ISBN : 978-2-84705-092-9 EAN : 9782847050929 13x21cm, 72 p., 12,50 € 2 hommes, 2 femmes Ouvrage publié avec le soutien du Centre national du livre

dévotion Erwin Motor

p. 20 à 23

4.
____

Madame Merteuil. – Vous êtes un brave petit soldat Monsieur Talzberg.
Toujours à cheval entre la nuit et le jour.
Votre dévotion pour notre entreprise est l’une de celle qui nous maintient la tête hors du naufrage.
Mais la Pologne nous guette Monsieur Talzberg.
Rôde comme une ombre noire sur notre tête.
Le spectre de la Pologne Monsieur Talzberg.
Le spectre de la Pologne nous effraie tous
et compte tenu des courbes du marché de l’industrie auto-mobile
nous pourrions nous retrouver en situation
de crise.
Mais n’ayez crainte Monsieur Talzberg.
Je ne vous ferai pas le coup de la Sibérie.
Cela étant Monsieur Talzberg
je constate depuis quelques temps un faiblissement sur la chaîne de montage F.
Les ressorts et les Neumann Monsieur Talzberg.
On faiblit dans la cadence
Monsieur Talzberg.
Je sais que vous avez une affection particulière pour la minutie de nos petites mains expertes
Monsieur Talzberg.
Nous étions en capacité de fournir 3000 pièces par nuit
et je constate une chute
une baisse
un ralentissement de productivité.
Les temps de pause ?
La durée de transition d’une pièce à une autre ?
La présence d’un élément perturbateur ?
Je ne sais pas Monsieur Talzberg.
Peut-être la jeunesse et la maladroitesse de nos dernières recrues.
Nous voulons lutter contre le chômage des femmes et des moins de 25 ans, mais peut-être que ces enfants sont encore inaptes au travail.
Et vous savez comme moi que nos dernières ouvrières de moins de 25 ans n’ont pas fait long feu.
Pourquoi ?
Je ne sais pas Monsieur Talzberg.
Vous êtes mon seul interlocuteur avec ce qui se passe dans mon usine
la nuit.
Alors instruisez-moi Monsieur Talzberg.
Monsieur Talzberg
je ne veux pas vous inviter à jouer dans un mauvais film.
Mais JE SUIS SEULE À ME DÉBATTRE AU BOUT DU CORDON OMBILICAL.
Revenez me voir.
Réfléchissez à l’action que vous pourriez mener
pour maintenir les rendements à flot
et revenez me voir.
Ne me décevez pas Monsieur Talzberg.

Monsieur Talzberg. – Décevoir.
Suis-je celui qui est capable d’une chose de ce nom ?
Décevoir.
Je ne déçois rien
personne
jamais.
Décevoir.
Pas un mot possible pour me qualifier.
Madame
vous osez
vous venez
vous me donnez rendez-vous pour un entretien.
Je ne pose pas de questions
j’accours.
Question de respect du supérieur.
DE LA SUPÉRIEURE.
Vous me dites
que je ne serais pas capable
que je serais incapable
de faire en sorte
que cette usine
fabrique familiale qui vous appartient
puisse maintenir son flux de production à flot.
Madame Merteuil
je consacre jour et nuit à votre entreprise
le déclin de cette entreprise
serait la croix sur laquelle vous pourriez me sacrifier.
Une chose à faire
Madame Merteuil
nommer le nom de celle qui ralentit la production.
Un nom et j’en fais mon affaire
une affaire personnelle.
Un nom.
Un seul.

Madame Merteuil. – Monsieur Talzberg
je ne vais pas y aller par quatre chemins.
Pardonnez par avance la bestialité de cette dénonciation
mais qu’est-ce que je dénonce après tout Monsieur Talzberg ?
Les défaillances d’une ouvrière.
Les incapacités d’une ouvrière.
Nous ne devons pas nous en émouvoir Monsieur Talzberg.
Et je ne m’émeus pas.
CÉCILE VOLANGES.
Et vous vous en doutiez Monsieur Talzberg.
Mais l’affaire est close Talzberg.
À VOUS DE FAIRE EN SORTE QU’ELLE GARDE LA CADENCE OU BIEN QU’ELLE PARTE
Talzberg.
Vous connaissez l’adage :
CE QUI ATTEND DERRIÈRE LES PORTES D’ENTRÉE DE NOS USINES ?
DES TRAVAILLEURS PRÊTS À VOUS SAIGNER
Talzberg.
On envie votre place et celle de Volanges.
Et je pourrais les offrir à bien plus méritants.
Monsieur Talzberg
savez-vous combien un contremaître de votre carrure
Monsieur Talzberg
me coûte ?
Vous le savez et je préfère ne pas y penser
car le seul souvenir de ce chiffre me fait penser à la Pologne.
Soyez sec
intransigeant
et sans merci.
Et si besoin
prenez de moi ce qui est à prendre.
Mon tempérament, Monsieur Talzberg.
Ne partez pas si vite !
IL N’EST PAS BON QUE L’HOMME SOIT SEUL.
Ce sont de longues nuits qui vous attendent encore.
CROYEZ-VOUS RÉELLEMENT QUE TOUTE MON ÂME
N’A DE CESSE QUE DE SE SOUCIER DU MAINTIEN DES FLUX DE PRODUCTION ?
Ce serait un blasphème, Monsieur Talzberg.
Un gaspillage sans nom.

p. 25 à 29

6.
____

Cécile Volanges. – Je ne travaille pas depuis très longtemps chez Erwin Motor.
Je ne travaille pas depuis longtemps.
Je suis comme on dit
dans les dernières arrivées.
Alors un rendez-vous pour un bilan
pour échanger
un bilan d’étape
c’est plutôt une bonne idée.
Je me dis que c’est plutôt une bonne idée.

Monsieur Volanges. – Il te demande de venir plus tôt.
Il te paie si tu viens plus tôt ?
Il te demande de venir plus tôt.
Il doit payer.

Cécile Volanges. – Je ne travaille pas depuis très longtemps chez Erwin Motor.
Je ne refuse pas un entretien
un bilan d’étape.
C’est
oui
une bonne idée.

Monsieur Volanges. – Tu crois que c’est dans la nature des patrons de venir
de venir
se pointer
et te dire
à toi
la petite main
la petite docile
Cécile
CROYEZ-VOUS RÉELLEMENT QUE TOUTE MON ÂME N’A DE CESSE QUE DE SE SOUCIER DU MAINTIEN DES FLUX DE PRODUCTION ?
et de t’obliger à venir plus tôt
pour un entretien.
Un entretien
de quoi pour quoi ?
Tu es dans les dernières arrivées
et tu serais la dernière à partir ?

Cécile Volanges. – C’est une entreprise
familiale.

Monsieur Volanges. – Mon entreprise aussi est familiale.
Mon garage aussi est familial.
C’est de l’artisanat familial.
C’est moi qui l’aie construit
c’est mon garage
je suis ton mari
c’est familial.
Tu viens avec ta belle bouche et tu dis ça.
Mon entreprise aussi est familiale.
Tu pourrais poncer les pièces.
Les petites pièces.
Je pourrais te payer pour ça.
Je le pourrais.
Pas te déclarer mais te payer.
Te payer /
LEUR LANGUE N’EST LÀ QUE POUR MOUVOIR DES SYLLABES ET DE LA MATIÈRE MORTE.
Le gaspillage
Cécile
de te voir courir après ces chancres et ces bubons.
Quel honneur, quelle reconnaissance.
Que du vent !

Cécile Volanges. – Je travaille pour une entreprise de valeur.
Qui a des valeurs.
Qui revendique un amour du travail.
Un amour du travail bien fait.
Nous sommes français.
Nous travaillons pour une entreprise familiale française qui nous respecte
avec respect.
Aussi est-ce de leur ressort que de se soucier de leurs ouvrières
de la perfection
du cœur que nous mettons à l’ouvrage.
Aussi est-ce de leur ressort que de nous convier
chaleureusement à un bilan d’étape
à un bilan sur nos capacités à maintenir les flux de productivité.
JE NE SUIS PAS SEULE À ME DÉBATTRE AU BOUT DU CORDON OMBILICAL.
Nous nous débattons collégialement.
Dehors
la Pologne attend que des ouvrières comme moi
cèdent
cèdent sous la dureté des conditions de travail
cèdent et se plaignent de la dureté de nos conditions de travail.
Il n’y a pas de dureté dans nos conditions de travail.
Nos conditions de travail nous permettent d’obtenir un salaire
un salaire décent
calculé de façon décente
sur des bases décentes.
Lorsque je me lève à 15 h
que je quitte la maison à 19
que le soleil est sur le point de se coucher
lorsque je me lève à 15 h
que je quitte la maison à 19
que je parcours 15 kilomètres à travers la forêt
6 jours sur 7
pour rejoindre mon atelier
mon établi
pour embaucher à 20 h 30 et finir à 5 h 30
j’éprouve de la satisfaction.
De la satisfaction pour un travail accompli.
Je suis une force de travail.
Je suis productive et performante
et j’éprouve de la satisfaction.
Lorsque je parcours 15 kilomètres à travers la forêt
que le soleil commence parfois à se coucher
et que sur mon établi filtre un rayon de lune verte
j’éprouve de la satisfaction.
Quand on éprouve du plaisir
à regarder la minutie
la dextérité
avec laquelle
je place une petite pièce dans une autre petite pièce
j’éprouve de la satisfaction.
Mais qui peut comprendre ce plaisir
car on peut encore éprouver du plaisir
à tenir son poste
toute une nuit
les doigts aiguisés
et avertis
les doigts acérés par la précision
que cela demande
de placer un ressort de cette dimension
dans un Neumann de cette dimension.
Celui qui n’a pas goûté à cet exercice
ne peut pas nous juger.
Tu ne peux pas me juger.
MA DÉVOTION À CE TRAVAIL
EST MON ÉMANCIPATION.

Monsieur Volanges. – Corps et âme
les nuits de l’ouvrière
sont offertes à Erwin Motor.
Erwin Motor.
Un nom.
Une firme.
Une société anonyme.
QU’EST-CE QU’UN RAT QUI GAGNE UNE COURSE ?
UN RAT.
(…)

Distinctions

Pièce finaliste du Grand Prix de littérature dramatique 2013


Inscrite au répertoire de la Comédie-Française, 2011


Pièce sélectionnée par le comité de lecture du Théâtre du Rond-Point.


Pièce sélectionnée par les Lundis en coulisse du Théâtre de l’Aquarium.


Sélectionnée par le Fracas des mots, laboratoire pour les écritures contemporaines du CDN-Le Fracas, Montluçon, mai 2013.

Extraits de presse

« Il y a une force poétique très grande dans l’écriture de Magali Mougel, une très belle manière de parler du monde du travail et de l’usine, sous l’angle incroyablement audacieux de la dévotion, ce qui est plutôt provocateur.

Erwin Motor est une usine automobile où Cécile Volanges travaille la nuit, à la chaine, en disant Ma dévotion pour mon travail est mon émancipation. Son chemin vers la liberté passe par l’émancipation en l’amenant très loin jusqu’à la résistance.

Magali Mougel invente un paradoxe génial : le travail qui est une échappatoire pour Cécile Volanges est aussi l’endroit même de son aliénation.

Il est intéressant de voir comment les personnages incorporent ce discours extérieur et comment il voyagea entre eux. Nous espérons que le spectateur suivra le parcours en repérant comment un discours extérieur s’impose à nous au point que l’on ne sache plus que ce n’est pas notre propre parole et pensée, mais celle d’un discours dominant. »

[Extraits de l’interview de Delphine Crubézy, Poly, octobre 2015]


« Ancré dans l’univers aliénant du travail à l’usine, le texte délesté de tout pathos pourrait s’inscrire, affirmer l’auteure, dans « le théâtre de la constatation sociale ». Qui approche l’horreur économique bine différemment de Daewoo, roman-enquête de François Bon porté à la scène par Charles Tordjman. (…)

En détournant les figure libertines des Liaisons dangereuses – Madame Merteuil campe ici l’implacable patronne de l’usine Erwin Motor quand Monsieur Talzberg (Valmont en allemand) est son contremaitre zélé, libidineux -, Magali Mougel éclaire autrement la nature de l’aliénation de Cécile Volanges, l’ouvrière.

Mêlant poésie, trivialité et prosaïsme concret quotidien, son écriture protéiforme interroge la complexité de notre rapport au travail, à la violence sociale, au pouvoir, à l’usinage de nos vies. »

[Veneranda Palatino, Dernières Nouvelles d’Alsace, 4 novembre 2015]


« Ces Liaisons dangereuses contemporaines qui font de l’entreprise libérale toute-puissante le fossoyeur de la société ne manquent pas de clairvoyance. »

[FM, L’Alsace, 7 novembre 2015]


Les quatre personnages « s’observent et se taclent avec le même acharnement. Rapports de séduction et de pouvoir, pression, veulerie et rageuse jalousie sont autant à la manœuvre que dans le roman de 1782. (…)

La scénographie est superbe, rideaux de lanières en plastique, panneaux transparents d’où l’on espionne, éclairage à petites touches. Le texte est vif (…)

Une mise en scène pleine de qualités et de maîtrise. »

[C.S.C., Dernières Nouvelles d’Alsace, 13 novembre 2015]


« S’emparant de ce superbe texte de Magali Mougel, détournement poétique et politique des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et de Quartett d’Heiner Müller, Delphine Crubézy nous immerge dans une usine automobile en pleine déliquescence, dont on ne sait avec certitude si elle n’a pas été délocalisée en Pologne. (…)

Se joue ici la complexe domination des pouvoirs industriels et financiers sur la vie d’une simple ouvrière. »

[Caroline, Chatelet, Théâtre(s), hiver 2015]

Le texte à l’étranger

Traduction en espagnol (Mexique) par Humberto Perez-Mortera (commande de l’Institut des Beaux-Arts de Mexico City).

Lecture en espagnol dirigée par Ignacio Escárcega, dans le cadre du Cycle de Théâtre Européen, au Théâtre El Granero du « Centro Cultural del Bosque » de Mexico City, le 23 et le 24 août 2011.


Traduction en allemand par Frank Weigand en collaboration Leyla-Claire Rabih.

Diffusion en direct de Erwin Motor, Hingabe , sous la direction de Anouschka Trocker, sur SR 2 KulturRadio depuis la Alte Feuerwache de Sarrebruck dans le cadre du Festival Primeurs, le 22 novembre 2012.


Traduction en anglais par Chris Campbell en 2014.

Publication dans Anthology of contemporary french plays en 2017 aux éditions Oberon Books.

Vie du texte

Lecture au Théâtre du Rond-Point dirigée par Brice Cousin, avec les Elèves de l’ESAD, lors des Mardis midi, le 5 février 2013.


Lecture au Théâtre de l’Aquarium, lors des Lundis en coulisse, par les comédiens du JTN le 25 mars 2013.


Lecture à La Mousson d’été 2011, dirigée par Olivier Werner, Pont-à-Mousson, le 28 août 2011.


Lecture au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, dirigée par Laurent Muhleisen, avec
Sylvia Bergé, Denis Podalydès, Jennifer Decker et Guillaume Mika, le 5 novembre 2011.


Lecture au Théâtre de la Huchette, Paris, le 18 juin 2012.


Lecture par l’auteur à la bibliothèque Armand Gatti, La Seyne-sur-mer, le 6 octobre 2012.


Mise en voix dirigée par Sébastien Bournac dans le cadre des soirées « Mauvaises herbes », Toulouse, le 23 janvier 2013.


Lecture par la compagnie Actémobazar dans le cadre du Festival des Ecritures, dirigée par Delphine Crubézy avec Philippe Cousin, Delphine Crubézy, Violaine-Marine Helmbold, Christophe Muller, le 24 mars 2013.


Création pour marionnettes à gaine et portées par le Théâtre aux mains nus, dans le cadre du Festival d’automne, sous la direction d’Eloi Recoing, du 5 au 10 octobre 2012.


Lecture-spectacle dans une mise en scène d’Emmanuel Debout et Stéphanie Crosa avec Murielle Biot, Nicolas Zanier, Samory Sakho, Julie Castel, salle Jean Dame, Paris, du 8 au 10 février 2013.


Chantier de création dirigé par Maxime Contrepois, compagnie Le Beau Danger, avec Adeline Guillot, Dan Artus, Elsa Grzeszczak, Mathias Zakhar, Confluences, 10 et 11 novembre 2014.

Création dans une mise en scène de Maxime Contrepois, avec Dan Artus, Roxane Kasperski, Joseph Fourez et Judith Morisseau, Théâtre de la Loge, Paris, du 26 au 29 avril 2016.


Création par la Compagnie Actémobazar, dans une mise en scène de Delphine Crubézy, avec Violaine-Marine Helmbold, Fred Cacheux, Philippe Cousin, Cécile Gheerbrant :
— La Filature, scène nationale, Mulhouse, du 5 au 7 novembre 2015
— Comédie de l’Est-CDN d’Alsace, 25 et 26 novembre 2015
— Théâtre Gérard Philipe, scène conventionnée de Frouard, 5 février 2016
— TAPS, Strasbourg, 23 février (et 21-22 avril)

Une version pour les lycées dans une configuration « au carré » est proposée par la compagnie sous le nom Motor In situ en avril 2018.

Haut