Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

SUZIE. - Mon fils et moi

MICKA. - avec la mère

SUZIE. - nous habitons ici

MICKA. - en bord de mer

SUZIE. - depuis des années

MICKA. - des éternités

SUZIE. - il y est né

MICKA. - elle y est née

SUZIE. - son père y est né

MICKA. - le père y est mort

SUZIE. - sa sœur y est née

MICKA. - la sœur s’est barrée

SUZIE. - grands-pères et grands-mères y sont nés

MICKA. - les ancêtres sans doute aussi

SUZIE. - non les ancêtres n’y sont pas nés

MICKA. - y sont pourtant enterrés
oubliés

SUZIE. - ils avaient quitté leur région

MICKA. - toute une colonie

SUZIE. - ils avaient quitté la faim la misère

MICKA. - après la guerre

SUZIE. - la première

MICKA. - et par charrettes entières ont débarqué ici

SUZIE. - pour vivre ici

MICKA. - d’abord pour travailler ici

SUZIE. - Mon fils et moi

MICKA. - avec la mère

SUZIE. - nous habitons
à Dives sur mer

MICKA. - une maison
petite

SUZIE. - une maison

MICKA. - une maison
petite et grise

SUZIE. - dans la Cité Blanche

MICKA. - n’avons jamais déménagé

SUZIE. - construite par l’Usine après la guerre
pour les familles des ouvriers

MICKA. - la première et la dernière.

SUZIE. - Quand tu étais petit, tu avais voulu partir à l’aventure,
découvrir le monde en arpentant la cité.

MICKA. - Me souviens pas.

SUZIE. - Au bout de quelques rues tu t’étais perdu,
incapable de retrouver la maison.

MICKA. - Ici,
dans la cité,
toutes les maisons se ressemblent.

SUZIE. - On t’a retrouvé rue des Escalettes.

MICKA. - Me souviens pas te dis !

SUZIE. - Les yeux en miettes,
tu pleurais comme un nuage normand.

MICKA. - Hier le ciel était bas,

SUZIE. - Le voisin t’avait retrouvé,

MICKA. - lourd et laiteux.

SUZIE. - t’avait ramené.

MICKA. - Aujourd’hui pas mieux,

SUZIE. - Une bonne occasion pour rire,
boire un café.

MICKA. - l’horizon est incertain.
Va pleuvoir.
M’en vais.

SUZIE. - Tu vas où ?

MICKA. - Faire un tour.

SUZIE. - Elle s’appelle comment ?

MICKA. - Déprime.

SUZIE. - Tu rentres à quelle heure ?

MICKA. - A marée basse.

Une bise légère emporte les mots par la fenêtre ouverte,
survole la cité blanche,
caresse l’échine des dunes,
pousse chaque grain de sable vers l’eau,
embrasse la mer ridée de vaguelettes naissantes,
aussitôt mourantes.
Le temps s’immobilise.
Ce pourrait être dimanche avec ses heures infinies.

(...)

MICKA. - C’est ce soir.
C’est décidé.
Changement de quartier.
Vais de l’autre côté.
Fini de rêver. Passe à l’acte.
Ouais. M’en fous des commentaires.
Peux faire comme les autres.
Suffit de traverser le pont.
Et le paradis ; c’est la première à droite.
Fait trop longtemps que l’envie démange.
Trop longtemps.
Autant tout tenter.
Pas besoin de travailler. Et pas envie.
Et si c’est pour finir à la rue. Niet !
On n’a qu’une vie.
Le boulot tue. En est convaincu.
En ai trop vu mal finir. Descente puis carpette.
Alors voilà. Moi maintenant ; vais vivre en m’amusant.
Pôle emploi
offre d’emploi,
retour à l’emploi,
projet personnalisé d’accès à l’emploi,
stage d’insertion,
formation,
cellule de reclassement ;
Tciao ! Bye bye ! VOUS EMMERDE !
Pas besoin de vous.
Avanti et basta la miseria !
C’est ce soir. C’est décidé.
Trois, deux, un, GO ! GO ! GO !
Ca m’excite putain !
Ca m’excite bien !
Vais leur en faire voir aux autres !
Qui nous regarde souvent de travers.
Parce qu’on est de l’autre côté du pont.
Micka de Dives sera Micka de la Côte !
Micka the Star ! Micka the King of the Sea !

SUZIE. - Micka ! Courrier !

MICKA. - C’est qui ? Ouvre !
Micka the winner !

SUZIE. - Pôle emploi !

MICKA. - Encore ! The fighter ! Lis !

SUZIE. - Bonne nouvelle.
Ils te proposent un entretien pour un CDD de trois mois renouvelable chez HOWMET.

MICKA. - Quand ?

SUZIE. - Le 26 à 9h00.

MICKA. - Peux pas y aller.

SUZIE. - Pourquoi ?

MICKA. - Un truc de prévu.

SUZIE. - Tu as quoi de prévu ?

MICKA. - Un truc.

SUZIE. - Quoi un truc ?

MICKA. - Un truc putain.
Peux pas le 26. Point.

SUZIE. - Tu peux me dire.

MICKA. - Pourquoi ?
Pas parce qu’on vit sous le même toit qu’il faut tout se dire.

SUZIE. - Je suis ta mère quand même.

MICKA. - Sans blague !

SUZIE. - Si tu n’y vas pas tu vas avoir des problèmes.

MICKA. - Verra bien.

SUZIE. - Ils vont te supprimer tes indemnités.

MICKA. - Mais non.

SUZIE. - C’est écrit noir sur blanc : « en cas d’absence injustifiée, nous nous verrons dans l’obligation

MICKA. - Toujours la même chanson.

SUZIE. - de vous radier de nos services. »

MICKA. - Des menaces te dis.

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