Après diverses traductions liées à des mises en scène, création d’une collection "Théâtre contemporain en traduction" avec la Maison Antoine Vitez-Centre international de la traduction théâtrale

Extrait du texte

Scène 1
La reconstruction de la lampe

Katalijne
Plus de cent morceaux
C’est impossible à recoller
Plus de cent morceaux
On en perd le nord
Qu’elle dit, maman
Plus de cent morceaux !
C’est pas à faire !
C’est juste bon pour la poubelle
Moi je ne crois pas
Moi je ne veux pas
Pas à la poubelle
Pas la lampe
Pas cette lampe
Une autre lampe, bon, mais pas cette lampe
C’était une si belle lampe
Avec plein de petits bouts de verre coloré
Vert et bleu
Et jaune et rouge
Et des couleurs entre les deux
Pas jaune mais presque jaune
Pas bleu mais presque bleu
Je les range par couleurs
Les morceaux
Les rouges avec les rouges
Les verts avec les verts
Le bon côté en haut
Le bon côté, c’est le côté côtelé

Scène 2
Katalijne et Mère parlent du Truckstop

Mère
Dans le temps, ici, il n’y avait que des paysans et des tourbiers
Tous la même chose, la bêche dans le sol et hop là
Tous les jours de la semaine
Quoi qu’il arrive
On restait où on était

Katalijne
J’aime cet endroit
Surtout le matin
Très tôt avant l’arrivée des premiers clients
Parce qu’il fait encore noir
Même en été sauf qu’il fait jamais noir si longtemps
Et jamais tout à fait
Il fait noir mais avec le ciel qui s’entrebâille déjà

Mère
Maintenant, non
On fait le tour du monde en avion
Tout le monde est toujours en chemin
On the road
D’un bout du monde à l’autre aller-retour
Moi je me dis souvent
Avec toutes ces allées et venues
Et ces avions qu’on prend comme un rien
Personne ne sait plus où planter son pommier
Repiquez-le trop, et il séchera sur pied

Katalijne
Le matin je m’assieds devant la fenêtre et je regarde
Il n’y a encore presque pas de voitures qui passent, le canal est tranquille aussi
Ça me calme
Jusqu’à ce que maman me crie que je prends du retard sur l’horaire
Alors je me traite de tous les noms
J’ai de nouveau oublié l’heure

Mère
Moi je m’en fiche
Ils me font gagner mon pain
Ces routiers qui vont chercher et apporter des trucs
Des poulets en Belgique
Des cochons en Pologne
Des mecs qui vont et viennent et prennent entre-temps une boule de viande hachée et un café chez moi
Parfois ça ne leur prend qu’un quart d’heure
Parfois un peu plus
Mais ils ne restent jamais longtemps
Ce n’est pas ce qu’on leur demande
Pas moi
J’aurais bien voulu pourtant
Parfois
Il y en a eu
Mais bon qu’est-ce qu’il faut leur dire
Aimez-moi ?
Pas de danger que ça marche

Katalijne
J’aime bien travailler avec maman
Mes mains dans l’eau de rinçage et les rides qui viennent sur le bout de mes doigts
Comme quand on a nagé ou qu’on a pris un long bain.
J’aime bien compter le stock, les bacs de limonade et les paquets de café
Et l’odeur de bière aigre dans la cave

Scène 9
Explication : Quand ?

M. – C’était un vendredi

K. – Au mois de juin

R. – Il faisait chaud

K. – Tout collait à la peau

R. – Une vraie fournaise

M. – Avec de l’orage dans l’air

K. – On pouvait sentir l’ozone

M. – C’était une drôle de journée

R. – C’est ce qu’on dit après, parce qu’on sait ce qui s’est passé

M. – Non, pas après, c’était une drôle de journée depuis le début

K. – Le matin, il était neuf heures et demie et on n’avait pas encore vu un seul client

M. – À onze heures non plus
Oui, Van Erp est entré
(À Remco.) Il te cherchait

R. – J’avais donné mon congé
(Se reprend.) Enfin, je l’avais reçu
Qu’est-ce que ça peut faire, je voulais partir de toute façon

K. – J’étais assise devant la fenêtre à regarder les camions passer, l’un après l’autre…

R. – … Et aller chez Goossens, trois kilomètres plus loin

M. – Goossens qui fait cuire ses frites dans de la vieille graisse depuis des années
Et ses boulettes de viande aussi
Qui ne sont d’ailleurs pas faites de hachis frais
Mais achetées à la fabrique
Précuites à l’eau au lieu d’être poêlées et qu’il jette comme ça dans la graisse
De la vieille graisse

K. – Goossens avait été fermé pendant deux mois pour travaux

M. – Dégueulasses, ces boulettes
Mais vite prêtes

R. – Et bon marché

M. – Cinquante centimes de différence, c’est quoi ça

R. – Beaucoup

K. – Goossens avait organisé, ce vendredi-là,
Ce mémorable vendredi de juin

M. – Ce fatidique vendredi

K. – Une fête de réouverture

M. – Moi je les fais moi-même mes boules de hachis
À la main
Avec 50 % de hachis de veau et 50 % de petit salé et de foie cuit
Les meilleures boules de hachis du coin
Grandes et bien chaudes et pas trop salées
Elles étaient célèbres mes boules de hachis

R. – Oui enfin, célèbres…

M. – Célèbres, si, si
Vraiment célèbres

R. – T’as été citée une fois dans le Truckstar

M. – Au top 10 des meilleures boules de hachis

R. – Dis donc dis donc

K. – FÊTE DE RÉOUVERTURE GOOSSENS

R. – Les écriteaux l’annonçaient le long de la route

K. – La seconde consommation gratis !

R. – Goossens, il était pris d’assaut
J’aurais voulu y aller aussi, mais les choses se sont passées autrement

M. – On aurait dit un MacDo
Un MacDo avec des hamburgers, des milk-shakes et des grands gobelets de coca
Tout en papier
Les assiettes, les paquets, les gobelets

K. – Tout jetable

R. – Drôlement facile

M. – Voilà ce que veulent les gens
Pas de rideaux crochetés aux fenêtres
Pas de nappes en laine
Ou de fleurs en plastique sur la table
Ne pas devoir attendre la nourriture
Non, se mettre à table et manger

R. – C’est ce que Goossens a dit à Mère
Quand elle est venue jeter un coup d’œil

M. – Je suis partie en jurant comme une harengère

K. – D’après les témoins

M. – On n’arrête pas le progrès !

R. – A encore crié Goossens

K. – Mère est rentrée dare-dare au Truckstop

M. – J’étais folle furieuse

K. – Van Erp était là

M. – On n’arrête pas le progrès !

K. – Il buvait du genièvre et me parlait comme si j’étais une plante

M. – On verra bien qui a l’avenir devant soi, ici
Voilà ce que je me suis dit

R. – Pas toi, en tout cas

K. – Comme si j’étais sourde comme un pot

M. – Je sais très bien ce que les gens veulent
Les gens veulent de la convivialité
Se sentir chez eux
S’asseoir à table
Revenir
Je pourrais m’en charger
Avec un peu de bonne volonté

K. – C’est de vous deux, qu’il parlait
Que vous étiez si bien ensemble
Et qu’une bonne femme avait besoin d’un bon homme
Et qu’il se sentait seul parfois
Depuis la mort de sa femme
Il croyait que je n’entendais pas
Le connard

Scène 18
Remco vient rejoindre Katalijne la nuit

Katalijne. – Doucement

Remco. – Pardon, je n’ai pas vu la boîte
Pourquoi m’as-tu téléphoné ?

Katalijne. – Viens ici, d’abord

Remco. – Ta maman est au courant ?

Katalijne. – Non bien sûr que non

Remco. – Elle va m’écorcher vif si elle me voit
Aïe

Katalijne. – Qu’est-ce qu’il y a

Remco. – Je me suis cogné le genou contre une foutue chaise
Si tu faisais un peu de lumière

Katalijne. – Tout de suite, je vais d’abord fermer les rideaux

Remco. – L’enseigne est éteinte, pourquoi ?

Katalijne. – C’est maman qui l’a éteinte, elle ne voulait pas de clients, ce soir

Remco. – Où elle est, ta maman

Katalijne. – Elle dort

Remco. – Aïe nom de dieu

Katalijne. – Quoi encore

Remco. – Allume une lampe
Je ne vois rien la nuit

Katalijne. – C’est bon, c’est bon

Katalijne allume la lampe.

Remco. – Ça, c’est mieux
La regarde.
Tout va bien ?
Est-ce que tu as pleuré, tes yeux sont tellement…

Katalijne. – Non, non, ça vient des médicaments

Remco. – Oh

Katalijne. – J’en ai, j’en ai moi-même, c’est à moi et c’est beaucoup beaucoup

Remco. – Qu’est-ce que tu as ?

Katalijne. – De l’argent, j’ai de l’argent, de l’argent à moi, tout à fait à moi, beaucoup d’argent

Remco. – Quel argent

Katalijne. – Je ne sais pas d’où il vient je ne sais pas

Remco. – Tu n’as tout de même pas fait de bêtise

Katalijne. – Non

Remco. – Katalijne ?

Katalijne. – C’est à moi, c’est tout

Remco. – Comment est-ce possible

Katalijne. – C’est là depuis longtemps, ma maman m’a montré un papier où c’était marqué. Cinquante-deux mille et quatre cents euros. Elle veut les avoir mais je ne les lui donne pas, c’est à moi et je peux en faire ce que je veux, elle l’a dit, que c’est à moi. Je devais signer un papier, mais je ne l’ai pas fait

Remco. – Quel genre de papier

Katalijne. – Celui-ci

Katalijne passe le papier à Remco qui le lit.

Maintenant, elle me dit de réfléchir, et que la nuit porte conseil et qu’on ira lundi ensemble à la banque, mais je n’ai pas besoin de réfléchir avec la nuit, je ne le fais pas, je veux cet argent pour nous

Remco. – Pour nous ?

Katalijne. – Pour notre camion
Pour toi

Remco. – Pour moi ?

Katalijne. – Pour le camion

Remco. – Pour mon camion ?

Katalijne. – Oui oui

Remco. – Mais…

Katalijne. – Ce n’est pas assez ?

Remco. – Si, c’est seulement que je…

Katalijne. – Tu n’es pas content

Remco. – C’est pas ça

Katalijne. – Quoi, alors ?

Remco. – Je ne sais pas

Katalijne. – Il faut être content, c’est tout

Remco. – Je ne peux pas prendre cet argent

Katalijne. – Pourquoi pas

Remco. – Parce que ce n’est pas à moi, voilà
C’est à toi et à ta maman

Katalijne. – C’est à moi et je peux en faire ce que je veux, elle le dit, et elle l’a dit aussi

Remco. – Elle veut sans doute l’employer à faire quelque chose de bien, pour le Truckstop

Katalijne. – Le Truckstop, elle va le vendre

Remco. – Le vendre ? À qui ?

Katalijne. – Je ne sais pas, mais elle va vivre avec Van Erp, dans sa maison, je le sais, c’est ce qu’a dit Van Erp et il m’a demandé ce que j’en pensais

Remco. – Ce n’est pas vrai

Katalijne. – Ah non ?

Remco. – Non, c’est impossible… Van Erp, oui, il voudrait bien

Katalijne. – Elle n’a pas besoin de l’argent
Moi si. Nous
Nous en avons besoin
Pour le camion

Remco. – Sors-toi ça de la tête, je te l’ai déjà dit cet après-midi, ça ne va pas marcher

Katalijne. – Mais j’ai l’argent maintenant, beaucoup d’argent assez… alors

Remco. – C’est ton argent et pas le mien

Katalijne. – Je veux avec toi, ensemble, je veux partir toi aussi et je viens avec toi

Remco. – Katalijne

Katalijne. – Tu ne veux pas partir ?

Remco. – Si

Katalijne. – Pas avec moi ?

Remco. – Pas comme ça, pas de cette façon, qu’est-ce que tu voudrais, partir comme ça, en pleine nuit, tous les deux

Katalijne. – Pourquoi pas

Remco. – Et ta maman, qui s’éveille le matin et tu n’es pas là, elle en aurait le cœur brisé

Katalijne. – Elle me déteste

Remco. – Ce n’est pas vrai, ta mère t’aime plus que tout au monde

Katalijne. – Elle te déteste aussi

Remco. – J’ai l’habitude, ça passe

Katalijne. – Tu ne veux plus partir

Remco. – Les choses qui ne vont pas, et il y en a, il faut les oublier, les oublier très vite, c’est le plus pratique

Katalijne. – Mais tu veux un camion, non

Remco. – Je veux tellement de choses

Katalijne. – Mais aussi un camion

Remco. – Oui, bien sûr que je veux mon camion à moi

Katalijne. – Ben alors

Remco. – Alors je prends ton argent et puis ? Il faut que je te rembourse, comment, et si ça ne va pas, tu seras fâchée, je ne veux pas

Katalijne. – Tu peux l’avoir, c’est pour toi, du moment que je peux venir avec toi

Remco. – C’est plus vite dit que fait, tout ça

Katalijne. – Sauf si tu le veux, si tu le veux vraiment

Remco. – ...

Katalijne. – Alors ?

Remco
Comment lui dire ?
Je ne veux pas, j’ai une autre idée, je vais passer des
voitures à travers le Sahara, ne t’en fais pas pour
moi, je retomberai sur mes pattes, je trouverai bien
quelque chose, une autre combine, j’ai l’habitude, je suis d’attaque
Cinquante mille euros
C’est à devenir fou
Qu’est-ce qu’on ne pourrait pas faire avec cinquante mille euros
Je ne veux pas, je ne veux pas, tu piges
On ne peut pas continuer à échafauder
À un moment donné, tout tombe, tout s’écroule, tout dégringole
Et si on a la poisse, on est en plein milieu et tout vous dégringole sur la tête

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