ISBN : 978-2-84705-108-7 EAN : 9782847051087 13x21cm, 80 p., 12,80 € 1 homme, 3 femmes, choeur, (deux enfants) ouvrage publié avec le soutien du Centre national du livre

Suzy Storck

PERSONNAGES

Chœur
Suzy Storck
Madame Storck
Hans Vassili Kreuz
La recruteuse
Deux jeunes enfants, fils de Suzy Storck et Hans Vassili Kreuz


PROLOGUE

CHŒUR
L’histoire commence comme ça.
Elle commence ici.
Ça se passe ici.
Exactement ici.
Ça ne sert à rien d’expliquer géographiquement
où précisément ça se passe.
Ça se passe dans la maison de Suzy Storck et Hans Vassili Kreuz.
Nous sommes le 17 juin.
Il est 22H37.
Le soleil n’est pas encore couché.
Dans la cuisine
sur la table de Suzy Storck il y a des bouteilles.
Trois.
Plus ou moins vides.
Suzy Storck est à la fenêtre et attend.
Que Hans Vassili Kreuz revienne.
Et tout lui revient
comme on exhume un corps
comme on déterre une histoire :
son incapacité à ne pas avoir réussi à affirmer de façon suffisamment vindicative
qu’elle désirait refuser certaines obligations personnelles et physiques
aussi bien qu’économiques
qu’elle désirait refuser de remplir son devoir conjugal
en ne produisant pas d’enfants.

SEQUENCE 1

CHŒUR
L’histoire commence comme ça.
Ça se passe ici.
Exactement ici.
Un 17 juin.
Il est 20H54.
On entend au loin le bruit d’une voiture.
Une voiture qui démarre
et s’éloigne.
Suzy Storck est là
le visage collé à la fenêtre.
Ne bouge pas.
Attend.
La chaleur est lourde.
C’est un peu avant l’orage.
Un soir où le soleil couchant n’en finit pas de se coucher.
Suzy éprouve le besoin de boire encore un verre.
Au loin
là-haut
on entend le bruit de voix d’enfants.
On entend le bruit de petites mains qui triturent une serrure avec des objets métalliques.
On entend quelqu’un frapper à la vitre de la porte.

MADAME STORCK
Ouvre cette porte Suzy !
Suzy tu m’entends ?
Ouvre cette satanée porte !

CHŒUR
Et Suzy Storck s’approche de la porte.
Et la main de Suzy Storck se lève.
Et la main de Suzy Storck se pose sur la poignée de la porte.
Et la main de Suzy Storck ouvre la porte.
Madame Storck entre
s’assied.
Face à face.
Elles sont assises à la même table.
Elles se regardent.
Se regardent longtemps.
L’une et l’autre pourraient se dire beaucoup de choses.
Elles ne le font pas.
Madame Storck gifle Suzy.
Une première fois.
Une seconde fois.

MADAME STORCK
Je ne sais pas comment c’est possible de me dire que j’ai une fille comme toi.
Je me suis mise en trois
j’ai tout fait.
Je veux dire
je n’ai jamais rien dit.
Je me suis toujours tue.
J’ai été une bonne mère
je n’ai pas été la pire
je t’ai tout épargné
et tu /
Tu me fais honte.
Une incohérence
l’incohérence de ma vie
tu es.
Je retrace le chemin de ce qui me /
nous mène à aujourd’hui.
Que de l’incohérence !

SUZY STORCK
Je ne sais pas quoi te dire.


SEQUENCE 5

CHŒUR
Elle travaillait avant.
Elle travaillait dans le poulet.
Est-Volaille.

SUZY STORCK
C’est là que je travaillais.

CHŒUR
Elle y travaillait parce qu’il y avait Est-Volaille qui embauchait.
Mais elle aurait très bien pu travailler ailleurs
à la manufacture de vêtements de sport
à la manufacture de couches pour enfant.
Il y avait le choix entre la volaille la fringue ou la couche.
Ce n’est pas une question qu’elle préférait la volaille.
C’est que très tôt on détermine le potentiel de l’enfant.
On détermine si on sera plutôt apte aux volailles aux fringues ou aux couches.
C’est que très tôt on détermine si tu seras secrétaire chef du suivi des productions directeur
des ressources humaines
dans les volailles les fringues ou les couches.

SUZY STORCK
Ça me procurait du plaisir d’y travailler.

CHŒUR
Ça lui procurait du plaisir d’y travailler
dans le poulet.

SUZY STORCK
J’aurais pu faire autre chose.

CHŒUR
Elle aurait pu faire autre chose.

SUZY STORCK
Couper et coudre.

CHŒUR
Elle aurait pu être couturière.
Mais quand on estime que le CAP couture
ce n’est pas assez digne
alors
on passe un CAP sanitaire et social
ou un CAP petite enfance
puis un bac technique après première de réadaptation.

SUZY STORCK
J’aurais pu être infirmière.

CHŒUR
Elle aurait pu être couturière.
Elle aurait pu être brodeuse.
Elle a fait dans le poulet.

SUZY STORCK
Ça me procurait du plaisir.

CHŒUR
Lui aussi
Hans Vassili Kreuz
il travaillait dans le poulet.
Elle pesait et étiquetait.
Quand c’était jour de fête elle nouait les pattes des poulets avec un élastique.
Hans Vassili Kreuz emballait et préparait les cartons de barquettes de poulet.
Gérait les envois.
Ils travaillaient au même endroit.
Est-Volaille.

SUZY STORCK
Mon lieu de travail.
Je faisais ça parce qu’il fallait bien faire quelque chose.
Hans Vassili faisait ça parce qu’il fallait bien faire quelque chose.
Je pesais et étiquetais.
Quand c’était jour de fête je nouais les pattes des poulets avec un élastique.
Hans Vassili emballait et préparait les cartons de barquettes de poulet.
Et gérait les envois.
On avait les pauses ensemble.
On se croisait.
De temps en temps.

CHŒUR
Un jour ils se sont parlé.

HANS VASSILI KREUZ
Paraît que le poulet c’est pas la grande forme.
La grippe.

SUZY STORCK
On fera dans le lapin.

HANS VASSILI KREUZ
Ça va fermer.
Y a des bruits qui courent.
Ça va bientôt fermer.

SUZY STORCK
Pas grave on ira ailleurs.

HANS VASSILI KREUZ
Je vais acheter un Super U.

SUZY STORCK
C’est quoi comme voiture ?

HANS VASSILI KREUZ
T’es con.
Faut que j’y retourne.

SUZY STORCK
Moi aussi.

CHŒUR
Le soir il l’a attendue.
Elle n’est pas rentrée à pieds
le soir de ce jour-là.
Il a dit :

HANS VASSILI KREUZ
Je voudrais seulement t’embrasser Suzy Storck
sentir ta langue venir dans ma bouche
sentir la chaleur de ta salive venir dans ma bouche
sentir ce qui pourra se produire dans le bas de mon ventre
lorsque ta langue viendra dans ma bouche
et que ma langue caressera ta langue.
Je voudrais seulement t’embrasser.
Je voudrais
comme ça.

SUZY STORCK
On ne peut pas faire ça comme ça Hans Vassili Kreuz.

HANS VASSILI KREUZ
Tu fermes les yeux Suzy Storck.
Je pose mes lèvres sur les tiennes
tu fermes les yeux
et ma langue viendra dans ta bouche.
Nous ne sommes pas obligés de nous aimer pour nous embrasser.

SUZY STORCK
On s’est embrassés.

Distinctions

Pièce sélectionnée dans la Moisson des auteurs, Entr’Actes, novembre 2013.


Pièce finaliste du Grand Prix de littérature dramatique 2014.

Extraits de presse

« (…) Cette visite [de la mère], tout comme l’ensemble de la pièce, nous est racontée par le Chœur, personnage principal, essentiel de l’histoire.

C’est lui qui décide de nous emmener à travers ce vies ordinaires, lui qui nous rappelle qu’un jour Suzy constate « son incapacité à ne pas avoir réussi à affirmer de façon suffisamment vindicative / qu’elle désirait refuser certaines obligations personnelles e physiques / aussi bien qu’économiques / qu’elle refusait de remplir son devoir conjugale / en ne faisant pas d’enfants ».

(…) Car c’est une tragédie que nous propose Magali Mougel. Le chœur est le témoin précis d’un destin qui se noue, et les Dieux ont été remplacés par les règles et les normes d’une société qui impose à ses membres des schémas archaïques, dépassés, et par trop hiérarchisés.

Le chœur nous donne les lieux, les dates, les heures, il est le scribe précis, le greffier des événements qui s’agencent. Tout cela se passe le 17 juin, entre 20h54 et 22h54. Deux heures précisément. »

[Patrick Gay-Bellile, Le Matricule des Anges, n°147, octobre 2013]


«  Guerillères ordinaires, poèmes dramatiques et Suzy Storck [sont] deux œuvres [qui] se font écho et particulièrement le premier poème « Lilith, à l’estuaire du Han » et Suzy Storck.

La seconde pièce constitue en effet une amplification, un aboutissement dramatique de la première inspirée d’un fait divers : Magali Mougel passe d’un monologue court à un texte inscrit dans l’héritage du tragique antique : elle convoque un chœur. Elle construit sa pièce à partir d’un prologue auquel répond un épilogue et le dialogue fait se déployer les voix des personnages qui gravitent autour de la figure de Suzy, Médée sans mythologie, Médée du peuple.

(…) Elle est une voix de femme perdue, ne répète-t-elle pas p.14 : « j’essaie » ou « je ne sais plus ». Elle est en guerre contre sa propre vie (…)

Le temps recule, avance, recule à nouveau, avance enfin et déborde, autour de l’unité du jour, le 17 juin, et de l’unité de lieu affirmée par le chœur comme un autre piège, comme l’enfermement de la jeune femme : « ici » en début de prologue ou des séquences 1 et 3, entendez la maison familiale, quelque part dans l’est de la France. Suzy est en guerre contre la vie qui s’est faite contre elle : « elle a pris les choses comme elles sont venues », p.30. Elle encaisse la violence faite à son corps, de la gifle de sa mère aux assauts sexuels de son mari qu’elle subit un peu à la manière de Lilith face à Georg.

(…) Ainsi Suzy Storck est-elle une pièce de la féminité blessée dans sa chair, humiliée socialement. Nous entendons la voix de Suzy qui ne désire rien de cette vie hétérosexuelle de mère, d’épouse, de femme au foyer. Il y a quelque chose de puissant dans cette provocation tragique à l’ordre social, à l’impérative maternité, provocation et cri que l’on entend aussi, mais d’une autre façon, dans le théâtre d’Angelica Liddell. »

[Marie du Crest, La Cause littéraire, 5 novembre 2013]

Le texte à l’étranger

Traduction en allemand et publication dans la revue SCENE n°20 en 2017.

Lecture au Festival Primeurs 2018, festival d’écriture dramatique contemporaine, en lien avec Le Carreau, scène nationale de Forbach et de l’est mosellan, au Théâtre National de Sarre (Alte Feuerwache), à Sarrebruck, le 24 novembre 2018.


Traduction en anglais par Chris Campbell, directeur littéraire du Royal Court Theatre à Londres.

Création en anglais dans une mise en scène de Jean-Pierre Baro, Gate Théâtre, Londres, du 26 octobre au 18 novembre 2017.

Mise en lecture à New York dans le cadre du PEN World Voices Playwrights Festival, Segal Theatre, le 16 avril 2018.

Tournée en France de la mise en scène de Jean-Pierre Baro, Théâtre National de Bretagne, Rennes du 15 au 18 novembre , et au CDN de Sartrouville (78) du 21 au 24 novembre 2018.


Traduction en italien par Maria Sole Galli (2016).


Traduction en espagnol par Monica Espina, Quebracho Théâtre, en 2019.

Vie du texte

Lecture dirigée par Cécile Backès, Festival Regards croisés, organisé par Troisième bureau, Grenoble, le 18 mai 2014.


Lecture lors des Lundis en coulisse de la compagnie Les encombrants, Dijon, le 7 mars 2016.


Réécriture par l’auteure et mise en scène de Jean-Pierre Baro avec des élèves de l’ERAC (Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes), Théâtre National de La Colline, Paris, du 15 au 18 juin 2016.


Création dans une mise en scène et scénographie de Simon Delétang, avec Marion Couzinié, Simon Delétang, Françoise Lervy et Charles-Antoine Sanchez, Théâtre du Peuple, à Bussang (88), du 7 août au 7 septembre 2019.

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