ISBN : 978-2-84705-131-5 EAN : 9782847051315 13x21cm, 40 p., 11 €

La nuit La chair

Je suis allongé(e) sur votre lit. Je ne sais toujours pas comment me tenir. Je regarde vos murs blancs, passablement délavés. Comme sans âme, éthérés. Rien qu’un lit japonisant, à même le sol. Sa Jalousie, la garçonnière entrebâillée. Les Chiens glapissent sur les trottoirs. Une photo de vous, piquée au mur. Vos yeux mi-clos. Adossé dans un bateau. Contre sa bouée de balisage écaillée. Un bonnet de mer sur son crâne nu. Un gilet de sauvetage orangé. Exactement comme ceux que portait mon père. Je me surprends, (c’est un vertige que d’y penser), à retrouver en vous l’image du Père. J’entends ses pas dans l’escalier. Sa masse de corps trapu, robuste, maintenant posté dans l’ouverture. Je n’ose vous regarder, (regarder-voir) , ce serait-il déshabillé ? J’y jette un œil subrepticement. Tu ne portes qu’un slip blanc. Vous vous glissez au creux du lit. Je n’ose pas entièrement me dénuder.

J’ai froid.

Vous me souriez.

Mais il y a déjà une grosse couette.

Je boude et je minaude. Je ne sais pas comment me tenir.

Mais c’est comme ça, je suis frileux(se).

Tu te redresses.

Je dois avoir quelque chose en plus, à côté.

Tu marches vers ta pièce d’à-côté. Je vous regarde. Je regarde l’homme. Ses fesses fripées, violacées, efflanquées dans leur dénivelé. Vous revenez avec un gros duvet. Vous l’étendez devant mes pieds. Je l’ouvre. J’en tire la fermeture Éclair. Je m’emmitoufle dedans. Je me cache dessous comme un(e) réfugié(e). Tu t’installes toi-aussi sous ces gros draps. Je frôle sa jambe :

C’est froid.

Vous riez. Je me rapproche de vous. Contre ton flanc. Je vous prends dans mes bras. Je glisse mon bras contre son torse. Je le caresse. Je me retourne contre son corps. Je cale mes jambes contre les siennes. Elles se colmatent, elles s’entrelacent. J’appose ma bouche contre son front. Et je le lèche. Je mords son cou et son menton. Je le mordille. Je le triture. Tu prends mon crâne. Tu le resserres contre ta bouche.

J’ai tellement peur de disparaître.

Je ne veux qu’en jouir.

Jusqu’en mourir.

Vous m’embrassez.

Extraits de presse

« Théâtre Ouvert propose une semaine sur les écritures contemporaines, souhaitant mettre en avant, ouvrir et questionner le carrefour entre écriture et théâtre : comment le théâtre s’approprie-t-il le langage ?

Stanislas Nordey ouvre le bal en posant sa voix sur La Nuit La Chair », de David Léon.
Par une surarticulation naturelle, une voix pleine et vibrante, il traverse le propos du texte et nous emmène à travers une quête identitaire où pronoms, univers, désirs, rapports et personnalités se confondent. »

[Barthélemy Fortier, La gazette éphémère des festivals, 1re décembre 2015]


« Exercice périlleux que de répondre à l’exigence d’abandon que requiert ce texte qui aborde les thèmes de la férocité, de l’écart, de l’extrême, du désir comme principe d’excès.

Il est question du pouvoir, celui des mots que l’homme refuse. L’effacement des codes sociaux ne vaut que dans l’espace du sexe. Dehors, le froid, et les chiens, le protocole qui reprend ces droits. La recomposition imaginaire du monde ne s’entrebâille que dans la garçonnière.

Toutes ces forces traversent le corps exposé, brutalement interrompues par un court extrait musical hardcore (noyau dur). Belle trouvaille, qui donne à la mise en scène un tempo ultra speed, en correspondance avec l’esprit cash et rock adopté par la comédienne.

Alexis Lameda-Waksmann prend le parti de travailler les contrastes, jouant sur la dualité détermination vulnérabilité. Stéphanie Marc incarne la figure érotique en s’attaquant au soleil. »

[Jean-Marie Dinh, La Marseillaise, 2 février 2017]


« David Léon écrit les mots en faisant sentir l’érotisme et la chair. (…)

L’écriture est directe, pleine de ressorts charnels qui nous renvoient à une sorte de poésie verbale et crue. On imagine un.e comédien.ne balançant le texte et jouir de ces mots taillés au cordeau. (…)

Le théâtre de David Léon est aussi un théâtre social. C’est ici que réside son talent : entremêler subtilement les questions de violences sociales au désir sexuel et aux violences psychologiques. Il nous emmène aux confins de la violence symbolique, entre lacanisme et Bourdieusisme. Sa précédente pièce, très réussie (Sauver la peau, Espaces 34) évoquait déjà le rapport à l’institution en parlant du métier d’éducateur. Son écriture ne pose aucun filtre sur la vie. (…)

–Car entre le directeur de théâtre et l’être plus bas socialement existe l’attraction charnelle. Ce sont des odeurs, des sensations corporelles qui maintiennent en vie le désir. On sent bien aussi ce qui peut attirer chez ce personnage : une position sociale dominante et rassurante (d’aucuns y verrait l’autorité tyrannique du Père). Ne peut-on pas y voir l’autorité publique d’une société patriarcale avec des hommes qui tiennent des places prépondérantes ?

(…) La pièce opère une dissection du rapport amoureux dans un théâtre en prise avec la question de classe. David Léon y montre toute la complexité du désir, en proie au doute et à l’insatisfaction. On y voit ainsi que les ressorts inconscients du couple peuvent rejoindre ceux des inégalités sociales, et ajouter de la contradiction et de la pluralité à l’attirance des sexes. »

[Florent Barbera, Le Souffleur, mai 2017]

Vie du texte

Lecture par Stanislas Nordey, dans le cadre d’une carte blanche lors de la semaine des écritures contemporaines, Théâtre Ouvert, 16 novembre 2015.


Lecture lors des Lundis en coulisse de Gislaine Drahy, Théâtre narration, Lyon, le 25 avril 2016.


Lecture au Printemps des comédiens, dirigée par Alexis Lameda-Waksmann, avec Stéphanie Marc, Montpellier, le 17 juin 2016.


Dans le cadre de la carte blanche à Stéphanie Marc, festival Imprudence, lecture-mise en espace dirigée par Alexis Lameda-Waksmann, avec Stéphanie Marc, Théâtre Jacques Cœur, Lattes, le 2 février 2017.

Création dans une mise en scène d’Alexis Lameda-Waksmann, avec Stéphanie Marc, La Générale, Paris, du 6 au 8 mars 2017.


Lecture par les élèves du Conservatoire à rayonnement régional de Tours, avril 2017.

Haut