Mon intimité me regarde.
Pas de gens qui se collent le nez à la fenêtre pas d’enfants qui se collent le nez à la fenêtre.
Tu pars et tu reviens avec ton mètre
arpentes mon mur avec ton mètre
traces des lignes avec ton mètre et t’apprêtes dans mon dos à casser un pan de mon mur dans mon dos
pour que je ne sais pas quel soleil entre et
Tu ne peux pas venir et dire ce que tu te dis.
Ce que tu te dis tu te le dis.
Ce ne sera jamais ce que je désire.
La fatigue /
Ça me fatigue ce temps passé à se dire ces choses qui ne servent à rien.
On ne se dit rien.
Tu pars tu reviens et on ne se dit rien.
Juste ça des histoires de mètre de mur de trous de pans à abattre pour qu’un soleil entre.
Un soleil /
Ce que tu me réponds je ne le comprends pas.
« Je comprends. »
Ce que tu as pu comprendre Georg.
Je me le demande encore Georg.
Je me le demande encore au milieu du vent soufflant de Seorae.


Léda, le sourire en bannière

Scène 1
____

Je m’appelle Léda.
Léda Burdy.
Léda Burdy ici pour vous accueillir.
J’accueille par vocation.
Je cultive l’excellence.
J’ai un goût du contact, une résistance nerveuse, une maîtrise d’au moins une langue étrangère et, bien sûr, je suis courtoise à toute épreuve.
Je dis OUI à tout.
Je suis souriante, efficace et résistante.
J’aime mon travail, j’aime mon travail.
L’accueil est une alchimie, un savoir-vivre, un savoir-être.
J’ai beaucoup de savoir-faire et un savoir-être qui s’améliore avec le temps.
L’accueil est une alchimie.
L’accueil est.
Accueillir est d’abord un respect de procédures protocolaires.
Il faut respecter un certain nombre de protocoles
certaines procédures.
Lorsque j’accueille le public
lorsque je travaille à l’accueil de l’entreprise EGON FRAMM
je suis responsable du bien-être du public accueilli.
Je suis responsable de celui qui a rendez-vous dans un étage comme je suis responsable de celui qui attend des rendez-vous dans son bureau des étages.
Je gère les flux de rendez-vous.
C’est important la gestion des flux de rendez-vous.
Les rendez-vous fixés ne sont pas des rendez-vous de courtoisie.
Ce sont des rendez-vous d’affaires.
Des rendez-vous qui ont pour objectif d’amener à conclure des affaires.
Il est prouvé qu’un accueil
chaleureux
généreux
cordial
permet à plus de 80 % des rendez-vous d’aboutir à des fins concluantes.
J’ai conscience de la place que je joue dans le jeu de la négociation.
Aussi est-ce pourquoi je travaille
rigoureusement
vigoureusement
à
être
chaleureuse
généreuse
et
cordiale.
Je suis hôtesse d’accueil.
Mon travail est d’accueillir.
De veiller au bien-être de chacun.
De veiller.
Accueillir.
Avec le sourire.
Par toutes les températures.
Le sourire en bannière sur mon visage.
Accueillir.
Le vent peut me geler les pieds.
Je suis résistante
à toute épreuve.
Sourire.
La vie de mes fluides internes ne doit pas troubler mon sourire
dévier mon attention des objectifs que je dois tenir.
Sourire.
(…)

Scène 6

J’ai beaucoup vomi Egon.
Regarde-moi maintenant, Egon.
Mon corps est froid comme une pierre.
Tes doigts presseraient et pinceraient ma chair
une trace indélébile resterait.
Je pensais que tu serais fier.
Egon.
Fier de moi.
De ma capacité
de mes capacités à tout mettre en œuvre
pour rectifier
le tir.
Mais pas de chants de gloire pour Léda /
Secousses.
Secousse d’une angoisse
la mémoire est surpeuplée.
Vieille trace en moi
de n’être plus qu’un enchevêtrement d’os fracturés.
Secousses.
Séisme de voix éparses à l’intérieur de mes rêves.
À rebours.
Le décompte commence.
Combien d’heures peut-on encore tenir
quand le corps se décharne sous le coup de la souffrance ?
Le corps ne s’emplit plus de rien.
Les veines
parchemins desséchés
laissent à peine circuler dans leur canal un peu de mon liquide.
Corde du silence
tu me tires à toi.
Je /
À rebours.
L’horizon ne se soulève pas encore.
Egon Framm, c’est à tes côtés que je vais mourir
lorsque le soleil fera disparaître du ciel son reflet dans l’atmosphère.
Je ne mange plus.
Je
ne
peux
plus /
La bouche ne s’ouvre plus pour mâcher le pain.
Elle absorbe des lambeaux de l’air.
Chaque jour qu’une miette
une graine
un pépin
se glisse
dans mon œsophage rompu par la sécheresse
tu entres dans ma nuit
Egon.
Engloutissement
tu en prends possession.
Je
ne
peux
plus
respirer.
Egon.
D’autres et moi
moi et d’autres dans mes rêves
nous cachons de toi.
Mais chaque nuit
tu nous retrouves
au moment
où nous
portons
à notre bouche
un peu
de pain.
Un peu de quoi nous rassasier.
Combien sommes-nous ?
Nous peuplons ma chambre.
Nous /
Je n’ai pas mangé Egon.
Je le jure.
Regarde-moi.
Je ne mange plus /


La dernière battue

LE COMMENCEMENT /
Je prends la voiture.
Je commence à prendre la voiture
la voiture de mon père
je lui prends sa voiture quand il ne va pas à la chasse
qu’il n’y a pas de battues
ou que quelqu’un d’autre l’emmène avec sa voiture pour la battue.
Je prends sa voiture et je vais jusqu’à chez elle et je l’emmène avec moi.
AU COMMENCEMENT
nous ne faisons que traverser les champs.
On traverse le champ on traverse les champs en voiture.
Et on finit par aller jusqu’au bout d’un champ
jusqu’à ce que le chemin de terre
le petit sentier finisse par s’enfiler dans les arbres de la forêt.
Lorsque la pluie tombe on reste dans la voiture et lorsque la pluie ne tombe pas
on s’assied derrière un tas de bois resté là.
Au commencement /

Puis j’ai dit simplement un jour où on était derrière le tas de bois
j’ai dit simplement
je veux glisser ma langue dans ta bouche.
Je glisse ma langue dans sa bouche.
Je fais venir ma langue dans sa bouche.
Et je sens se produire ce qui doit se produire dans le bas de mon ventre
lorsque sa langue sa salive à son tour viennent dans ma bouche
que sa langue se met à caresser ma langue
que toute son odeur se coince dans chacun de mes angles
se coince sous chacun de mes ongles
et je la touche
et je la caresse du bout de chacun de mes doigts.

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