Éditions Espaces 34

L’avion
suivi de De mes yeux la prunelle

ISBN : 2-84705-025-613x21 cm, 64 p., 11 € Ouvrage publié avec le concours de Centre national du livre Monologue pour un homme, Monologue pour une femme

L’avion
suivi de De mes yeux la prunelle

L’avion, monologue pour un homme

[Extrait, début]

Lorsqu’elle arrive devant vous, quelque chose vous démange dans le creux de la main.
C’est votre ligne de vie qui passe l’aspirateur pour la première fois depuis sept ans.

Ensuite elle est là, elle pose la main sur vous et vous reconnaissez immédiatement chaque flamme qui vous a construit, chaque sexe, chaque cri.

Plus tard, elle pose la main sur vous à un endroit où jamais auparavant n’avait surgi l’eau, entre l’espoir et les oreilles.

Elle pose la main sur vous à la manière égyptienne des faucons et vous n’êtes pas étonné que des éclats d’écriture pénètre dans votre poitrine pour faire un oeuf de vos désirs.

L’as—tu vue ?

Chaque fois la main comme une tête d’allumette, contre vos surfaces secrètes.

Tiens, rien que cela : elle pose la main sur votre smoking, et pour dix ans, il devient inutile d’aller au pressing.

Un dimanche, elle pose la main sur vos peurs et les loups métalliques de l’enfance disparaissent de vos artères, des gamelles accrochées à la queue, vous riez vous riez.

L’as-tu vue ?

Un après-midi , elle pose la main sur une guitare électrique et vous voilà sur les routes de la poésie translucide des corps.

L’as-tu l’as-tu vue ?

Délicatement, pendant que vous dormez encore, pose la main sur vos corbeaux de croisière, et tu te réveilles avec le sourire définitivement anglais, et un buste de pélican.

Vous vous regardez à la surface d’un réfrigérateur : d’où vient tellement de beauté ?


De mes yeux la prunelle, monologue pour une femme

[Extrait, début]

Je vis avec La Personne.
Je l’aime.
Je crois que La Personne m’aime.
Oui, La Personne m’aime, mais se montre très économe à me le montrer.
Très effrayable.

L’économe est un couteau de cuisine à deux tranchants spécialement conçu pour éplucher les pommes de terre dans leur plus juste périphérie.

La Personne est un aigle perché sur un poteau de clôture, qui s’envole quand une voiture arrive.
Dans la voiture il y a moi et l’amour. La voiture est remplie d’amour. La voiture est l’amour. Mon amour est si puissant qu’il constitue un véhicule à explosion qui rend susceptibles les rapaces au bord des champs.

La Personne est un animal dont les animaux ne veulent pas, et c’est moi qui la récupère.
Ca ne m’étonne pas. Je suis une panthère docile.
Pomme de terre-panthère.

Dans la vie, La Personne s’approche de moi sur un nuage de gaz rares, de moi et de mes sentiments, si bien qu’il faut des aptitudes étonnantes pour en percevoir la réalité. Il est possible que La Personne lui-même n’ait pas une conscience très nette de son comportement, de sa direction dans l’espace, troublée par les pas trop feutrés de ses élans.

Le passé de La Personne est très proche du présent de La Personne, comme deux voisins séparés par le grillage du jardin.
Le passé de La Personne a toujours quelque chose à emprunter au présent de La Personne : un tournevis cruciforme, le chargeur de batterie, l’éplucheur de taureau, la bouteille de whisky.
Le meilleur moment pour apercevoir le passé de La Personne, c’est le milieu de la nuit, lorsque les fusions intemporelles se châtissent la goinsse.
Ensuite le passé de La Personne n’a pas la force de rentrer chez lui, il finit sur le canapé du présent. Alors si on se penche sur lui, on remarque que son visage est en bois et on pleure un peu.
Ensuite le passé de La Personne n’a pas la force de rentrer chez lui, il finit sur le canapé du présent, comme un vêtement d’enfant ivre mort et là-haut à l’étage, le présent de la Personne marche dans la chambre, marche marche, pour invertir les palutations et on pleure un peu.

En dehors de ses vêtements, La Personne est habillé de déchirures, ce qui le rend immédiatement magnifique, d’âme et de sexe. Et lorsqu’il vous regarde, vous devenez vous-même d’une beauté peu commune, par un effet de lumière sombre.

Les émotions de La Personne sont des choses brûlantes et farouches depuis sa naissance, comme des taureaux pelés sous la peau et dans la bouche, et on comprend que dans ces conditions, il lui a fallu développer l’art du contournement face aux affaires intérieures, aux affaires de coeur.

Quand La Personne vous embrasse, quand vous embrassez La Personne, il y a un torero qui mélange les langues sous les applaudissements.
Du nom de José Ramon Belladino Vasquez Vasquez.

En ce moment, La Personne est parti travailler. Ses journées de travail ont la puissante musculature des mythes, et moi je l’attends, munie du courage de la tubercule, de la patience. Nous sommes samedi, je remplis mon corps de cris.

Je sais bien que partir travailler pour La Personne, partir travailler partir travailler, constitue une de ses façons de se rapprocher de moi sans que ses émotions en conviennent, le trahissent : ailleurs pour être ici, loin pour être près, près des autres pour être dans mes bras : je connais la musique. Et moi, j’enlace le vide où je sais trouver entier son être permanent, sa viande amoureuse.

Personnellement, mon travail est un insecte qui avance sur le calendrier en laissant des traces pologaniques.

Lorsqu’il pose la main sur vous, La Personne touche à la fois votre coeur et votre sexe et le compteur électrique de la maison vous plonge immédiatement dans le célèbre noir de Hollywood.
Si vous êtes à l’extérieur, pas de problème, la nuit tombe tout à coup, sans prévenir, comme un corbeau sur une enclume.

Extraits de presse

Trois pièces de Jean Cagnard viennent d’être publiées. L’occasion de découvrir ce dramaturge-poète qui « s’envole » en écrivant.

L’Avion est un magnifique cri d’amour d’un homme pour une femme qui est partie. Il la cherche par tous les pores de la langue, du coup la langue en trébuche de trop de manque, elle « navirage ». L’homme nous décrit la femme pour essayer de mieux la retrouver. Il n’arrête pas de nous décliner cette question : « L’as-tu vue ? Une femme avec un avion près d’elle qui attend ? » Avec suffisamment d’humour et d’invention pour que le texte ne tombe jamais dans le pathos.

De mes yeux la prunelle est un texte très surprenant, fantastique. 1057 roses furent nécessaires à son écriture selon son auteur. Un premier temps raconte la rencontre amoureuse avec La Personne. Un deuxième temps débute par « Un jour, ce sera un mercredi, nous aurons un enfant ». Seulement « le ventre » fait des siennes, les mois passent et l’enfant ne naît pas. Ainsi « au vingt-cinquième mois, on sonne à la porte. Mon ventre est là, entre deux flics, menottes aux poignets ». C’est au quarantième mois que le ventre disparaît sans laisser d’adresse. Un troisième temps voit le ciel se remplir de têtes d’enfants. De mes yeux la prunelle est à la fois une parole très intime avec un rapport au monde oppressant et pourtant tendre. L’auteur pose avec légèreté cette question grave : « Quel sera l’enfant du monde finalement ? »

[Laurence Cazaux, Le Matricule des Anges, n°79, janvier 2007]


« C’est une œuvre magnifique que nous donne à entendre Catherine Vasseur, et c’est une actrice magnifique que nous donne à voir Jean Cagnard, dans De mes yeux la prunelle (...)

Un texte surprenant et absurde, puisqu’il raconte une grossesse de plus de cinq ans. La faute à trop d’amour, sans doute. Celui que la femme éprouve envers son compagnon, tout d’abord : “Je vis avec La Personne. Je l’aime” sont ses premiers mots, alors qu’elle épluche des légumes. Et celui qu’elle porte à son enfant à naître, tellement puissant qu’elle ne peut le laisser quitter son ventre, pendant ces soixante-trois mois. Car dehors, tout n’est que violence, injustice, cruauté.

[Clairisabelle Vauconsant, La Gazette de Nîmes, 11-17 décembre 2008]


A propos de la création de De mes yeux la prunelle

« En quelques minutes, la langue pétrie d’absurde et de surprises de Jean Cagnard monte comme un soufflet. Et on sait qu’il ne risque pas de tomber, servi avec générosité par sa complice et compagne comédienne Catherine Vasseur. La compagnie gardoise 1057 Roses est un grand chef derrière ses fourneaux quand il s’agit de remuer les consciences, de faire rire de l’énormité du monde actuel. Guerres, précarité, enfants martyrs, pouvoir de l’argent, les mots sont crus pour faire passer la sauce amère de nos temps modernes.

(...) Au centre de cette scénographie surréaliste, joliment éclairée par Nanouk Marty, Catherine Vasseur est une magnifique figure de femme ne parvenant pas à mettre son enfant au monde cruel. »

[M. Pl., Midi Libre, 5 décembre 2008]

Vie du texte

L’Avion est une commande et une création de Bernard Beuvelot, directeur du Théâtre du Jarnisy, en 2003.

Lecture publique de De mes yeux la prunelle à la médiathèque de Saint-Herblain, en octobre 2006.

Lecture-mise en espace de De mes yeux la prunelle au Théâtre L’L à Bruxelles, lors du festival "Enfin seul", en octobre 2006.

Lecture publique de De mes yeux la prunelle à ANETH, à Paris, en novembre 2006.

Création de De mes yeux la prunelle par la compagnie des 1057 roses, dans une mise en scène de l’auteur, avec Catherine Vasseur :
— Théâtre de Bligny (91), le 14 et 15 novembre 2008 ;
— Théâtre du Périscope à Nîmes, du 4 au 6 décembre 2008.

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