Éditions Espaces 34

Des Lambeaux noirs dans l’eau du bain

ISBN : 978-2-84705-082-02è édition, 2011, 12 € ISBN : 2-84705-010-8, 1re édition, 200513x21 cm, 88 p.,11 € Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre 1 femme (ou 2)

Des Lambeaux noirs dans l’eau du bain

ce serait autrement désormais, alors tu m’embrasses et nous partons, comme tu dis, partons, nous avons traversé l’avenue, une femme pleurait au bord de la chaussée, et nous avons un peu ri d’elle, puisque nous étions ensemble, nous, nous n’avions plus à pleurer, il fallait vivre maintenant, et construire une maison pour notre amour, nous avons ri d’elle parce que son manteau de fourrure baignait dans la boue du caniveau, qu’il ressemblait à un petit animal crevé, tu as dit mon renard et tu as mis ta langue dans mon oreille en grognant, et j’ai ri, oui, j’ai ri, je voyais bien que c’était là les plus belles minutes avec toi, qu’il fallait en profiter, de cette folie, de cette bêtise, à se croire ensemble on rigole tout seul, voilà pourquoi je riais quand tu voulais me dévorer l’oreille ensuite, je riais, et nous avons marché dans les rues, tu me guidais en te penchant à droite ou à gauche sur mon épaule, et nous tournions, nous marchions au gré de nos envies, je ne savais pas où nous allions, je pensais que tu le savais, l’automne jetait des feuilles partout et nous glissions dessus en éclatant de rire et je me souviens que tu es tombé par terre et que je n’ai pas pu m’empêcher de crier puis je t’ai aidé à te relever et c’était là notre deuxième baiser, plus fougueux peut-être je ne me rappelle plus de celui-là, de sa texture, je me souviens qu’il a eu lieu, déjà je commençais à oublier la nature des choses, nous avons marché pendant des heures dans la ville, tu connaissais quelques histoires aussi et tu me racontais le meurtre d’une prostituée aux dix-neuvième siècle, les flambeaux des croisades, la première pharmacie, tu me disais qu’il fallait regarder en l’air pour apprécier la ville, que les voitures ne passent pas dans cette impasse et qu’une fois tu as fait l’amour derrière cette fenêtre au troisième étage, tu prenais ma main pour traverser puis tu me lâchais sur le trottoir en face, tu disais que toutes les saisons se valent mais que l’hiver est mal placé, tu disais qu’il faudrait vivre ailleurs mais que la ville perdrait son charme à ne plus nous avoir comme passants, que nous allions voir cette chapelle et en route tu changeais d’avis, il fallait se promener au bord du fleuve, tu me semais dans la géographie de la ville, j’ouvrais les yeux quand il fallait voir, j’ouvrais les bras quand tu venais m’embrasser, je n’avais pas d’exigence, je cherchais seulement à savoir qui tu étais et pourquoi je marchais ici et quand mon rêve allait enfin se réaliser, quand ton corps viendrait dans mon corps, j’avais besoin, moi, voilà qu’il commençait l’inespéré, le voici qui arrive puis rien ne vient que les mots, je me décevais à chaque pas d’avoir cru à tout ça, d’avoir pu imaginer les choses si parfaites, je marchais tout de même, oui, je marchais, et l’aube approchait, tu as dit un café et nous sommes entrés pour boire un café, ici, nous avons soufflé sur la vapeur qui montait de nos tasses, et les voitures accéléraient derrière la vitrine, le monde se levait, je voyais s’éloigner la nuit et ton visage se creusait, tes paupières tombaient, je pensais que moi aussi j’avais l’air plus vieille, avec cette nuit sans sommeil, et j’ai fini mon café, j’ai fumé une cigarette encore, tu avais posé ta tête sur tes mains et tu m’observais, je fumais maladroitement, et tu riais de moi, je prenais des poses d’actrices, tu clignais de l’œil et tu parlais en anglais, tu disais darling, et la fatigue nous emmenait vers le fou rire, il y avait des hommes qui buvaient du vin blanc au comptoir, leurs mains tremblaient, je me souviens d’avoir dit partons, c’est moi qui l’ai dit cette fois, il fallait s’en aller parce que la réalité nous rattrapait


c’est ailleurs
c’est ailleurs je me disais
et j’avais des larmes
des larmes
que j’avais oubliées
je me disais tu pleures
et qu’est-ce que c’est que ces larmes
les voitures passaient toujours
je me disais va-t-en
ne reste pas là
avec toutes ces larmes
on va te voir je me disais
j’ai ramassé mon manteau plein de boue
traversé l’avenue
je voulais rentrer chez moi
je ne pensais plus à rien
j’étais comme si je n’étais plus là
absente
et mes jambes marchaient toutes seules
désabusées
mes jambes désabusées
j’avais oublié l’homme du restaurant
oubliées les voitures
je traînais mon manteau derrière moi
tu le laveras je me disais
c’est pas grave
des taches
la saleté
et mes jambes toutes seules
j’ai vu ma porte d’immeuble de loin
j’étais chez moi
tout me revenait en mémoire
il fallait prendre un bain
nettoyer mes souvenirs un par un
l’enfance décapée
le passé
il fallait me refaire à neuf
j’ai frotté pendant des heures
et ma peau tombait
des lambeaux noirs dans l’eau du bain
je frottais
le gant de crin me faisait l’effet d’une soie
il me fallait plus rêche encore
plus efficace

Extraits de presse

« Une femme se perd, se cherche dans les eaux agitées de sa mémoire. Est-elle en train de mourir ou de naître à elle-même ?

Le très beau texte de Sébastien Joanniez ne répond pas à la question. Il nous parle juste d’identité, de la difficulté de se définir dans la multiplicité des rencontres, des rêves et de la réalité. Poétique, riche et complexe, il offre au metteur en scène de nombreux angles d’approche. Noélie Giraud semble avoir privilégié celui de la métaphore et la symbolique. »

[Patricia Lavigne, Les Trois Coups, 26 juillet 2007]


« Un long monologue qui peut être lu (joué, dit) à deux voix. Un texte tout en nuance d’une femme qui s’adresse à une autre femme : elle-même. »
[Atelier théâtre, n° 18, printemps 2005.]


« Cette femme n’est pas folle ou, du moins, elle tente de ne pas le devenir (...) Elle parle de souvenirs d’enfance, de rêves, de déceptions amoureuses, de suicide manqué, des relations mère-fille, de Dieu. L’histoire d’une vie, en somme. »
[Le Télégramme, avril 2008]


« Entre danse (parlée) et théâtre (dansé), la mise en scène de Luc Sabot place deux danseuses-chorégraphes, Lila Greene et pascale Houbin, dans un espace bi-frontal : la scène se trouve entre deux fronts de spectateurs, qui se font face comme se font face les deux femmes qui n’en sont qu’une.

La question de l’identité double – ou multiple – est au cœur de cette œuvre poétique de Sébastien Joanniez. »

[Midi Libre, 12 février 2013]


« Il s’agit d’une femme qui à un moment de sa vie a le désir de se débarrasser de ce qui la hante. Elle a besoin de se refaire à neuf. Elle se nettoie, se frotte, pour enlever ces lambeaux noirs. Ce texte questionne l’identité. Nous sommes tous habités par plusieurs personnalités et nos différentes facettes entrent parfois en conflit.

- Pourquoi ce texte ?

- J’ai été très touché par sa forme qui fait se croiser trois styles d’écritures. Nous avons un premier texte poétique. Des airs en vers libres avec des phrases sans ponctuation ni majuscule, qui racontent en direct ce qui arrive à cette femme. Là où elle en est dans sa vie.
Le deuxième texte est plus littéraire. Il s’agit d’un flot de paroles plutôt de l’ordre du passé, du souvenir, dont elle a envie de se séparer.
Enfin, il y a les didascalies, ces indications de l’auteur, elles sont données d’un point de vue onirique.

J’aime la manière dont Sébastien Joanniez nous touche sur cette question de nos multiples identités. Sans jamais verser dans le larmoyant ou la psychologie, il nous emmène dans le sens par la musicalité du texte, par le chemin du mot. »

[propos de Luc Sabot recueillis par Mireille Picard, Midi Libre , 14 février 2013]

Vie du texte

Mise en espace par Kémal Témur au Théâtre Mon désert à Nancy, dans le cadre du Festival Pluri’Arts contemporain, organisé par la Compagnie Les passagers de l’éphémère à Nancy, le 17 juin 2005.

Lecture dirigée par Pascal Papini au Marché de l’édition théâtrale, place Saint Sulpice, Paris VIe, le 27 juin 2005.

Dans le cadre du « XXe en Culture », lecture-mise en espace par Céline Agniel, avec Serpentine Teyssier, au bar du Théâtre de l’Est Parisien (Paris), le 26 mai 2006.

Mise en scène par Muriel Gaudin et Florence Barnola, interprétation Muriel Gaudin, compagnie Les Ateliers 2000, Centre Curial (Paris XIXè), du 19 au 21 octobre 2006.

Mise en scène par Pascal Papini, théâtre du Bourg-Neuf (Avignon), avec Sylvie Espérance et Aurélie Pitrat, mars 2007.

Lecture lors des Lundi en coulisse, organisé par le Théâtre narration dirigée par Gislaine Drahy, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, le 11 juin 2007.

Mise en scène par Noélie Giraud avec Florence Gaudin (scénographe), Marine Deballon (création lumière).
Interprétation Muriel Gaudin.
Théâtre de la Poulie (festival d’Avignon off) du 6 au 28 juillet 2007.

Mise en scène par Pascal Papini, au Théâtre du Grand Marché, Centre dramatique de l’océan Indien, avec Sylvie Espérance et Aurélie Pitrat, du 12 au 14 octobre 2007.

Mise en scène par Pascal Papini avec Sylvie Espérance et Béatrice Sprunger, au Théâtre de Lenche, Marseille, du 30 septembre au 4 octobre 2008.

Mise en scène par Pascal Papini au Théâtre de L’iris à Villeurbanne (69), du 23 au 25 octobre 2008.

Mise en scène par Pascal Papini au Théâtre Jeune Génération-Centre dramatique national d’Alsace, Strasbourg, du 18 au 22 novembre 2008.

Nouvelle création dans une mise en scène de Luc Sabot, compagnie nocturne, chorégraphie et interprétation de Lila Greene, Pascale Houbin, Théâtre de Clermont l’Hérault (34), 14 et 15 février 2013.

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