Éditions Espaces 34

Expansion du vide sous un ciel d’ardoises

ISBN : 978-2-84705-113-1 EAN : 9782847051131 13x21cm, 96 p., 13,80 € 1 homme, 2 femmes, caisse enregistreuse Publié avec le soutien du Centre national du livre et du Centre Régional des Lettres de Basse-Normandie

Expansion du vide sous un ciel d’ardoises

Extrait pages 13 à 15

5.


F. – « Merci ! Au revoir ! Bonjour ! » 

J. – J’ai tout étudié :
cela représente statistiquement :
un poids moyen de 3 kilos scannés en 30 secondes,
reste 30 autres secondes pour le paiement,
et passer au client suivant,
elle porte 180 kilos par heure,
1,440 tonne par jour,
7,2 tonnes par semaine,
28 tonnes par mois, 344 tonnes par an !
ma femme ; une vraie force de la nature n’est-ce pas ?

F. – « Au revoir ! Bonjour ! » 

J. – Mais, dès le troisième client, elle oublie ses mains,
ses bras mécaniques, leurs tâches répétitives,
elle affiche un sourire et s’enfuit,

F. – C’est calme aujourd’hui

J. – s’envole,

F. – je ne sais pas si toute la journée va être comme ça

J. – rejoint sa bulle,

F. – quel drôle de temps quand même

J. – pense à tout, à rien,

F. – je me sens fatiguée en ce moment

J. – détachée de tout ;

F. – à cause de lui de ses nuits

J. – la force machinale.

6.


F. – de lui et ses insomnies ce qu’il va faire aujourd’hui qui le sait lui sans doute lui le sait lui et son silence qui tourne en rond pas un mot ce matin encore une fois lui et sa solitude qui s’ennuie je suis là pourtant je suis là devant lui le soir le matin mais j’ai l’impression d’être invisible inodore incolore mais tiens enfin bon oui voilà j’y pense j’aimerais ne pas y penser mais bon je suis encore sortie de la maison partie ce matin avec dans le sac un au revoir sans réponse sans retour je ne demande pas grand-chose mais simplement un mot juste un mot comme à ce soir non rien seulement le bruit des graviers blancs de l’allée écrasés par mes pas alourdis par ses insomnies et le vent dans le noyer du jardin le frottement de ses feuilles à un pouce de tomber que sans doute dimanche je ramasserai si le temps le permet si je n’ai pas la tête plombée par ses nuits agitées comme les branches du noyer « 23 euros et
52 centimes s’il vous plaît / »

7.


DIRECTION. – Pour la 33e semaine consécutive,
vous êtes notre meilleure employée !
Congratulations !
J. – Record absolu de la meilleure caissière du SUPER !
Ma femme est indétrônable !
DIRECTION. – Continuez ainsi ;
la prime est à portée de main.


Extrait pages 62 à 65

45.


DIRECTION.
— Allô oui c’est moi tu as eu mon message ?
— Alors ? tu en penses quoi ?
— Tu es fier de moi ?
— Je ne sais pas une journaliste d’un grand groupe donc quotidien télé magazine je suis heureuse !
— Elle veut faire un sujet sur ma carrière mon parcours.
— Non je ne suis pas allée la voir mais comment pourrais-je ?
— Oui je sais tu es allé la voir à ma place une fois de plus parce qu’une fois de plus je n’ai pas pu y aller alors une fois de plus dis-moi comment elle va ?
— Dis-moi /
— DIS-MOI !

46.


F. – Je suis crevée.
Je vais me coucher.

J. – Parle un peu !

F. – Je n’ai pas les mots.
Pas les bons mots.
Je ne les trouve pas.
Je /

Un vide.

J. – J’ai envie de causer, moi.
Pour Noël on fait quoi ?

F. – sais pas.
Pas envie de /

Un vide.

J. – « Pas envie de », « pas envie de » !
Mais il serait peut-être temps de te décider !
De savoir chez qui on va,
ce qu’on va faire !

F. – mais toi !
Tu sais ce que tu vas faire toi ?
Je / je suis crevée viens de te dire,
et toi, toi, tu me demandes de réfléchir à ce qu’on va faire à Noël,
mais toi là,
pendant tes journées,
t’as pas le temps d’y / d’y penser ?

J. – On se calme.

F. – Tu me fatigues !
Tout me fatigue compris ?
Ce soir c’est / merde !
Trop mal partout.

J. – Oublie ce que je viens de dire.
Si tu peux.
Si tu en as la force.
Parce que mes journées tu vois,
je les passe à ça ;
j’essaie d’oublier.

47.


précédemment

DIRECTION. – Tu les as scotchés !
Tu as été parfait.
Champagne !

J. – Santé !

DIRECTION. – Je ne regrette pas de t’avoir emmené.
J’ai senti la Haute conquise par ton travail.

J. – Grâce à toi,
j’ai sorti le meilleur de moi-même.
Tu m’as poussé dans mes retranchements.

DIRECTION. – J’ai vu leurs yeux pétiller quand,
de la suppression du vestiaire des caissières,
tu as radicalisé ton point de vue en supprimant les pauses.

J. – Les pauses sont superflues et néfastes.
Elles ont un impact négatif sur la productivité.
Tes caissières, je les ai regardées pendant des jours.
Elles sont toutes atteintes de compulsions énurétiques.
Un aller retour aux toilettes toutes les 32 minutes en moyenne.
(…)

Extraits de presse

« Il est effectivement question dans sa pièce, de notre monde contemporain, celui que nous partageons ici et maintenant. Société de consommation, diktat managérial au cœur de la grande distribution, qui écrasent les individus. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas le fruit du hasard si la photo de la première de couverture du volume est illustrée par une photographie de C Tostain qui regarde comment nous vivons, coincés entre les rayons du supermarché. Pas si super que cela.

L’humanité se « déshumanise ». Les personnages sont pour le couple, les lettres J et F (respectivement l’homme et la femme). La hiérarchie du magasin est « la Direction » comme une abstraction du pouvoir et une machine performante de contrôle des achats et des actes du personnel : elle prend la parole selon les lois de la reconnaissance vocale. La société humaine ne fonctionne plus qu’à partir d’une parole suspendue, marquée dans le texte par le retour du / comme si les phrases ne pouvaient aller jusqu’à leur terme, comme si le sens n’arrivait pas à s’épuiser.

(…)

La fin de la pièce est d’ailleurs marquée par un dérèglement fou de la typographie (mise en page en 2 colonnes, variations des polices), par un emballement de la parole, celle de F. qui finit par tomber, par une accélération du sens (« vite vite viens vite, sous mon parapluie de brique, écoute, écoute »… ) ; le verbe accélérer revient sans cesse.

Le monde n’est plus alors que chaos, énumération universelle que le signe / suspend parce qu’il faut bien en finir. Ainsi le texte de C. Tostain s’inscrit-il dans l’écriture de notre époque. C’est l’acception la plus noble de l’expression théâtre contemporain. Comme les pièces de Masséra, de Vinaver, il y a plus longtemps, le théâtre de C. Tostain parle de l’organisation sociale, économique de nos sociétés actuelles mais son regard est peut-être plus inquiétant encore parce que le monde est aujourd’hui cruellement impitoyable. Dur et gris comme le ciel hivernal. »

[Marie du Crest, La cause littéraire, 6 janvier 2014]

Vie du texte

Pièce finaliste du Prix Ado des lycéens 2015, Amiens.


Création dans une mise en scène de Christophe Tostain avec Malika Labrume, FX Malingre, Elisabeth Tual en 2013-2014 :
— Théâtre du champ exquis à Blainville, le 5 novembre
— Théâtre de l’Archipel à Granville, le 14 novembre
— Halle aux Grains à Bayeux, le 13 février
— Théâtre de Lisieux, le 12 décembre

Tournée 2015
— Théâtre de La Chapelle Saint Louis, Rouen, du 26 au 28 mars

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