Éditions Espaces 34

La Clairière du Grand n’importe quoi

ISBN : 978-2-84705-175-9 EAN : 9782847051759 13x21cm, 64 p. env. monologue ou polyphonie

La Clairière du Grand n’importe quoi

Début

En 2043, il semble qu’un truc en général s’est détraqué plus vite qu’on ne le pensait en particulier, et pas du tout comme on croyait le savoir. Il y a eu une inversion du système des vents des courants et des flux. Quoi qu’on en pense, ça reste difficile à concevoir sur un seul niveau de réalité. L’évolution inéluctable des tendances fâcheuses, peut-être, la colère des poissons, la fin d’un cycle prévisible ou bien la vérité des trous noirs, on n’en sait rien… Tout cela invite à rester modeste, à tous les niveaux… Peut-être simplement une image folle dans le mauvais rêve d’un autre, ou un essai atomique de trop dans les profondeurs des Bermudes... Peut-être à cause d’un chef idiot du Levant du nord ou bien d’un autre vers le Couchant très à l’ouest. On ne sait pas. La terre, en tous cas, s’est mise à tourner sur elle-même dans l’autre sens et autour d’autre chose. De temps en temps. On a dû reconsidérer le sens qu’on donnait au mot « sens », vivre irrégulièrement parfois à l’endroit parfois à l’envers et prendre l’habitude des catastrophes en tous genres, n’importe où n’importe quand. Les petits, les moyens, on a beaucoup perdu, on s’est aussi trompé de bataille. La menace de venait pas d’en haut, elle était au beau milieu et on n’a rien vu venir. Vers le début on s’est entretué entre nous (plus ou moins symboliquement) pour sauver les miettes de ce qu’il y avait avant, les plus malins ont survécu, enfin les moins matheux. Dépassés par les éléments, les barbus en sont venus à revendiquer les marées noires, les dépôts de bilans, la grippe aviaire et les accidents domestiques. On ne sait plus rien mesurer. Le temps s’est considérablement complexifié et change de rythme chaque fois qu’on s’habitue ou qu’on pense avoir compris. Des fois ça va vite et des fois non, des fois vraiment trop vite ou très lentement dans l’autre sens, c’est difficile de s’y retrouver... Pour éviter la panique ils ont gardé le vieux cycle des 24h par jour, qu’ils reproduisent artificiellement, mais plus personne n’y croit. On ne sait plus si c’est le jour quand il fait jour ou bien si c’est la nuit, si on est dans un film qu’on a déjà vu ou si ça se passe vraiment. Sur tous les fronts les algorithmes ont été débordés, toujours en retard ou trop en avance avec des données périmées, et même la probabilité des sorciers s’est embrouillée. On ne sait plus rien vraiment, tout est devenu intuitif, potentiel et supposé. Peut-être un phénomène naturel ou bien pas du tout, qu’est-ce qu’on en sait ? Peut-être simplement qu’on dort ou qu’on est déjà mort. Si ça se trouve tout ça est simplement manigancé par les héritiers d’on ne sait qui pour obtenir je ne sais quoi, par des communicants pointus, les gens de l’Olympe ou des extraterrestres, va savoir. La réalité en tous cas est devenue globalement métaphorique et à l’emporte-pièce. Comme si quelqu’un dans une histoire à écrire, dans l’univers ou derrière un écran dans son salon lançait les dés d’un jeu sans règles claires, s’amusait à grossir les tempêtes pour le fun, à faire tourner les astres à sa guise, à l’endroit, à l’envers, à l’endroit… jouait au billard avec les astéroïdes et les satellites qui tombent les uns après les autres … Bref. La météo et la chronologie sont devenues complètement dingues. Il a fallu bâtir des murs et des digues sur tous les rivages problématiques, surtout au sud, pour préserver l’écosystème des banques centrales et ne pas noyer les Bahamas. Les marées viennent le plus souvent de l’intérieur dorénavant. Bloqué avant les plages, l’océan remonte par dessous, par les failles et les grottes, par les fleuves et sort des lits. Les rivières et les tuyaux, jusqu’aux lacs glacés qui craquent sous la pression et jusqu’aux sources, les puits les piscines et les baignoires, tout déborde quand la marée monte et recouvre tout quand elle est pleine. Il pleut presque tout le temps aussi et quand il ne pleut pas la chaleur est infernale. Quand je pense qu’on avait peur de manquer d’eau. On attend tous, on ne sait trop quoi. Depuis que les lois encadrent les intuitions, plus personne ne prend la moindre initiative directement. On ne sait plus ni le temps qu’il fait ni le temps que ça prend, alors on a brouillé les compteurs et on s’en va.

On quitte la ville. On marche vite.
Pourquoi vite ?
On ne va quand même pas se faire avoir par la réalité.

Il y a des montagnes de meubles et de stocks en tous genres de part et d’autre de l’allée principale, des caisses et des cartons d’emballage - voitures neuves, confitures, électroménager, high-tech, multimédias… - des piles de boites alignées et de livres que personne n’a lus, qui font une ville qu’on traverse les pieds dans l’eau sous une pluie battante.
Les Dieux nous crachent dessus, c’est tout.
Mais non.

À droite, l’avenue du mérite et des avantages est barrée avec des pneus, une montagne de canettes colorées, une charrette à l’envers et un âne mort… Un check-point gardé par les deux fils du maire et un ancien footballeur armé jusqu’aux dents comme dans un jeu vidéo, on ne la prend pas. Un peu plus loin, derrière la vitre en vitrine d’un joli café fermé - c’est dommage - après la place des excédents brûlés, des enfants maigres suivent à même le sol le deuxième quart de finale sur un tout petit écran en noir et blanc…
Quart de finale de quoi ?
N’importe.
La pluie redouble, on s’abrite un moment sous le kiosque à musique du square des trucs périmés. On dirait le jardin du Luxembourg.
Mais non.

(…)

À l’intérieur, les vagues de lait s’écrasent à perte de vue sur une grande baie vitrée, comme ça… sur un mur d’écrans translucides en forme de cloche qui raconte nos vies en image pour les faire valoir, comme si on était des personnages ou des clients, un dôme monumental qui couvre les Afriques et tout ce qu’on peut voir, du Cap à Gibraltar, avec des fausses routes et des passages en trompe l’œil…

À l’extérieur l’océan bute sur la vitre aussi, et on voit au travers. Un peu comme un aquarium de lait dans l’eau, dit le Grand n’importe quoi, tu vois ?
Oui.

Il y a des patrouilleurs à l’extérieur, les concepteurs d’un simulateur de catastrophes et des bateaux associatifs, des indignés et des identitaires, qui s’engueulent entre eux pour vérifier que tout se passe bien, le bon respect des procédures, l’égalité des chances… Il y a presque chaque fois une expérience catastrophique au dernier moment, il fait subitement très froid, ça serre, la mer se fige comme une banquise de lait, on est pris dans la glace, certains avec des costumes d’ours ou de pingouins, les gens prennent des photos, tout le monde veut voir les naufragés, les clics et les flashs crépitent de partout, stop/oui... Et tout s’arrête au bon moment, comme on fait « off » sur la télécommande. La mer est pleine à 15h12. On en a jusqu’au cou, jamais au-delà, tout le monde a pied. Qu’on soit très grand ou bien tout petit, c’est très bien fait, personne ne se noie.

À 15h13, Chanel128 retransmet en direct sur tous les écrans du mur synchronisés la grande parade de la haute mer, c’est le signal de la pause jusqu’à la prochaine fois. En attendant, pour patienter, Youssou N’dour à Disneyland Ouaga chante sur un char AMX56 customisé une reprise d’une chanson pop et solidaire (toujours la même) que tout le monde connaît en lançant des jouets cassés sur une famille de rouquins du Connecticut en safari, ça nous fait rire… Et la mer de lait commence à redescendre de l’intérieur.

Ça descend vers le haut, c’est ça ?
Oui, enfin vers le milieu.

Comme une grande baignoire, des milliers de kilomètres de long en large, qui se vide par le milieu, par tous les fleuves les rivières et les bras d’eau, jusqu’aux sources. C’est très joli ces gros glaçons qui remontent, tous blancs, qui flottent et fondent et comme ça coule à l’envers, dit le Grand n’importe quoi en rigolant avec un air triste, tu vois ?
Oui, enfin je crois.

Chacun se sèche pendant la pause, le climat est subitement doux et tempéré, les enfants jouent sans rien attendre, la bande son diffuse des chants d’oiseaux rares ou d’espèces disparues, on mange un truc, c’est super calme, paisible et apaisant. Certains font la sieste sur une dune (trois fois celle du Pilat) au Mozambique en attendant que la plage revienne, d’autres lancent du sable, de la peinture, des bombes à eau… On fait des « fuck » sur le mur d’écrans qui nous enferme.

Excuse-moi, dit Sœur sainte Angèle de l’enfant José perchée en haut d’une grue rouillée en faisant des ricochets dans le lait avec des diamants rares - y en a pour une fortune - c’est quoi Le Grand n’importe quoi et Les foutraques  ?

On ne sait pas trop, c’est ce qu’on en fait.

TOUS : Fais un effort !
Merde !

Bon d’accord… C’est - par exemple - ce sera, ce serait… l’histoire d’une traversée, à la prochaine marée montante… sur un très grand bateau plié. Genre un bateau en papier, tu vois. Une immense carte en papier de l’Afrique par exemple, de toutes les Afriques, qu’on replie peu à peu en allant vers le centre - le Mali, le Niger, le Tchad, tu vois ? - à mesure que la mer descend et que le papier sèche. Une sorte d’origami, mais gigantesque, 20 fois l’Europe. C’est très fragile et parfois ça déchire.

D’accord.

On y traverse quoi ?
Des écarts…
Entre quoi et quoi ?
N’importe. Ce qu’on en sait au premier plan et ce qu’on ne sait pas encore, l’indécision et les zones d’ombres. Le blanc du lait et les grisés, le noir profond et toutes les teintes. Entre ce que c’est comme ça devient, ce que tu en penses - qu’est-ce que tu en penses ? - et comme on l’imagine. La vie voulue, la vie vraisemblable… et puis la tienne. L’océan des complexités entre toi et soi, ça me plairait bien.

Mouais.

Pour le moment on redescend avec la marée depuis les tours, suivant le lit des fleuves et des rivières qui se vident à mesure - comme siphonnées en amont - et blanchissent tous les paysages, en remontant vers l’origine. Tout le monde converge vers le désert, du Cap à Gibraltar et d’est en ouest - la Tanzanie, les steppes glacées du Burundi, n’importe quoi, de Madagascar en Patagonie et même la Moldavie - on retourne de partout vers le centre, jusqu’à la prochaine fois, jusqu’au prochain déluge.
Vous cherchez quoi ?
On ne veut surtout pas le savoir. On ne veut surtout pas que tu nous le dises. On cherche un truc qu’on ne veut pas avoir trouvé, toujours la même histoire.

On est obligé ?
De ?
Traverser ?
Non, enfin pas vraiment. Tu peux toujours t’enchainer au mur ou au grillage et rester simplifié identifié répertorié à la périphérie, mais tu n’y seras plus quand on reviendra à marée haute.
Donc on est obligé.
Mais non… C’est juste des noms des mots et de l’écriture, ça joue, ça n’oblige à rien, tu vois ?
Oui, oui… Les gens sont enchainés ?
Même pas… Enfin pas au sens où tu l’entends d’abord. Et il en vient de partout.
Donc Ils sont volontaires.
Je n’en sais rien… Je ne suis même pas sûr qu’ils le sachent eux-mêmes, on en parle en chemin en remplissant toute sorte de formulaires compliqués, très détaillés, avec tout un tas de données que tu n’as pas, et des déclarations. Il y a un type de « Truc sans frontière » qui donne des conseils à la frontière entre l’Erythrée et le Mexique par exemple aux voyageurs potentiels d’un monde à l’autre dans une vieille 4L rose ensablée.

—  Je n’ai pas trop le choix, en fait.

—  Le choix de quoi ?

—  Justement, je ne sais pas trop.

—  Mais tu es volontaire ?

—  J’imagine que oui.

—  Méfie-toi. La procédure est bien plus lourde quand on est volontaire, il y a beaucoup de critères, et je ne suis pas sûr que…

—  Alors, je ne le suis pas.

—  Quoi donc ?

—  Volontaire.

—  Mouais… Tu resterais si tu pouvais rester ?

—  Je ne sais pas, sans doute. Mais il faudrait que je puisse partir et revenir de temps en temps, volontairement.

—  Qu’est-ce qui t’en empêche ?...

—  Sur le papier rien, mais tout le monde ne peut pas, et les critères changent toutes les deux semaines.

—  Il y a une sélection ?

—  Grave. Après la séance des preuves et des offrandes, ils ne gardent qu’une candidature sur cinq-cent-mille et des brouettes. Ensuite on passe les épreuves.

—  Ça se passe comment ?

— À bout portant… (…)

Haut