Éditions Espaces 34

Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face

ISBN : 978-2-84705-157-5 EAN : 9782847051575 13x21cm, 64 p., 12,80 € distribution adaptable Le Résident (tous les résidents), L’Educateur (tous les éducateurs)

Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face

Début

Sur le seuil.
Je suis sur le seuil.
J’avance sur place, je n’avance pas.
Derrière moi, la vie.
Devant moi, la vie.
C’est quoi la vie ?
Je suis sur le seuil.
Je piétine, un pied sur l’autre.
Enveloppé dans un nœud.
J’ai le feu au cul, sur la nuque.
Un pied sur l’autre.
Je tasse, je tasse.
Le feu aux cheveux.
Et devant du froid qui m’attend, que je dois croquer pour en faire du chaud.
C’est quoi ces températures qui me prennent en sandwich ?
C’est quoi ces mâchoires ?
Je ne suis pas une viande, je suis un os, un peu de respect !

Ici, je mange le temps avec une paille car ma bouche ne porte plus de dents rigides, j’offre des gencives rouges aux lèvres des oiseaux qui passent.
Je hais les oiseaux, je les aime, je hais les oiseaux.
Ici, on me demande de grandir s’il te plaît, moi qui suis déjà si vieux, le plus vieux de tous par mes actes et mes horreurs.
J’ai les meilleures horreurs du monde.
Tu veux les voir ?
Je suis un vieillard naufragé sur un nouveau-né, ou peut-être l’inverse, un bébé échoué sur un vieux rocher et mon corps cherche son sauveteur parmi les étincelles de mon esprit.
J’ai encore des sauvageries blanches qui m’achètent.

La silhouette qui porte la voix apparaît. C’est un homme, c’est une femme, jeune ou moins jeune. C’est le résident (tous les résidents).


Extrait 2, plus loin

Autre temps. Le résident regarde le café couler, interminablement.

Quand je le regarde, le café passe plus vite.
Contrairement au temps, qui reste imperturbable.
C’est sans doute pour ça qu’on lit l’avenir dans le marc de café plutôt que dans une horloge.
L’avenir est plus proche dans le café.
Plus limpide.
Plus aimable.


Extrait 3, plus loin

LE RÉSIDENT : On obéit toujours à quelque chose et c’est toujours plus loin que ce qu’on croit. Tu penses que la réalité est devant toi, que c’est ce que tu vois, mais ce qui te dirige, c’est plus loin, c’est l’obscurité. Tu n’obéis qu’à l’obscurité et c’est ta lumière. Alors c’est un peu compliqué.

Temps

Moi je suis clean.
C’est ma mère qui est shootée.
C’est maman.
Je suis au service de sa mort ce qui m’évite de penser à la mienne et qui est d’un grand réconfort.

L’éducateur revient avec un pot de fleurs. Il prend la parole avec le résident

L’ÉDUCATEUR ET LE RÉSIDENT : Je suis si peu épais que ma mort n’en finit pas de me chercher. La mort n’imagine pas qu’un homme puisse devenir une abstraction.
Je ne possède pas de mort car ma vie est ridicule et le ridicule ne tue toujours pas.
Temps
L’ÉDUCATEUR : Il faudrait que tu te débarrasses de ta mère.

LE RÉSIDENT : Fais attention à ce que tu dis.

L’ÉDUCATEUR : Je sens qu’elle ne te convient pas bien.

LE RÉSIDENT : Ne parle pas comme ça de ma mère. Je pourrais te faire mal.

L’ÉDUCATEUR : Si tu veux, je te donne la mienne.

LE RÉSIDENT : Quoi ?

L’ÉDUCATEUR : Ma mère, je te la donne.

LE RÉSIDENT : Tu crois que c’est correct, donner sa mère ?

L’ÉDUCATEUR : Ça fait partie de mon travail.

LE RÉSIDENT : Putain de métier de chiottes !

L’ÉDUCATEUR : Ne rêve pas. C’est seulement pour la journée.

LE RÉSIDENT : C’était trop beau. Un moment j’ai cru que tu étais devenu un ami…Et qu’est-ce que je vais en faire de ta mère ? Une, ça me suffit.

L’ÉDUCATEUR : Tu lui parles. Elle t’écoute.

LE RÉSIDENT : Pourquoi ta mère m’écouterait ?

L’ÉDUCATEUR : Parce que je lui demande. Elle a des oreilles grandes comme des couvercles de poubelles.

LE RÉSIDENT : Et ma mère, pendant ce temps-là, qu’est-ce qu’elle devient ?

L’ÉDUCATEUR : Je m’en occupe.

LE RÉSIDENT : Tu t’en occupes comment ?

L’ÉDUCATEUR : Ca ne te regarde pas, c’est ma mère.

LE RÉSIDENT : Ma mère, c’est ta mère ?

L’ÉDUCATEUR : Jusqu’à minuit.

LE RÉSIDENT : C’est aussi simple que ça ?

(…)

Distinction

La pièce est lauréate du Grand Prix de Littérature dramatique 2018, décerné le 16 octobre.

Extrait de presse

« La pièce de Jean Cagnard, publiée aux éditions Espaces 34, a le grand mérite d’offrir des scènes drôles et poignantes : on retiendra en particulier la scène de la cigarette, dans laquelle le résident exige de l’éducateur, qui lui demande donc une cigarette, la présentation d’une demande écrite et motivée. En peu de mots sont tournés en dérision le formalisme et l’absurdité du traitement administratif des toxicomanes.

La pièce offre également deux récits qui sont en réalité deux paraboles, la parabole de l’enfant écrasé (littéralement) par ses parents et celle de l’homme qui, n’étant jamais sur le « bon bord » de la rivière, finit par s’y noyer. Est ainsi dite, de façon convaincante et émouvante, la distance qui toujours sépare de la réalité, de l’autre, de l’amour. Est mise ainsi en image, en écho au titre de la pièce, la situation du toxicomane : « Quand tu es seul sur un trottoir et que toute la ville est sur le trottoir d’en face, c’est que tu es devenu toxicomane ». Le Beckett des Nouvelles et Textes pour rien (on songe à « L’expulsé » et au « Calmant ») n’est pas loin. (…)

Comment (re-)devenir entier lorsque l’on n’a plus que manque, lorsque l’on n’est plus que manque ? Et que propose la Société pour combler ce manque ?

On aperçoit alors toute la portée de la pièce, toute la pertinence de son sujet : la vie du résident, la vie de cet être « en manque », a bien une valeur morale et sociale : incarnant le manque, elle dit tout à la fois le vide d’une société où le soin est une technique, le vide d’une société sans amour. « 

[Frédéric Dieu, Profession spectacle, 7 novembre 2017]


« L’édition de Quand toute la ville est sur le trottoir d’en face nous donne d’abord à voir en première de couverture une petite photo prise par Jean Cagnard : un zigzag herbu planté dans un sol minéral comme fissuré. Où commence-t-il ? Où finira-t-il ? Le monde semble tituber.

Le titre même de la pièce décrit quelque chose de l’ordre du déséquilibre, qui est prononcé par « le résident » (p.17) dans l’aveu de sa solitude face au reste de la ville. Comme l’image d’une vie, celle justement peut-être du résident qui parle dans la pièce. On ne sait jamais bien ce que sont les choses « une possible, une autre impossible » dira le texte en sa fin.

L’écriture et la parole ne sont que des incertitudes entre poésie et langage dramatique, posées sur le seuil de la vie et du texte. (…)

Malgré ce point origine « documentaire », Jean Cagnard élit le monde des « voix et des silhouettes » plutôt que celui des personnages comme l’indiquent les didascalies. Femme ou homme, jeune ou moins jeune, peu importe. Ces voix parlent, se parlent, disent ensemble quelquefois ou s’adressent au public. Parler comme une thérapie en exprimant parfois le désordre dans le langage (que contient l’assiette du résident ; des tomates farcies ou des haricots verts, du sang ?). Stichomythies du dérèglement, de la confusion. Dialogue insistant jusqu’à l’absurde autour d’une cigarette.

Et puis toujours la nécessité de raconter des histoires, de belles histoires : celle du garçon de sept ans qui vieillit vite (p.32-33), celle de l’homme qui est devenu un bout de bois (p.36). Celle encore de l’homme au bord d’une rivière, toujours sur la rive pluvieuse (p.43-44). Lui qui finira par boire toute la rivière, dont le corps sera rivière.

Il y a de l’impermanence dans cette parole d’ailleurs ; elle s’inscrit dans la discontinuité. Jean Cagnard n’a pas choisi un découpage de son texte en scènes mais en une succession de « temps et autre temps » plus ou moins espacés. La musique elle aussi joue la rupture entre l’instrument et le son qu’il produit. Ainsi l’harmonica du résident a-t-il le son d’une guitare électrique ou celui d’une trompette.

Seuls les objets, au fond, imposent leur présence métaphysique solide et durable, tout au long de la pièce. Ce ne sont pas de simples accessoires d’un décor mais bel et bien des sujets qui parlent en silence, écoutent en silence. La cafetière électrique et le café (« le monde »), liquide du temps qui s’écoule, qui crée aussi la lenteur, tel un sablier (p.11-23-31-42-52), reviennent en leitmotiv. D’autres objets organisent l’espace de la parole entre résident et éducateur : la table, l’assiette, le pot de fleurs, le cep, le stylo, le bloc de papier, la cigarette, les fleurs répandues au sol. Tous à leur façon sont théâtre, en vérité. Ils sont pris en main, déplacés, montrés, mêlés aux dialogues.

Quant à la matière des mots, elle se cherche et se retrouve. Elle se fait tantôt liste, récit, répliques, images. Et le commencement et la fin de la pièce font résonner des onomatopées, des bruits d’ailes sans doute des « flap, flap flap », un ailleurs du sens.

[Marie Du Crest, La Cause littéraire, 16 novembre 2017]


« La pièce a été écrite dans le cadre d’une rencontre de Jean Cagnard avec des résidents, des éducateurs dans un centre près d’Alès, spécialisé dans des séjours ouverts à des toxicomanes.

Pour lui, au fond, ce qui est en jeu pour les malades c’est un combat contre la mort. Il a écrit selon ses propres termes une succession de tableaux les uns à côté des autres.

Non pas Antonin Artaud et son Théâtre de la cruauté, mais écrire en « piquant la viande » comme les injections des toxicos, dit Jean Cagnard. »

[Marie Du Crest, à propos de Plateau virtuel club # 2, La Cause Littéraire, le 12 janvier 2018]


« Le Grand prix de littérature dramatique vient d’être décerné par le Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre (Artcena). Il récompense cette année Jean Cagnard, pour une pièce aussi brève que vertigineuse sur l’addiction.

Le titre de la pièce de Jean Cagnard vise moins l’effet de foule que l’effet de solitude. Une solitude peuplée, une solitude hantée, dont on comprend vite, à la lecture, qu’elle est celle d’un toxicomane, et qui va donner lieu à un déploiement de métaphores, dont le régime étonne à chaque page.

Le texte va et vient entre la vision hallucinatoire, le délire sage du décalage, la violence charnelle et symbolique qui n’est jamais tant dirigée vers l’autre qu’elle ne vise son auteur. Il met aux prises, dans une alternance calculée de longs monologues et de saynètes rythmées, un Résident et un Éducateur.

La richesse de la variation n’a d’égale que l’intensité de la blessure, source d’agressivité. La vivacité de l’échange emprunte à la routine du match d’improvisation lorsque les deux concurrents campent sur leurs positions. Entre enfermement symbolique et négativité du réel, le dialogue tourne en rond. (…)

Jean Cagnard, par ailleurs aussi romancier et poète, livre un texte tout en surface, qui jamais ne sombre dans l’expressivité susceptible d’accueillir ce qui aurait pu être un témoignage ou une confession.

À chaque page, à chaque réplique, à chaque phrase parfois, un gouffre s’ouvre sous les paroles des personnages, mais le lecteur-spectateur ne fait que l’entrapercevoir : à peine s’en émeut-il que la lecture l’emporte déjà vers une autre étendue de parole.

La rue est ainsi faite de plaques successives, brisées, mouvantes, qui ne mènent nulle part ailleurs que dans les nappes du langage, donnant à cette pièce une vraie force de tremblement, d’incertitude et de dissémination. »

[Christophe Bident, Le magazine littéraire, 26 octobre 2018]


« scènes criantes de réalisme, d’humour et de finesse, où le café comme troisième personnage omniprésent – et indispensable au travail éducatif – rythme les échanges et tissent cette relation entre le Résident et l’Éducateur ? »

[Sabrina Montagne et Sheila Louinet, Qui veut le programme, 3 octobre 2018]

Vie du texte

Lecture par l’auteur à l’occasion du « salon du livre pas comme les autres », Cave Poésie René Gouzenne, Toulouse, le 17 septembre 2017.

Radio Clapas - Emission PVC sur 93.5 Montpellier

1 heure d’émission à écouter en podcast dont le principe est :

« Autour des auteurs publiés par les éditions Espaces 34, les étudiants de l’ENSAD de Montpellier, sous la direction de David Léon, travaillent leur voix, leur diction, le sens des textes. Une fabrique de l’art du comédien à entendre, entrecoupée par la parole des auteurs, de leur éditrice Sabine Chevallier, et de la dramaturge Marie Reverdy. Le texte se déploie également le temps d’une lecture faite par l’auteur, par les étudiants de l’ENSAD, ou par Béla Czuppon, comédien et metteur en scène, La Baignoire-Montpellier. »

http://www.radioclapas.fr/portfolio/plateau-virtuel-club/

1re diffusion vendredi 1 décembre 2017, émission 2
https://www.youtube.com/watch?v=7sOgXVi_kVA

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