EAN : 9782907293631, 13x21 cm, 48 p., 9,15 € 3 hommes, 1 femme, le chœur, ouvriers, soldats

La geste d’Edmone

[p. 10-11]

— Scène II — Edmone, Andres

Edmone
Je t’ai vu Sale Poudreux Avec ta barbe de huit jours
Et les larmes traçaient leur sillon dans la poussière
« Andres
Tu vis
C’est une victoire que n’efface aucune défaite
Andres
Cela je ne le sais pas
Et toi non plus
Aujourd’hui que les Allemands sont ici chez eux
Edmone
Je dis cela car ton visage m’est paysage
Cette barbe Un chaume à caresser
Tes mains rugueuses Mes racines Mon patrimoine
Je dis cela car te perdre Ce serait
Une fois encore perdre mon pays »

Andres
Nul ne savait quand reprendrait l’école

Edmone
Elle préparait sa classe
L’institutrice aimait toujours le métallo Andres
Qui avait perdu la guerre
C’était cela
La victoire que n’effaçait aucune défaite


[p. 21-23]

— Scène VIII — Andres, Celui-Qui-Vient-De-Paris, Ouvrier, Edmone

Andres
Nous nous sommes réunis à quelques-uns
Celui qui venait de Paris Un communiste
Ancien de la Guerre d’Espagne
A dit ce que nous voulions entendre

Celui-Qui-Vient-De-Paris
Il faut s’organiser Ne pas laisser à l’Occupant
Nos paysages pour sa villégiature
Le pain qu’il ôte à nos enfants pour sa progéniture
Notre travail pour son œuvre de guerre
Tandis que les blindés nazis Foncent vers l’Est
Sommes-nous un pays de nabots dont les bons ogres vert de-gris
Usent selon leur guise ?
L’élite de ce pays fut prompte aux compromis
Qui maintenaient ses privilèges
Une poignée de chefs a trouvé son chemin en exil
Faut-il attendre de Londres qu’il nous tombe le salut ?
La France n’est pas un nom C’est un peuple
Un peuple a des millions de bras D’aguets De stratagèmes
Qu’une même volonté de nuire à l’ennemi L’anime
Et c’en est fait de l’ennemi
Nous résignerons-nous à voir notre pays Mis en coupe réglée
Pour que se bâtisse l’Empire Allemand ?

Ouvrier
Un peuple a des millions de bras D’aguets De stratagèmes
Qu’une même volonté de nuire à l’ennemi L’anime
Et c’en est fait de l’ennemi

Andres
Celui qui venait de Paris Ancien de la Guerre d’Espagne
A dit ce que nous voulions entendre
Nous nous sommes réunis à quelques-uns
Nous avons posé sur la table l’unique revolver

Ouvrier
Nous avons posé sur la table l’unique revolver
Et nous avons ri

Edmone
Moi Je n’ai pas ri
Pour moi Aucune part de jeu n’entrait dans cette lutte à venir
Cette lutte était une violence que je me faisais à moi-même
Elle changeait ma façon d’être
De penser De concevoir
Elle était une violence imposée Par la nécessité
Je leur ai dit J’ai à l’école une arme d’un autre calibre
Si nous savons nous en servir
Si nous savons dire ce qui doit être dit

Ouvrier
Ce qui doit être dit
Pourquoi acceptons-nous les privations Le travail au rabais ?
Est-ce pour le redressement de la France ?
Non
C’est que nous acceptons le sort fait aux vaincus

Andres
Au titre de qui parlons-nous ?

Celui-Qui-Vient-De-Paris
Nous Ouvriers Travailleurs de Normandie
Nous ne nous résignons pas
A voir notre pays dépouillé Exploité

Andres
Est-ce ainsi que nous parlons à nos compagnons de travail ?
Nous leur parlons en leur nom ?

Celui-Qui-Vient-De-Paris
Si Toi Qui refuses la résignation
Tu ne parles pas au nom des travailleurs
Qui le fera ?
Si toi Qui refuses la soumission
Tu ne montres pas ta détermination
Qui espères-tu convaincre ?
Il vaut mieux ravaler ta révolte
Rejoindre sans mot dire ton poste de travail
Et détourner les yeux au passage des patrouilles

Andres
Nous avons fabriqué des tracts
Nous les avons acheminés Eparpillés
Aux heures de sortie d’atelier de bureau
Pour autant que cela D’autres furent fusillés


[p. 24]

— Scène IX — Edmone, puis Andres

Edmone
Pour moi Aucune part de jeu
N’enter dans cette lutte
Cette lutte est une violence que je me fais à moi-même
Elle change ma façon d’être De penser De concevoir
Elle est une violence imposée par la nécessité
Cette violence a un nom
La peur

Andres
Edmone, que se passe-t-il ? Tu es tellement pâle...

Edmone
Une patrouille m’a arrêtée... la Feldgendarmerie.
Les sacoches du vélo étaient remplies de tracts.

Andres
Ils t’ont laissée partir...

Edmone
Ils m’ont demandé ce que je transportais. Je leur ai dit... je ne sais plus... une bêtise. Ils ont ri. Ils n’ont pas regardé et m’ont laissée partir !

Extraits de presse

« À partir d’un fait d’histoire — l’une des premières actions de résistance contre les forces d’occupation —, Jean Reinert développe une véritable tragédie antique, chaque tirade dénouant des rythmes et des musiques qui plongent le lecteur dans une atmosphère lancinante « où chacun cesse d’agir en fonction de son intérêt ou de ses habitudes[...]. »

[Art sud, janvier 1995]


« Le texte est fort et l’auteur authentiquement un homme d’écrit. A partir d’un fait historique — l’une des premières actions de résistance contre les forces d’occupation — Jean Reinert développe une véritable tragédie antique, chaque tirade dénouant des rythmes et des musiques qui plongent le lecteur dans une atmosphère lancinante dont la mort serait le Coryphée silencieux.

Dans une période où le théâtre, dit abusivement contemporain, oublie que la force et la pureté du langage sont ses deux mamelles nourricières, Jean Reinert, à sa lecture, nous donne une furieuse envie de voir. »

[Art Sud, janvier 1995]


« Rarement un texte a été écrit pour pouvoir être re-vécu sur scène. Et c’est justement le cas pour la pièce de Jean Reinert qui, à partir d’une action qui eut lieu dans le Calvados les 16 avril et 1er mai 1942, menée par un réseau de résistants constitués de gens ordinaires : ouvriers, cheminots, instits, employés, et qui fit plusieurs dizaines de morts parmi les Allemands, a voulu faire le « retour aux sources de l’engagement, à la rupture qu’a représenté celui-ci — rupture par rapport à la société, rupture vis à vis du milieu, rupture dans la vie privée », car, ajoute-t-il, « c’est là que nous atteignons l’espace de la tragédie ».

Et en effet qu’est-ce qui peut pousser un être humain, jusque là « sans histoire » dans une voie qu’il sait être celle de sa propre perte ?

On s’autorisera encore deux mots sur l’écriture. Le style est concis, la formule à la fois sobre et riche en allusions, d’où un poème épique dans la tradition ; bref « une chanson de geste ». »

[À contre courant, n° 126, avril 2001]

Vie du texte

Diffusion sur France Culture le 13 mars 1995.


Lecture d’extraits au Petit Théâtre du Salon du livre de Paris par la compagnie Les Nuits partagées (mars 2003).


Lecture par la compagnie du Fa, dirigée par François Bourcier, au Théâtre des 2 rives à Charenton-le-pont, le 27 novembre 2006.

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