ISBN : 2-84705-022-1, 13x21 cm, 48 p., 9,50 € 3 hommes, 1 femme, chœur de femmes Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre

Quelqu’un manque

LES PLEUREUSES

Disait-il.

Entendait des voix. Des gens ici et là circulant. Derrière le mur ou au-dessus.

Personne, pourtant, au-dessus.

Voyait des ombres. Croyait. Pensait.

S’imaginait, sans doute, des choses.

Inventait, oui.

À commencé comme ça.

Tout doux, voilà. Petit à petit.

Gardait la chambre. Toute la journée.

Répétait à loisir. Garder la chambre.

Je garde la chambre, disait-il.

Devait avoir peur, craindre quelque chose.

Se levait pour un rien et allait à la fenêtre surveiller.

Jeter un œil.

Au cas où, disait-il.

Qui sait quoi, disait-il.

Pas trop de passage mais tout de même. Des voitures. Des passants.

Quelques vieux assis sur le banc, au soleil ou à l’ombre.

Surveillait la cour de derrière les volets. Regardait les femmes. Les enfants en bas âge circulant dans le chose, là, à roulettes.

Pour l’apprentissage, là, de la marche.

Babillants.

Lui, derrière les volets.

Suspectant les autres en face, de derrière les légers rideaux blancs.

Doivent m’observer et se poser question, disait-il.

Des jours entiers sans sortir.

À garder la chambre, le salon, la cuisine.

La salle de bain parfois.

Grattant la peau avec les ongles. Les bras, les jambes.

Assez vite couvert de croûtes.

Pas joli, joli.

Dans la baignoire à s’asperger.
À tenter calmer la douleur. À faire cesser le suintement.

Dans la maison cloîtré.

Prenant rythme.

Repères.

La journée bien réglée.

Gosses en partance.

Machine à nettoyer les trottoirs.

Facteur claquant la porte.

Onze heures moins le quart, régulier.

Oreille tendue, disait-il.

À suivre la course du soleil.

Du matin jusqu’au soir.

Promenades des chiens-chiens.

Poussettes en vadrouille.

Tout bien réglé. Organisé.

Jusqu’à cinq heures. Précises.
Revenait vers la porte.

Au garde-à-vous dans le couloir.
Toujours là à m’attendre, disait-elle.

Debout dans la cuisine.

Café passé juste servi.

Pas habituée, disait-elle.

Etre attendue.

Les premiers temps.

Si souvent, avant, envolé, sorti ou en retard.

Disparu.

Longue période en déconfiture.

Tard le soir à rentrer sur la pointe des pieds.

Tête ailleurs.

Elle, déjà couchée. Lumière éteinte même.

Interrogeant encore dans un demi-sommeil.

La journée, le travail. Tout ça, quoi.

Tout à fait naturel.

Quoi demander plus.

Drôle de chose, disait-il.

Peut-être là le début.

Perdu, oui, à partir de là.


ELLE
Quoi dire alors ?

Banalités.

LES PLEUREUSES
Gentillesses.

ELLE
Misérables mensonges.

LES PLEUREUSES
Pourquoi songer tout dire ?

Pas pensable tout dire.

Savait bien de lui-même de quoi il retournait.

Voilà qu’il pleut, disait-il.

Et nous, autour de lui à bavasser et à se tordre les mains, nous n’en avions rien vu.

Jugé cela sans importance.

Pourriez-vous entrouvrir la fenêtre ?, demandait-il.

Longue phrase sans faillir.

Et nous de refuser.

Argumentant.

Tout à la soif de l’épargner.

Bien trop froid, dehors, disait-on.

Tu n’y penses pas, disait-elle.

Quand peut-être c’était là, dernière envie.

Emporter avec lui ce souvenir de pluie-là.

L’odeur de cette pluie chaude.

Sur les arbres du jardin.

Le bruit des gouttes sur le bitume.

Et le sourire, il me semble aujourd’hui, disparaissait de suite.

Glissait comme lui, à nouveau, vers le mur.

Un temps.

Replongeait.

ELLE
Vous et moi fidèles à ses côtés.

LES PLEUREUSES
Comment dit-on ?

À son chevet.

À son chevet, voilà.

Nous avons fait tout ce que nous pouvions, disait-elle.

Et à voix basse nous parlions de lui encore et encore.

Nous disions Gume, son prénom d’avant oublié.

De lui et d’autres.

De ceux qu’il connaissait.

Les amis, la famille.

Les connaissances.

L’ont vite oublié, disait-elle.

Plus personne, là, d’un coup.

ELLE
Souvent comme ça en ces moments.

Va savoir, les gens, ce qu’ils pensent.

Préfèrent se foutre le camp.

Pas un mot.

Pffuit, plus personne.

LES PLEUREUSES
La peur sans doute.

(...)

Extraits de presse

C’est une pièce « dont la brièveté même travaille le langage et le deuil comme autant de pertes, de lacunes, de répétitions impuissantes, de silences et de non-dits. Le manque de l’autre, du compagnon malade, agonisant et défunt dont nous suivons le calvaire physique.

La choralité dans la distribution (les pleureuses, Elle, le soignant, l’ami) accomplit ce travail de la recherche de ce qui s’en va, de ce qui s’efface, de ce qui meurt mais aussi de ce qui reste. Nous ne savons pas si les paroles se souviennent, ressurgissent, semblables à la mémoire. (…)

Les pleureuses (…), ce chœur de femmes, rappelant les rituels antiques du deuil, occupe en effet une place prépondérante dans la pièce ; il ne fait pas figure de simple commentateur épisodique mais bien plutôt de voix prédominante, portant toutes les autres, en son sein, comme si la parole du personnage était en manque d’elle-même, par essence. (…)

Le personnage autour duquel prend forme le requiem entre lui aussi dans la sphère d’un langage atrophié, médicalisé. Il perd son prénom d’avant la maladie et devient GUME (p.18) : dans la bouche d’Elle puis des Pleureuses. (…)

La déconstruction du corps incurable s’écrit donc dans la déconstruction à la fois de la rhétorique mais aussi de la logique dramatique du personnage. Sa réalité n’est que verbale et E. Darley ne le désigne justement pas Gume (dans les didascalies) mais « Celui qui manque » seulement à partir de la page 32. »

[Marie du Crest, La Cause littéraire, 24 septembre 2016]


« Plus il avance, plus son corps vacille. Épuisé, il finit par tomber, non sans avoir laissé derrière lui la trace de ses pas dans le sable…
C’est par cette image métaphorique que le spectateur entre dans Quelqu’un manque d’Emmanuel Darley, découvrant probablement en même temps un texte qui parle de la maladie et de la mort, une écriture particulièrement poétique – pas de sujet, peu de verbes – et une mise en scène qui semble avoir été pensée pour le texte.

Si pour sa première vraie création professionnelle, Nadège Coste, qui a fondé sa Compagne des 4 Coins à Metz en 2004, a effectivement choisi un sujet tout sauf léger, elle en évite tous les pièges. Non seulement la jeune femme ne tombe pas dans le pathos mais, à l’inverse, réussit grâce à un travail corporel, à faire surgir la force des sentiments qui pouvait unir ce couple avant que l’un d’eux ne tombe gravement malade et finisse par devenir « Gume », comme elle l’appelle. Un abrégé de « légume », « cette carcasse d’os tourné vers le mur » qui balbutie.

On notera également un très beau travail sur la lumière, comme ces ombres projetées sur le mur, et surtout quatre comédiens (Sylvie Amato, Violette Jullian, André Le Hir et Franck Lemaire), qui font entendre au-delà du texte toute la difficulté de parler à quelqu’un qui va mourir, tous ces instants a priori sans importance qui prennent soudain un sens et, enfin, tous ces souvenirs qui eux, resteront. »

[G.C., Le Républicain Lorrain, 24 janvier 2012]


« Darley a une écriture poétique dans laquelle chaque personnage a son propre langage
(…) Plus que le thème de la maladie, je pense m’être davantage intéressée aux évolutions et aux mécanismes propres à chaque personnage dans leur manière différente de réagir à cette souffrance
(…) La choralité, les rapports entre le corps et le texte, la notion de mémoire sont autant de thèmes qui devraient traverser cette création.

[Nadège Coste, in Le Républicain Lorrain, 19 janvier 2012] »


« Le texte d’ Emmanuel Darley donne la sensation que le temps dans l’histoire est très dilaté. « Entre certaines scènes, il peut se passer des années, dans d’autres des mois », explique Nadège Coste.

La metteur en scène s’est appliquée à restituer ces distorsions, d’autant plus que l’écriture très poétique ajoute une dimension supplémentaire à la mise en scène en sollicitant davantage la sensibilité de chacun.

Thème universel, la mort s’installe au cœur du jeu des quatre acteurs, un jeu d’une sensibilité intense suscitant une émotion telle que le spectateur n’en sortira pas facilement indemne. »

[Eloïse Villaret, La plume culturelle, 23 janvier 2012]


« Quelqu’un manque est un texte d’une force vive, glacé, poétique. Une avancée implacable dans l’écriture d’Emmanuel Darley, matière dramatique faite d’éclats de phrases d’une saisissante lucidité. »

[Manuel Piolat Soleymat, Tatouvu, 15 mai-15 juillet 2006]

Vie du texte

Lecture au Théâtre du Rond-Point, novembre 2005.


Lecture par la Compagnie du Pas Sage à École des Coteaux, Saint-Cloud, le 7 juin 2006.


Lecture d’extraits par Dag Jeanneret, Stéphanie Marc et Emmanuel Darley au Théâtre Sortie Ouest, Béziers, à l’occasion du salon du livre, le 28 septembre 2008.


Création par la Compagnie de 4 coins, dirigée par Nadège Coste, avec Sylvie Amato, Claire-Hélène Cahen, André Le Hir, Franck Lemaire, au Théâtre du Saulcy, à Metz, du 24 au 26 janvier 2012.

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