ISBN : 978-2-84705-061-5 EAN : 9782847050615 13x21cm, 80 p., 12 €3 hommes, 1 femme + 2 hommes, 1 femme Ouvrage publié avec le soutien de la Communauté française de Belgique

Mythmaker

Vous pouvez écouter le début de la pièce lue par Manuel Pereira
sur http://www.lebilletdesauteursdetheatre.com/Lecture-archives-29.html
lors du Salon du Théâtre et de l’édition théâtrale, le 22 mai 2010, stand d’ANETH, sur le site du BAT.

Scène 3, Grow or go

« Pour une société, une institution, une province,
le personnel est son actif le plus important.
Maximiser le rendement de l’actif est crucial
si l’on veut soutenir la concurrence. »

Clay. – Et notre Canadien, notre cher,
comment s’appelle-t-il déjà ? Dubois.

Soares. – Oui.

Clay. – Qu’est devenue sa fille ?

Soares. – Je ne /

Clay. – Je me souviens... Un ange n’est-ce pas ? Si délicate.

Soares. – Elle.

Clay. – La fierté de son père. Si jolie et en même temps si,

Soares. – Oui ?

Clay. – n’est-ce pas, si belle, si fière.
Vous connaissez bien Dubois. Vous pourriez peut-être...

Soares. – Mais, Monsieur Clay !

Clay. – Oui.

Soares. – Dubois n’est plus parmi nous.

Clay. – C’est-à-dire ?

Soares. – Vous l’avez libéré de ses obligations.

Clay. – Pour quelle raison ?

Soares. – Il vous tenait tête.

Clay. – Une vraie mule n’est-ce pas. Je me souviens. Il fallait. Je l’ai cassé oui. (Geste.)

Soares. – Il ne s’en est pas remis. L’alcool. Sa femme l’a quitté.

Clay. – Comme ça (Geste.) , je l’ai pris comme ça, et je l’ai cassé. (Geste.)
Grow or go !
Après ça, il est venu ici ramper pour mendier une place de larbin dans son cabinet, une vraie couille molle.

Soares. – J’ai entendu dire qu’il venait d’hypothéquer sa maison.

Clay. – Je déteste ceux qui rampent.

Soares. – La fille aide son père, elle vit de petits boulots.

Clay. – Je déteste ceux qui rampent.
Dommage, la fille valait peut-être que je sauve ce crétin.
Attendez…

Soares. – Oui, Monsieur Clay.

Clay. – C’est une idée intéressante. Combien valait son hypothèque ?

Soares. – Je peux me renseigner.

Clay. – C’est le montant que vous allez proposer à la fille. Je rachète l’hypothèque.

Soares. – Ce sera peut-être / elle tient beaucoup à son père.

Clay. – Lui, il est fini. Mais la fille peut le sauver. J’aime cette idée. Si elle accepte,

Soares. – Oui, si elle accepte.

Clay. – l’hypothèque est levée et son père retrouve son poste. Il était où déjà ?

Soares. – Responsable marketing, dans notre filiale, à Montréal.

Clay. – Il s’était défoncé pour ce poste-là. Vous imaginez, maintenant. Pour retrouver son job il serait prêt à me lâcher sa fille. Il me doit bien ça. Retour sur investissement, cher ami.
Et elle, vous pensez pouvoir la convaincre ?

Soares. – Je vais essayer.

Clay. – N’essayez pas, concluez. J’aime cette idée. La fille.

Soares. – Elle est très fière.

Clay. – Je suppose que mademoiselle ne voudra pas que son père le sache.

Soares. – Elle ne le voudra pas, non.

Clay. – Alors, faites d’abord l’offre au père. Doublez le prix s’il le faut. Vous verrez qu’il finira par la convaincre.

Soares. – Vous croyez ?

Clay. – J’aime cette idée.

Scène 11, Consumer insight

« De plus en plus la société nous contraindra
à faire l’amour
dans les normes productives ou sociales.
Elle veille à distribuer les rôles…
dans la production comme dans l’amour. »

Trois écrans diffusent les visages d’internautes filmés en webcam : deux garçons et une fille, jeunes, dans la vingtaine. Ce web-chatting peut avoir lieu en direct, les interlocuteurs se trouvant sur scène (chacun devant son ordinateur) ou ailleurs dans le monde, par système de téléprésence… Ils continueront de parler, brouillant la scène entre les deux amants. Une part de leurs échanges peut être laissée à l’improvisation. La source d’inspiration qui préside à cette scène est le tableau de Max Ernst : « La Vierge corrigeant l’enfant Jésus sous le regard de trois témoins ».

La femme s’allonge sur le lit, modifie machinalement sa position, se relève…
Soares fait entrer le marin, puis il prend la caméra et, d’abord discrètement, commence à filmer. La femme cache pudiquement sa nudité.

Marin. – Vous êtes la plus belle fille du monde.

Webcam-chatters
Vous croyez qu’ils vont le faire ?
Probable.
Une chatte pareille. (Rires.) Je déconne, elle est vraiment top.
Trop class la meuf. T’as vu son sourire ?
Non, je ne vois que son cul. (Rires.)

Le marin va se coucher auprès de la femme.

Vous les mecs, c’est toujours le cul direct.
C’est notre cerveau prédateur ; l’instinct tu vois.
Paraît même que c’est scientifique.

Marin. – Vous voulez peut-être… (Geste.)

Elle. – Ça vous gêne ?

Marin. – Un peu. Oui.

Elle. – Moi aussi.
Pas moyen pourtant. J’ai essayé.

Marin. – Ah.

Elle. – Il faudra s’y faire.

Marin. – Dans ce cas…

Il se déshabille.

Webcam-chatters
Je préfère les peaux métis. Elles ont quelque chose de souple qui flatte le toucher.
Oui, mais elles sont un peu grasses.
Ça me dérange pas.
Question de goût.
Et le yahourt à la vanille, tu trouves pas ça dégeu ?
Non, moi je les aime vraiment laiteuses, à peine rosâtres.

Clay est entré dans la pièce.

Clay. – Vous êtes jeunes.
Vous êtes jeunes et en pleine santé.
Vous croyez n’en faire qu’à votre tête.
Mais c’est faux. Chacun de vos mouvements dépend de moi.
Chacun de vos sentiments.
Vous croyez vivre votre putain de vie. Mais votre vie non plus ne vous appartient pas.

Webcam-chatters
C’est un point de vue intéressant.
Oui.
C’est chouette comme problématique.
Attendez, quelqu’un vient de m’envoyer ça : (Lisant.) « D’une certaine façon, on peut se demander si notre sexualité nous appartient en propre. En définitive, nous baisons selon les normes qu’on a décidé pour nous. »

Clay. – J’aime vous voir vous agiter devant moi.
Jeunes et pleins de santé.

Webcam-chatters, la fin du message s’affiche sur l’écran
« ... Désormais même l’amour ne nous appartient pas vraiment. Nous obéissons à des rôles préétablis. Notre libido serait complètement mimétique. »
J’ai pas tout suivi. Mais je sens bien le concept.
Ouais, ça fait du bien d’en parler en tous cas.

Clay. – Dansez. Je veux vous voir danser. (Gestes.) Musique !

Les amants se lèvent et se mettent à danser, gauchement, cachant l’un contre l’autre leur nudité.

Webcam-chatters
Ça me rappelle un truc, j’ai bossé là-dessus en prépa, les techniques du trade-off ; ils appellent ça aussi le « consumer insight » : ce n’est pas le marché qui doit suivre nos comportements, mais l’inverse. À la fin, l’amour, le sexe, et même les sentiments tu vois, doivent obéir aux stratégies de marketing. Ils ont besoin de savoir comment tu baises, quels dessous tu mets quand tu vas au lit, la couleur que tu préfères, si tu te brosses les dents avant de niquer ou des trucs comme ça. Après, ils peuvent cibler, modeler les comportements. Et nous, l’amour et le reste, on finit par le faire comme eux ils veulent.
Tu te sens piégé là, perso ?
Ouais, grave, on l’a vraiment dans le cul. (Rires.)
De toute façon les mecs, vouloir échapper au formatage, c’est pas un peu utopique non ?
T’as raison.
Ouais.
En même temps, c’est cool ce que tu viens de dire.

Tandis que le couple danse, Clay s’approche, touche les corps.

Extraits de presse

« Nous tenions à vous signaler que nous avons apprécié la réflexion que votre texte propose tant sur la valeur marchande de l’être humain que sur le besoin d’histoires et de croyances sur lequel s’appuie le capitalisme. De même, la façon dont il interroge notre possibilité ou non d’échapper à ce que nous inculque la société à laquelle nous appartenons, nous a semblé fort pertinente. »
[Comité de lecture du Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis, octobre 2009]


« Nos lecteurs ont été sensibles à cette pièce librement inspirée du film d’Orson Welles An Immortal story.
Un film revisité pour une pièce de théâtre actuelle au propos brûlant de nécessité, structuré par une dramaturgie moderne, qui entremêle un récit classique et des immersions plus technologiques, quelques moments de poésie tragique aussi, comme le monologue de la jeune fille.
La langue va à l’essentiel, elle est économe et pleine de souffle. Tout ici est choisi et orchestré à la perfection pour servir une fable tragique et moderne, à la fois intime et universelle. »
[Comite de lecture d’ANETH, janvier 2010]


« La force de l’auteur est aussi d’appuyer [son] questionnement sur un fondement économique dans un monde du libre marché et de la circulation accélérée de l’information. Question du marketing éthique quand de nouvelles légendes viennent accompagner les produits, question de l’esclavage intime quand le pouvoir de l’argent brise tous les préjugés... »
[ Comité de lecture, Panta Théâtre, mars 2010]

Le texte à l’étranger

Traduction en allemand de Claudia Hamm

Lecture en allemand, au Litterarische Colloquium Berlin, février 2010, et à la Galerie Mat’s Laden, Berlin, le 9 avril 2010.

Vie du texte

Mis en voix lors du Festival Ecritures consacré aux nouvelles écritures contemporaines, au Théâtre National de la Communauté Française, à Bruxelles, le 28 mars 2009.

Lecture dirigée par Anton Kouznetsov, dans le cadre de L’Imparfait du Présent, organisé par les Francophonies en Limousin, le 26 septembre 2010.

Pièce lauréate du Prix Sony Labou Tansi des lycéens 2011, organisé par Les Francophonies en Limousin, la Maison des auteurs et le Centre des écritures dramatiques de Wallonie-Bruxelles.

Lecture aux Lundis en coulisse du Théâtre de l’Aquarium, le 9 décembre 2013.

Mise en lecture par Alice Ronfard et des acteurs canadiens, dans le cadre de Dramaturgies en dialogue, 2015, organisé par le CEAD, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Montréal, Canada, le 25 août 2015.

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