ISBN : 978-2-84705-144-5EAN : 9782847051445 13x21cm, 64 p., 13 € Publié avec le soutien du Centre national du livre et de la SACD récit polyphonique

La bataille d’Eskandar

Extraits 4 – 5 – 6

4

Le zoo d’Eskandar a été détruit par le séisme Les animaux ont retrouvé leur liberté Crachés de la terre Jaillis des crevasses et des failles En cinq jours beaucoup d’entre eux sont morts Les petits singes Les oiseaux des tropiques Mais il y aurait une centaine de lions qui circuleraient dans les ruines sur les plaines mornes et blanches N’est-ce pas fabuleux ? Des lions Comme les enfants en parlent toujours Et qui court le plus vite ? Le lion le tigre ou le léopard ? Le léopard c’est certain mais le lion n’a-t-il pas cette prestance cette grandeur cette adhésion lourde et majestueuse au sol et en tuer un vous révèle quelque chose de l’indémêlable mystère de la chasse et du meurtre et n’en va-t-il pas du destin même de la ville d’Eskandar ?


5

Aujourd’hui c’est la fin de la trêve hivernale. Les huissiers vont arriver dans quelques minutes. Cet avis d’expulsion Je l’ai mis avec les autres sur la commode. Qu’est-ce que je peux faire ? J’ai pas répondu. C’est leur problème. J’ai rien. Comment j’en suis arrivée là ? Je chavire. Il faudrait que quelque chose se passe. Trouver une issue. Fuir. Je suis dans le noir. Là. Si quelqu’un pouvait rallumer la lumière. C’est pas de refus. Je me suis barricadée avec mon fils dans l’appartement. Il dort encore mon hippocampe. Mickel lève-toi il est 7 heures. J’ai bloqué la porte avec la table de la cuisine ça les empêchera pas d’entrer. Je suis une femme qui n’intéresse personne dans une ville qui n’intéresse personne dans des quartiers qui chavirent. La vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute. Je suis quelqu’un d’équilibré. Je crie sur mon enfant. Je donne de grands coups dans les murs. Je casse des objets. Comment ça tient ? Le monde. Avec tous ces gens qui pètent les plombs. Qui crient. Qui donnent des coups contre les murs. Peut-être que ça ne tient pas du tout. Mais tout de même la ville reste debout. Les gens vont au travail. Ils prennent les transports en commun. Mangent des sandwichs. Se disent bonjour dans la rue ou détournent le regard. S’aiment. Se quittent. Font des enfants. Les élèvent. Comme si c’était normal. Tu t’es levé Mickel. En pyjama il dessine sur le sol. Qu’est-ce que tu dessines ? Un tremblement de terre. Nous allons être expulsés. Ils pourront tout prendre. Rien ne les empêchera d’entrer. IL FALLAIT Y PENSER AVANT MADAME / QUE VOULEZ-VOUS QU’ON VOUS DISE / SORTEZ / VOUS M’ENTENDEZ / SORTEZ IMMEDIATEMENT/ NE RENDEZ PAS LA SITUATION PLUS COMPLIQUEE / NOUS ALLONS METTRE EN PLACE UN PLAN DE SURENDETTEMENT / IL Y A DES CONSEILLERS / IL Y A DES TRAVAILLEURS / IL Y A DES ASSISTANTS SOCIAUX / VOUS AVEZ DES ADRESSES / VOUS AVEZ DES VOIES DE RECOURS / IL Y A DES SOLUTIONS / NE NOUS OBLIGEZ PAS A EMPLOYER LA FORCE / JE VOUS DEMANDE DE BIEN VOULOIR EVACUER LES LIEUX / Deux hommes en costume embarquent téléviseurs chaises table lampes Mickel a un couteau de cuisine Dans la main Pose ce couteau Mickel Lâche ça tout de suite Il lève le couteau MICKEL Il y a eu la première secousse Lente d’abord A peine perceptible Comme une vague venue de très loin On s’est regardé en silence Les hommes et moi Mickel avait le couteau levé Il a le couteau levé Un regard étrange La terre se met à trembler Et tout a été détruit


6

Cinq jours après le grand séisme
Et la destruction du zoo
Madame de Fombanel
Sur les toits de l’école déserte
Accompagnée de son fils de 8 ans et demi
Presque 9 bientôt 10

La vie passe si vite mais nous y reviendrons

Il porte une valise en cuir
Remplie des munitions pour le fusil de sa mère

Ne t’approche pas trop près du bord Mickel
Sois un peu à ce que tu fais

Il déambule ainsi sur le toit de l’école
Les yeux portés sur le désastre

Communication coupée
Exode massif
Risques d’épidémies
Pillages

Il est 7 heures

Et c’est un plaisir que d’être enfin quelqu’un d’autre
Quand vous avez si longtemps
Correspondu à vous-même
Par devoir résignation ou ennui

Et Madame de Fombanel
S’allonge avec élégance
Réduit son souffle
Règle son viseur avec précision
Contemple l’immensité

Des lions gigantesques ouvrent la gueule
A travers les quartiers
Paradent dans les rues
Avalent des humains qui s’attardent dans les zones

N’est-ce pas fabuleux ?
Le monde qui s’effondre vers autre chose
Comme un gigantesque animal qui s’ébroue

Et Madame de Fombanel
Qui
Précise
Qui
Sublime
Qui
Élégante froide et pointilleuse
Pendant que son fils dessine à l’écart
Une couverture sur les genoux
Souffle respire se concentre
Ramène son rythme cardiaque à 66 pulsations par minutes
Vise


19

Quelqu’un hurle
Il y a quelqu’un qui hurle
Un homme court
Une lampe torche dans les mains
Derrière lui les lions rugissent
Les meutes le traquent
Il n’est plus qu’à cinquante mètres
Court
Se rapproche de l’école
Arrive devant les murs de l’école

OUVREZ
S’écrase contre les murs de l’école
OUVREZ-MOI
Madame de Fombanel ouvre une porte à l’écart
L’homme entre
Elle referme la porte
Les bêtes cognent aux parois
Mugissements sourds rauques
Feulements
L’homme s’effondre sur le sol
Crachant
Vomissant
Sa bile
Sa terreur
Elle lui prend la lampe
L’éclaire au visage
Le braque avec son fusil

Qui êtes-vous ?
D’où est-ce que vous venez ?
Comment avez-vous survécu ?
Comment vous appelez-vous ?
Donnez-moi vos armes
Ne tirez pas
_ Dit l’homme
Et il lui remet son sac
Ses armes
Un fusil Et trois revolvers chargés


20

Je m’appelle Thomas Kantor Thomas Je suis ici parce que j’ai eu des difficultés Les gens Certains Pas tous La plupart M’avaient demandé de participer à leurs affaires Mais j’avais autre chose de prévu Alors ils se sont mis à comploter Ils le font toujours Ils n’ont rien d’autre à faire Ils se réunissent Jacassent Passent en revue tous les gens qu’ils connaissent ou fréquentent Et se mettent au travail avec des gants de boxe ou des mitrailleuses C’est une image Elle est mauvaise Comme les gens Mais quelle rigolade Quel plaisir Et l’angoisse de savoir secrètement que ce sera bientôt son tour Quelle adrénaline Je travaille à l’Université Centrale Je suis le plus doué Mais j’ai le malheur de boire un peu trop quand je suis content Alors ils ont commencé à dire du mal de moi Pour m’enterrer vivant Me mettre KO Me chier dessus Me foutre dans la terre Et aller pisser sur mon cadavre Mais je me suis défendu Et surtout contre cet infâme et pervers JEAN D Le grand professeur de botanique de l’Université Centrale Vous le connaissez ? Non ? Tant mieux Je l’ai frappé et il est tombé comme une mandarine Ont suivi toutes ces histoires approximatives de justice Ils voulaient m’enfermer pour la vie Tout est allé très vite Ils m’ont jeté dans un camion de transfert Et la terre s’est mise à trembler Nous sommes six détenus à l’arrière avec les menottes Ils arrêtent le camion et nous font descendre On est dehors sur la route avec les gardes C’est un séisme Je dis Possible mais ferme ta gueule Dit le garde On est un peu comme une gentille famille Je dois dire Les six enfants avec les menottes Et les deux vieux qui s’inquiètent en se tirant la gueule Il y a eu une secousse très violente On est tous tombés par terre Et moi malin j’ai réussi à voler un flingue à l’un des gardes J’ai dit Enlevez-nous les menottes ou je vous abats l’un après l’autre Alors ils ont enlevé les menottes aux collègues Et ensuite comme j’avais l’arme en main et que c’est pas souvent le cas Je vous avoue que j’ai pensé à pas mal de trucs bien dégueux Voulez-vous que je vous les décrive ? Ils sont bien dégueux Mais un trou s’est ouvert Les deux gardes ont disparu dans les entrailles terrestres Ils ont eu de la chance Je peux vous le dire On a récupéré les armes dans le fourgon Et on est chacun parti de son côté J’ai couru pendant trois jours Je suis inoffensif Je ne sais pas ce que je vais faire Le fantôme de JEAN D toujours me poursuivra (…)

Distinctions

Pièce lauréate du Prix Collidram 2018, prix de littérature dramatique des collégiens, remis le 1er juin 2018.


Pièce finaliste du Prix Bernard-Marie Koltès des lycéens du Théâtre National de Strasbourg, qui sera annoncé en avril 2019.

Extrait de presse

« Samuel Gallet nous offre un texte étrange, en miroir à notre époque perturbée, menacée par une effondrement de nos valeurs et de notre modèle politique et social.

La Bataille d’Eskandar est une pièce de chaos et de poésie.

L’auteur lui donne pour cadre une ville dévastée par un tremblement de terre, une ville imaginaire, Eskandar. A l’origine de ce tremblement de terre, le rêve d’une femme, criblée de dettes, le matin où les huissiers doivent venir l’expulser de chez elle, et les dessins de son fils de 8 ans et demi (…)

Le chaos et la destruction vont alors offrir la possibilité d’une vie nouvelle et paradoxalement d’une « liberté pure ». (…) La femme se choisit une identité nouvelle. (…) Elle recueille dans son école forteresse Thomas Kantor, un criminel en fuite. C’est elle qui va l’amener à lutter contre les bêtes fabuleuses. (…)

Ce texte provoque des images, des visions. (…)

Composée de 35 séquences, la pièce comporte peu de dialogues, nous sommes plutôt dans une forme du dire, proche par moments du chant, et toujours à la frontière entre le théâtre, la poésie et le rêve éveillé. Avec des moments lyriques, d’autres tragiques ou oniriques, des séquences construites comme des didascalies ou des listes d’animaux fabuleux, La Bataille d’Eskandar est une matière incandescente et paradoxalement jubilatoire.

Un appel à faire peau neuve en quelque sorte et à reconstruire. »

[Laurence Cazaux, Le Matricule des Anges, n°182, avril 2017]


« Les villes nocturnes de Samuel Gallet sont insurrection, catastrophe, incendie, séisme. Eskandar au nom d’antique cité, ville de sang et de mirages.

Eskandar, quartier sud, le rêve d’une femme qu’un récitant nous présente dans le prologue : elle a des dettes, elle est menacée d’expulsion. Il faut que tout soit détruit pour espérer un recommencement. Il faut pénétrer dans le songe profond comme le théâtre et la musique nous font entrer dans l’obscurité de nos désirs

Et le rêve alors devient le réel
Et le rêve est le réel

Trente-cinq moments pour raconter le chaos, pour entendre les voix de madame de Fombanel, de son fils Mickel, de Thomas Kantor Thomas, des huissiers, et pour dire la poétique du chaos comme si Eskandar faisait écho à Vilasaq, la ville d’Ultravocal, livre cité en épigraphe par Samuel Gallet. (…)

Hallucinations de la ville immense, comme une savane, de l’huissier grotesque avec un couteau dans le ventre et de Thomas qui tire vers le ciel et Mickel qui dessine sur un mur un homme élégant. Le rêve est le territoire des poètes. »

[Marie du Crest, La Cause littéraire, 6 mars 2017]


« Acculée par la contrainte et la privation, une femme éclate les tissus du réel pour s’engouffrer dans le formidable imaginarium de la ville d’Eskandar. Avatar de tous les désirs bafoués, là où les déchets de rêves reluisent d’un éclat politique, Eskandar est l’occasion d’une nouvelle vie plus trépidante et aventureuse pour ceux qui traversent ses ruines.

Le texte rhapsodique de Samuel Gallet, nourri de l’inépuisable force des fantasmes d’enfants, resplendit dans un show qui fait la part belle à l’écriture sonore : verbale, musicale (magnifiques compositions d’Aëla Gourvennec et de Grégoire Ternois). En compagnie de l’auteur et de Pauline Sales (elle-même auteure) au plateau, la pièce performe littéralement l’imaginaire avec l’obédience sincère de l’homme désireux de réenchantements. »

[Victor Inisan, IO, la gazette du festival, 11 juillet 2018


« (…) spectacle dans lequel l’imagination le dispute au réalisme. Dystopie, récit d’anticipation, ce texte porte tous les cauchemars qui hantent nos sociétés ruinées par l’injustice, la misère endémique et la solitude des êtres.

Il vaut par le double registre qu’il propose et qui favorise une variation de rythme, d’ambiance et de style sur le plateau. Pauline Salles excelle dans ce rôle qui la fait traverser toutes les humeurs de Madame de Fombanel, tantôt excessive et violente, tantôt humble et défaite, toujours recrue de tendresse pour son enfant. Samuel Gallet, qui incarne thomas Kantor n’est pas moins saisissant.

Impeccable travail pour ce collectif qui donne vie à un poème dramatique et musical, une œuvre scénique qui cherche sa voie entre dit poétique et parlé, entre récit et interprétation, où le dialogue voisine avec le chant. La déréliction d’une femme porte en germe l’abandon de ce monde où le présent est déjà gros des menaces du futur. »

[Michèle Bigot, Madinin’Art, 12 juillet 2018]


« Pour porter ce périple onirique et lui donner le souffle d’une épopée, Pauline Sales déploie des trésors de nuances dans les traits de son visage quand Aëla Gourvennec (violoncelle et piano) et Grégoire Ternois (percussions et luth de griot), dans un travail particulièrement impressionnant de compréhension du texte, accompagnent le récit de musique et de bruitages.

Une histoire enlevée et captivante, non dénuée d’humour (…) »

[Walter Géhin, Plus de off, 12 juillet 2018]


« (…) Ecrire n’aura jamais été autant aujourd’hui le lieu terrible de ces questions, de ces choix : l’imaginaire, l’espace d’un abri ou l’enjeu d’un combat ? Le rêve, une façon de s’arracher au réel, ou une manière de renouer aux réalités désirables ?

Le travail de Samuel Gallet prend les armes à cet endroit pour ferrailler dans ce théâtre des opérations et des contradictions. En faisant du rêve le territoire d’une reconquête du réel, il opère ce pas de côté qui tout à la fois nous arrache au réel et permet qu’on s’en saisisse.

Par le jeu troublant d’un onirisme travaillé par la réalité sociale, et d’une réalité attaquée par le rêve, il fabrique une langue capable de réarmer la nécessité vitale de nos jours : celle de la vengeance.

(…) Par décollement – entre l’usage onirique, rimbaldien, et l’emploi concret, réaliste –, par frottement aussi, les langues lèvent tour à tour les mondes pour les mettre face à face : on glisse d’une langue à l’autre, de l’épique au dramatique, et du poétique au narratif, pour fabriquer des voies de passages. Le montage parallèle met en vis-à-vis deux réalités, en les mettant en mouvement comme des devenirs et des possibles. Le rêve n’est pas l’abri pour se tenir loin du monde – le monde ne nous oublie jamais et sait monter à l’assaut –, plutôt l’instrument de la reconquête.

Ce qui importe tient aux seuils franchis successivement, pas aux vérités qu’on trouverait dans la langue haute et qui mépriserait la langue quotidienne. On passe, ici, comme errent Madame de Fombanel et son fils dans Iskandar. Iskandar ou l’autre nom d’un théâtre qui saccagerait une histoire pour fabriquer depuis ses ruines une langue possible.

C’est toute une allégorie : allégorie poétique de la langue en ruines, allégorie politique d’un monde qui doit en passer par les cendres pour se relever.

Allégorie plus puissante encore d’une Chute à l’envers : pour nommer ce Temps neuf, il suffit dès lors de réécrire la Genèse, en nommant les bêtes comme jadis Adam. Lion d’Europe, lion d’Asie, lion des Steppes traversées, longues litanies des animaux sauvages qui vont peupler la langue comme ils s’échappent et vont peupler toute la ville.

Liste qui fabrique des visions : matérialité concrète de la langue onirique. (…)

Sur un fil, la musique n’est pas posée sur la scène, elle s’en échappe. Les musiciens n’interprètent pas, ils jouent avec les acteurs une musique en dialogue et en tension. Chaque séquence est aussi l’occasion d’une fabrique de la théâtralité au présent : chaque tableau l’enjeu d’une invention des voix et des corps, des présences et des images. (…)

La dignité du spectacle tient à cette rage délicate de demeurer à hauteur d’épaules des vivants (…) »

[Arnaud Maïsetti, L’insensé, 19 juillet 2018]

Le texte à l’étranger

Traduction en turc par Reyhan Özoilek.
Mise en voix en turc, surtitré en français, à l’Institut français d’Istanbul, le 6 octobre 2017.

Vie du texte

Création au Préau-Centre dramatique de Normandie-Vire sous forme de poème dramatique dans une interprétation de Samuel Gallet et Pauline Sales, et composition musicale et instruments Aëla Gourvennec et Grégoire Termois, à St Siméon (Normandie), le 26 février 2016.

Tournée 2016
Du 1er mars au 12 mars 2016 dans le bocage normand avec notamment du 9 au 11 mars au Préau à Vire

Avignon 2018
Théâtre des Halles, juillet


Création sur France Culture, Fictions, dans une réalisation de Laure Egoroff, avec les élèves comédiens de la 76e promotion de l’Ensatt, le 14 mars 2017.


Lecture lors des Lundis en coulisse du Théâtre narration, Lyon, le 29 janvier 2018.


Lecture aux Lundis en coulisse de la compagnie Les Encombrants, sélection par Gislaine Drahy, Théâtre narration, à Dijon, le 23 avril 2018.

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