Textes d’aujourd’hui pour le théâtre. Ces publications sont régulièrement soutenues par la Région Languedoc-Roussillon, et depuis 2003 par la SACD.

Extrait du texte

Partir - Rester
Rémi De Vos

Une caravane.
L’homme fume devant la porte ouverte.
La femme est assise à l’intérieur. Elle trie un énorme tas de papiers.
Un temps.

LA FEMME. - Qu’est-ce que tu fais ?

L’HOMME. - Je regarde dehors.

LA FEMME. - Tu vois quelque chose d’intéressant ?

L’HOMME. - C’est toujours pareil.

LA FEMME. - Pourquoi tu regardes alors ?

L’HOMME. - Je réfléchis en même temps...

LA FEMME. - Tu réfléchis à quoi ?

L’HOMME. - Eh ! T’es de la police ? C’est un interrogatoire ?

LA FEMME. - Oh je dis plus rien.

Un temps

L’HOMME. - Toi qu’est-ce que tu fais ?

LA FEMME. - Je range les lettres de la mairie.

L’HOMME. - On a reçu quelque chose ?

LA FEMME. - C’est des anciennes. Je les classe.

L’HOMME. - J’espère que t’as un grand classeur.

LA FEMME. - Je les range dans des cartons.

L’HOMME. - Tu veux pas plutôt qu’on retapisse la caravane avec ?

LA FEMME. - Avec toutes les lettres, on pourrait tapisser douze caravanes.

L’HOMME. - Qu’est-ce qu’on peut s’écrire avec la mairie.

LA FEMME. - Oui.

L’HOMME. - Oui.

Un temps

LA FEMME. - Qu’est-ce que tu fais ?

L’HOMME. - Rien. Je regarde le camp.

LA FEMME. - Tu veux pas rentrer ?

L’HOMME. - Pas tout de suite.

LA FEMME. - Tu fais la tête ?

L’HOMME. - Non.

LA FEMME. - T’es sûr ?

L’HOMME. - Oui.

LA FEMME. - T’as pas l’air dans ton assiette.

L’HOMME. - Je fais pas la tête.

LA FEMME. - Qu’est-ce que t’as alors ?

L’HOMME. - Je m’emmerde.

LA FEMME. - Pourquoi tu vas pas faire un tour ?

L’HOMME. - Pour aller où ?

LA FEMME. - Je sais pas. C’est pas moi qui vais te dire où aller faire un tour.

L’HOMME. - J’ai pas envie d’aller faire un tour.

LA FEMME. - Trouve-toi une occupation, comme ça tu t’emmerderas plus.

L’HOMME. - Une occupation comme ranger les papiers de la mairie ?

LA FEMME. - Ben par exemple.

L’HOMME. - Je m’emmerderai peut-être plus mais je déprimerai complètement.

LA FEMME. - Je dis ça c’est pour toi.

L’HOMME. - T’inquiète pas pour moi. Range.


Amérique
Emmanuelle Marie

C’est l’aube. En contre-jour, on distingue la forme d’une caravane dont la porte est restée ouverte. Plus loin, peut-être d’autres caravanes, et ce qui pourrait ressembler à un camp de voyageurs. Si le silence est très présent tout au long de la pièce, il peut être entrecoupé par des bruits qui figureraient un « no-man’s land » : bruits d’une mobylette qui passe, d’un train, enfants qui jouent au loin... Un homme face au public parle. Il est seul. On ne distingue pas bien son visage, car il est en contre-jour. On ne sait pas à qui il s’adresse.

L’HOMME 1. - Pourquoi t’es là... ? (Silence.

Qu’est-ce que tu veux... ? (Silence.)
T’es venu voir comment je vis, c’est ça... ? ! (Silence.)
Ça te fait quoi d’être là... ? (Silence.)
Le « Crassier » on appelle ça ici... « Le Crassier » ils disent, tu le sais ça ? Pourtant tu vois chez moi c’est propre !... Tu peux entrer voir... Dans la caravane... Tu peux entrer ! Parce que chez moi c’est propre !
Aussi propre que chez toi.

La lumière se fait sur l’homme. Il a entre 50 et 60 ans, un physique d’ours.

Regarde-moi puisque t’es là...
Maintenant que tu as vu, tu peux partir !

Tandis que l’homme est face au public, un second homme entre dans la lumière. Il reste de dos face au premier homme. On distingue uniquement sa silhouette. A la main il porte un sachet plastique.

L’HOMME 2. - Je... je t’ai amené des choses.

L’HOMME 1. - Je ne veux pas de ces choses reprends-les.

L’HOMME 2. - Ça pourrait te servir : il y a du café et aussi... des vêtements.

L’HOMME 1. - Tu me trouves négligé ?

L’HOMME 2. - Non. C’est que... Regarde...

Le second homme tend le sac de plastique, son bras reste ainsi en l’air longtemps. L’homme de face regarde l’homme de dos dans les yeux sans ciller, ne prend pas le sac. L’homme de dos avance de quelques pas, pose le sac au sol, à quelques mètres de l’homme de face puis recule pour reprendre sa place initiale. Ils restent debout ainsi, s’observant.

L’HOMME 1. - Je n’ai besoin de rien je t’ai dit.

L’HOMME 2. - Dans le sac, il y a aussi des gouttes pour tes yeux.

L’HOMME 1. - Mes yeux vont bien.
Ai-je le regard d’un pauvre... dis-moi ? Ai-je le regard qui donne de la pitié à ceux qui le croisent ? C’est ça que tu es venu voir ? Je n’ai pas besoin de ton aumône. Je ne suis pas un mendiant.

L’HOMME 2. - Ce n’est pas cela.

L’HOMME 1. - Qu’y a-t-il alors au fond de mes yeux ?

L’HOMME 2. - Rien qui me fasse pitié.

L’HOMME 1. - Assez parlé va-t’en.

L’HOMME 2. - ... Tu t’en sors ? Toujours la... ferraille ?

L’HOMME 1. - Qu’est-ce que ça peut te faire ? !

L’HOMME 2. - Juste pour savoir.

L’HOMME 1. - Je m’arrange. Tu n’as jamais manqué de rien quand tu étais chez nous pas vrai ?

L’HOMME 2. - On manquait parfois mais...

L’HOMME 1. - Mais quoi ?

L’HOMME 2. - Je m’en arrangeais.

L’HOMME 1. - On s’en arrange toujours.. Rien de plus à te dire.

L’HOMME 2. - Mais je voulais... m’arranger autrement.

L’HOMME 1. - Tu as choisi.

L’HOMME 2. - J’ai choisi.

L’HOMME 1. - J’ai à faire.

L’homme de face entre dans la caravane, ferme la porte sur lui. Silence. Puis l’homme de dos avance vers le plastique, le ramasse, soupire, s’apprête à partir, se ravise, s’approche de la caravane et dit plus fort, à celui qui est désormais de l’autre côté de la porte :

L’HOMME 2. - C’est juste que je voudrais te dire... Je voudrais que tu m’écoutes... J’ai des choses importantes à te dire ! (Silence.)
Merde pour une fois je voudrais que tu m’entendes, que tu ne fermes pas cette porte ! C’est trop facile, s’enfermer là-dedans et ne rien vouloir voir, rien entendre ! Ouvre cette porte bordel ! (Il s’approche de la porte.) Ouvre-la merde !

Le premier homme ouvre vivement la porte.

L’HOMME 1, tout bas comme une colère rentrée. - D’où viennent ces mots ? ! C’est là-bas que tu apprends à parler beau comme ça ? Tu viens ici, tu me fais l’aumône, tu m’insultes. Je ne t’ai pas vu depuis des mois, et tu viens me faire l’aumône et l’insulte !

L’HOMME 2. - Tu ne m’écoutes pas ! Je veux te parler d’une chose importante mais tu te barricades. Tes oreilles n’entendent pas, tes yeux sont fermés, tes bras sont fermés, ta porte est fermée comme le reste, comme tu as toujours été.

L’HOMME 1. - J’ouvre les yeux sur mon fils et je ne vois plus mon fils mes oreilles entendent une voix mais ce n’est pas la voix de mon fils mes bras voudraient serrer mon fils contre ma poitrine mais j’ai devant moi un étranger plus étranger que ces « roms » qui vivent là-bas plus étranger que ceux qui nous jettent des pierres et disent que nous sommes mangeurs de hérissons voleurs de poules et d’enfants et je ne sais encore !


Carcan et flèches
Fabrice Melquiot

Terrain vague ; une caravane parmi d’autres caravanes ; un camp.
Rideau tiré sur la lunette arrière, que les autres n’entendent pas ce qui se dit, là, mais un courant d’air passe, qui fait bouger le rideau, parfois.
Un canapé.
Une armoire.
Trois ou quatre chaises ; certaines pliantes et donc pliées.
Babioles ; céramique et plastique.
Une poupée de porcelaine.
Une petite Vierge, fabriquée à Lourdes,
De celles qui sont remplies d’eau bénite.
Table de formica, sur laquelle on a posé une nappe où le Christ apparaît, disparaît. Une femme vient d’enfiler un body léopard ; elle a encore les cheveux mouillés. Un homme ajuste la cravate rouge sous son costume clair.
Ils ont une cinquantaine d’années.

L’HOMME SCHMITT. - C’est un grand jour.

Il l’embrasse sur le front.

LA FEMME SCHMITT. - J’aime pas les baisers, le soir. Même un grand soir.

L’HOMME SCHMITT. - J’aime pas les baisers, moi non plus, ni le soir ni n’importe quand - Je pourrais devenir blessant et dans ta gueule alors là oui je pourrais - Mais c’est un grand jour, alors -

LA FEMME SCHMITT. - Je connais les hommes, surtout si c’est toi. Ils disent c’est un grand jour, juste parce qu’ils ont l’idée de fêter ça ! Je sais où ça mène et je n’ai pas le cœur à y aller.

L’HOMME SCHMITT. - J’ai jamais eu dans l’idée. Je te jure.

LA FEMME SCHMITT. - Mon Christ -

L’HOMME SCHMITT. - Il est où Franck ? Je veux pas qu’il rate Pépé.

L’homme débarrasse ses épaules des pellicule qu’il y trouve.

LA FEMME SCHMITT. - Schmitt.

Silence.

Schmitt, le Christ Jésus a disparu, Schmitt, de la nappe là, tu remarques ? On ne lui voit plus les genoux, ça c’est la soupe, à force de lui poser la casserole sur les genoux, il a plus de genoux, tu remarques ? Avec la chaleur, ça ! Il commence aux cuisses, le Christ Jésus commence aux cuisses alors que moi, ce que je lui préfère c’est ses pauvres petits genoux, on arrête la soupe.

L’HOMME SCHMITT. - Je me lave trop les cheveux ! L’eau c’est la mort, y’a qu’à voir chez les Noirs ce que ça meurt à cause de l’eau, ça poisse.

LA FEMME SCHMITT. - Tu mets trop de gel, c’est ça qui fait mourir.

L’HOMME SCHMITT. - Enlève c’te peau de léopard, vire, tu vas pas sortir pour la légion d’honneur de Pépé, avec du léopard sur le dos ! J’ai l’impression tout le temps que tu vas te tirer au cul de la première viande, quand tu mets ce léopard sur ton dos tout le temps ! Et des beignes, je te le dis moi, des beignes ! Il est où Franck ?

LA FEMME SCHMITT. - Schmitt.

Elle l’embrasse sur le front.

L’HOMME SCHMITT. - Je croyais que t’aimais pas les baisers, le soir.

LA FEMME SCHMITT. - Rachète-moi une nappe bien neuve et je te refais de la soupe, un Christ Jésus qu’a plus ses pauvres petits genoux, ça tue ta prière, ça tue l’amour, ça tue la soupe, tu mets trop de gel, je t’embrasse si je veux, je suis ta femme.

L’HOMME SCHMITT. - Un Christ, je t’en rachète un quand tu veux, avec des genoux de cycliste et du pur coton, ce sera ! Avec le dessin parfait, tu vas voir les prières, tu vas voir la soupe, tu vas voir tes fesses.

Il l’embrasse.

J’aime pas les baisers.

LA FEMME SCHMITT. - Moi non plus.

L’HOMME SCHMITT. - Fais plaisir, enlève ce léopard, mon père aime pas les peaux de bêtes sur les peaux de femme, c’est moderne. Il est où Franck ?

LA FEMME SCHMITT. - Gomine mieux. C’est pas encore ça, là.

L’HOMME SCHMITT. - J’ai lissé à la main.

LA FEMME SCHMITT. - Laisse-moi faire.

Elle lui arrange ses cheveux.

Dis donc, les pellicules, t’en as tellement qu’on pourrait tourner un film.

L’HOMME SCHMITT. - C’est l’eau.

LA FEMME SCHMITT. - C’est le gel.

L’HOMME SCHMITT. - Ce léopard, là -

LA FEMME SCHMITT. - Je l’ai eu pour rien. De nos jours, les trucs qu’on l’air cher, ils coûtent rien. C’est les trucs qu’ont l’air de coûter qui coûtent pas, te fais pas de mouron, ça vient du marché, donné.

Il renifle.

L’HOMME SCHMITT. - Ça sent la betterave.

LA FEMME SCHMITT. - C’est Jocelyne.

Il renifle.

L’HOMME SCHMITT. - Ça sent la courge.

LA FEMME SCHMITT. - C’est Fabienne.

Il renifle.


Prestiges
Pauline Sales

Elle a autour de quatorze ans, elle lèche une glace, comme on lèche les glaces quand on est une fille qui commence à se sentir grandir, avec nonchalance. Et puis de temps à autre, elle marmonne, soi-disant pour elle.
La vieille ne l’est pas spécialement, vieille. Elle regarde la messe à la télévision entourée de ses objets préférés avec des yeux derrière la tête qui scrutent la gamine.

LA VIEILLE. - Tais-toi.

LA PETITE. - Je raconte ma journée.

LA VIEILLE. - Je ne peux pas écouter.

LA PETITE. - C’est mes devoirs.

LA VIEILLE. - Depuis quand tu racontes ta journée et c’est un devoir ?

LA PETITE. - Depuis que je suis passée dans la classe supérieure.

LA VIEILLE. - Ils ne t’apprennent pas à lire et à compter ?

LA PETITE. - Et aussi à m’exprimer.

LA VIEILLE. - C’est déjà beau de savoir lire et compter.

LA PETITE. - Je sais déjà.

LA VIEILLE. - On n’a jamais fini de mieux lire et de mieux compter.

LA PETITE. - C n’est pas ce que l’on demande.

LA VIEILLE. - Raconte ta journée.

LA PETITE. - Tu ne m’écoutes pas.

LA VIEILLE. - Je connais ta journée, je connais toutes tes journées et celles de ta mère. Qu’est-ce que tu veux m’apprendre sur ta journée ?

LA PETITE. - Ils m’attendent.

LA VIEILLE. - Qui ?

LA PETITE. - Eux, les autres, qui dorment sous des toits de briques. Ils attendent ma journée tout spécialement. Ils attendent ce que je mange, comment je me lave, où je dors, ils l’attendent tout spécialement.

LA VIEILLE. - Tu manges avec tes mains ce qui traîne et que d’autres n’ont pas voulu, tu dors toute habillée collée au chien, le matin pas de douche, seulement le jet d’eau sur la nuque dans l’aube gelée et tes doigts dans la bouche comme dentifrice. C’est ce qu’ils attendent.

LA PETITE. - J’étais juste là à raconter ma journée.

LA VIEILLE. - et moi je t’aide au lieu d’écouter la messe enregistrée.

LA PETITE. - C’est toi qui veux que j’ai des amis.

LA VIEILLE. - Ce n’est pas un travail, je n’appelle pas ça du travail.

LA PETITE. - Apprendre à se connaître.

LA VIEILLE. - Donne-leur la vérité.

LA PETITE. - Une vie comme la leur.

LA VIEILLE. - Exactement comme la leur.

LA PETITE. - Sauf qu’en plus je me fais insulter.

LA VIEILLE. - Parle de la télé avec eux, ça c’est le sujet, le bon sujet (Un temps.) Et si tu penses que çà peut changer, invite-les.

LA PETITE. - Jamais. Une vie comme la leur. Rien appris de plus. Toi qui as tout oublié, nos recettes de cuisine et comment on dresse les chiens, le secret des plantes à soigner. Toi qui n’as jamais rien voulu me donner.

LA VIEILLE. - Tu es venue tout spécialement après la classe pour m’emmerder ?

LA PETITE. - Je suis venue faire mes devoirs, ne pas attendre sitôt le goûter avalé.
Ma vie, c’est ma vie.

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